Catégorie : Humanisme

  • Les éclopés

    Les éclopés

    Je n’ai jamais vu quiconque sortir intact de l’enfance. Certains s’en sortent mieux que d’autres, grâce à leur force intérieure ou à la compétence de leurs parents. Grâce aussi à la chance, laquelle permet d’éviter quelques drames inutiles. Mais pour la plupart d’entre nous, les moins chanceux, nous atteignons l’âge adulte passablement éclopés.

    J’ai vu récemment le film de Joachim Trier, Valeur sentimentale. Un film qui raconte l’histoire d’une famille, ou plutôt celle d’un trauma familial. Une histoire de torture, de silence et d’abandon, symbolisée ici par cette maison craquée qui a vu passer ce trauma d’une génération à l’autre, dans une sorte de danse atavique et macabre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nora, une comédienne tourmentée, bloquée sentimentalement, entravée par un trac maladif. Elle retrouve son père, un cinéaste, après le décès de sa mère. Elle le retrouve avec ses jugements, sa personnalité difficile, mais aussi une proposition de rôle dans son nouveau film. Une proposition qu’elle refuse d’abord, mais qu’elle accepte ensuite quand elle réalise, grâce à sa soeur Agnes, que la tentative de suicide de sa grand-mère, racontée dans ce film, est très semblable à la sienne. Dans cette famille, comme je disais, la mort rôde et passe ses oripeaux de tristesse d’une génération à l’autre.

    Au fond, ce drame, comme bien d’autres au cinéma et dans la littérature, témoigne de nos enfances orphelines. Nora a été privée de son père, qui fut aussi privé de sa mère. Elle avance dans sa vie en claudiqant, amputée de la partie de soi que son père ne lui a pas donnée. Elle avance comme le font les zombies, pas tout à fait morte ni tout à fait vivante, en réalité non pas comme une morte-vivante mais comme une vivante-morte. Elle avance ainsi, orpheline, privée d’amour, jusqu’à ce que le pouvoir subliminal d’une oeuvre artistique, comme toute forme de création, permette une libération.

    C’est la même réflexion que je me faisais en lisