Catégorie : Société

  • Les cœurs purs – 1

    Les cœurs purs – 1

    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

    A. Rimbaud, « Le coeur supplicié »

    Rimbaud ne pardonnerait pas ce que je vais faire ici. Il suppliait son maître, Georges Izambard, à qui il envoya ce poème, de « ne souligner ni du crayon ni — trop — de la pensée ».1

    C’est pourtant à cette image du coeur supplicié, du coeur impur, que j’ai pensé après avoir vu le film biographique sur Bob Dylan, A Complete Unknown. La veille de la rupture de Dylan avec la musique folk au festival de Newport, sentant sans doute la trahison qui s’en venait, Pete Seeger lui raconte la parabole de la teaspoon brigade. Il lui demande de chanter « the right way » au concert du lendemain. Ceci aura évidemment l’effet contraire de celui espéré par Seeger.

    De Rimbaud à Dylan, donc, le poète rejette le conformisme du maître et l’obsession puriste des formes traditionnelles. Le poète (maudit?) chique et crache à la poupe sa bile impure…2

    Nous vivons présentement une nouvelle tension entre le puriste et l’immoraliste: le pur et le corrompu s’affrontent sur la scène politique; le sage se multiplie en gourous de toutes sortes, donnant des leçons au débauché, au dépravé et au vicieux; les adeptes du bien-être veulent assainir toute chose bourbeuse, empestée ou contaminée.

    Ainsi, notre époque est celle de l’eau ozonée, des désinfectants à 99.9%, du beurre bio et des gels Purell. Tout comme elle est celle du vapotage, du compostage et des fromages au lait cru. D’un côté on médite ou fait du yoga, on cherche à se calmer, on mange vegan et on donne ce qu’il y a de mieux à son chien de race; de l’autre, on s’insulte, on a des rages au volant et l’on se délecte de viandes grillées sur des barbecues au gaz naturel qui empestent les voisins. Allez comprendre!

    Cette tension ne s’observe pas uniquement dans la consommation. Au cours du XXe siècle, la recherche de pureté s’est exprimée dans divers mouvements de la peinture abstraite (suprématisme, expressionnisme abstrait, abstraction géométrique, automatisme, etc.). À cette recherche de la forme ou de l’expression pure, s’est opposé, par ailleurs, le renouveau de l’art figuratif dans des mouvements comme celui de l’École de Londres, à laquelle appartenaient des peintres réalistes comme Francis Bacon — fasciné par la violence et la décomposition — ou encore Lucian Freud et Frank Auerbach.

    Je ne suis pas féru d’art contemporain mais il me semble qu’en ce début de XXIe siècle, cette dichotomie n’a pas été résolue. L’art abstrait et l’art figuratif, l’éthéré et le naturel, le pur et l’impur, bref, l’éclectisme, est devenu la norme.

    Maintenant, dans des domaines beaucoup plus sensibles, je remarque le purisme tout-puissant de la rectitude politique et de son corollaire, la censure sinon la punition en cas de déviation lexicale, spontanée ou non. Autour de ce phénomène, par une sorte de retournement malheureux sur le plan idéologique, le racisme migratoire valorisant la « suprématie de la race blanche » paraît s’opposer à la diversité, l’égalité et l’inclusion des citoyens de toutes origines. (La comparaison entre rectitude politique et racisme migratoire paraîtra provocante, mais je ne fais ici que constater le cœur supplicié du débat social et politique des actualités quotidiennes.)

    Cette liste des paradoxes du pur et de l’impur pourrait s’allonger indéfiniment. Tout ce qui concerne les principes et les règles pourrait servir d’observatoire. Mais pour revenir à Rimbaud ou Dylan, c’est le domaine de la psyché que je trouve le plus intéressant.

    En effet, quelle est la méthode par excellence, aujourd’hui, pour purifier la psyché souffrante de l’humain? La psychothérapie, sans doute, est purificatrice. Les bains hivernaux dans l’eau glacée, peut-être, qui sont devenus à la mode et qui apparemment servent à re-circuiter certains cerveaux apathiques ou névrotiques et même à rendre « joyeux » les endeuillés. Quant à la médication, elle n’a pas de fonction purgative comme telle, bien que certains psychotropes – dont les opioïdes que le corps médical prescrivait à outrance jusqu’à récemment – puissent avoir cet effet d’effacer la souffrance momentanément.

    Je trouve particulièrement intéressant l’utilisation du terme « catharsis » en psychothérapie. Ce terme d’origine grecque, utilisé en médecine, pouvait signifier « purification » au sens figuré. On s’en servait notamment pour désigner la purgation produite chez les spectateurs par la tragédie. Les psychiatres du XIXe siècle l’ont donc adopté pour décrire l’effet produit par la thérapie par la parole (talking cure), qu’une patiente de Breuer appelait aussi le « ramonage de cheminée » (le cas Anna O.).

    Toujours est-il que la psychothérapie humaniste contemporaine, qui s’appuie principalement sur la parole, est devenue cette façon commune de faciliter la purgation des interdits, traumatismes et autres conflits intérieurs logeant dans l’esprit, la mémoire, ou l’inconscient si l’on s’intéresse à la psychanalyse. Mais, à la fin, si la méthode est efficace pour permettre à l’individu de se libérer, elle sert principalement à l’adapter à son environnement — certains diront même à remettre l’animal social en état de fonctionner dans une société productive.

    L’emprise morale de la psychologie contemporaine, y compris cognitive ou behavioriste, se limite à peu près à cela. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, je vous l’assure, mais c’est une erreur de penser que le cabinet du psychologue est suffisant pour rendre l’humain meilleur.

    Quelle est donc la dimension morale ou spirituelle du jeu de bascule éternel entre le pur et l’impur, la purgation et l’engorgement? L’être humain peut-il se contenter d’être, pour toujours, suspendu à ce fil dont le mouvement n’est régulé que par des expédients culturels, politiques ou psychologiques? Ou ne peut-il trouver son équilibre dans une véritable unité morale?

    1. Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 (première « lettre du voyant ») ↩︎
    2. « Mon triste coeur bave à la poupe… / Mon coeur est plein de caporal ! », Le cœur supplicié, Rimbaud. ↩︎

  • Si notre espèce peut s’en sauver

    Si notre espèce peut s’en sauver

    Au lendemain triste et stupéfiant de la réélection de Donald Trump comme président des États-Unis, le 5 novembre dernier, je parlais avec une jeune collègue de ce qu’il fallait maintenant craindre. Je lui ai répété mon mot d’encouragement habituel, quand les choses vont mal : « Todo tiene su final » – le titre d’un chanson de salsa entendue à Lima quand Fujimori avait finalement renoncé à sa présidence frauduleuse. Cette fois-ci, cependant, je n’ai pu m’empêcher de rajouter que tout irait bien… à la condition que notre espèce survive.

    Il me semble que l’élection de Trump – où est-ce plutôt l’ambiance causée par la pandémie récente, les guerres actuelles, les changements climatiques? – a fait ressurgir notre conscience eschatologique. On s’inquiète et on brandit la menace d’une troisième guerre mondiale, d’une escalade nucléaire avec la Russie, d’une nouvelle pandémie (plus grave cette fois-ci), d’une prise de contrôle par les robots, bref, d’une extinction de l’espèce humaine.

    Ce n’est certainement pas la première fois qu’une fièvre apocalyptique s’empare de l’humanité. Qu’on pense à la crainte millénariste du « bug » de l’an 2000, à la crise des missiles de Cuba, au millérisme de 1844, etc. Cette fois-ci, pourtant, il semble que nous soyons réellement prisonnier d’une spirale autodestructrice et que la fin du monde soit au détour. Contrairement au mythe du Déluge, il ne s’agirait pas cette fois d’un jugement de Dieu sur nos fautes mais, par une sorte de retournement, de la conséquence directe de notre folie bien humaine, trop humaine…

    Comment, alors, devant cette menace, surmonter la peur primordiale qui se propage et continuer à jouir, un tant soit peu, d’une existence tranquille?

    Pour ma part, je m’en remets à ma conviction (issue de la foi baha’i) que l’apocalypse ou la fin des temps, annoncée par la plupart des religions, n’est pas la fin du monde mais plutôt la disparition de l’ordre existant, l’apparition d’une nouvelle révélation et le développement d’un nouvel ordre millénaire.

    En soi, cela permet de garder confiance. S’il faut remplacer des structures déficientes qui sont minées par la corruption, celles-ci doivent d’abord s’écrouler. Il n’y a pas moyen de l’éviter. On aura beau être horrifié par un désastre naturel ou être terrorisé par l’effondrement d’un système ou d’une institution (comme nous l’avons été en septembre 2001 et 2008), il faut admettre que l’histoire se répète et que des événements dramatiques peuvent aussi apporter une libération et un renouveau (comme l’a fait, par exemple, la chute du mur de Berlin en 1989). L’effondrement est la condition d’une transformation radicale – du remplacement – de ce qui a échoué.

    Dans le christianisme, lequel a donné lieu à une civilisation qui s’écroule elle aussi, l’apocalypse symbolise essentiellement la victoire du bien sur le mal. S’il faut rester vigilant et prendre quelques précautions pendant la catastrophe, je suggère qu’il faut aussi rester optimiste et se consacrer à la reconstruction du nouveau monde, un monde meilleur, un monde qui n’exigera ni croisade ni colonisation, qui sera fondé sur l’unité et la justice, et qui n’exigera aucune révolution mais plutôt une adhésion naturelle à sa promesse.

    C’est l’espoir que je nourris, sachant néanmoins que notre espèce ne peut être certaine de survivre à la folie d’une poignée d’hommes (russes, chinois et américains) à qui l’on confie le pouvoir de faire triompher la mort sur cette planète. S’il faut rester optimiste, il faut aussi rester vigilant. Donc, qu’on m’entende bien : je ne dis pas qu’il faut, comme Néron, jouer du violon pendant que Rome brûle… Je dis seulement qu’il faut conserver la foi en l’humanité.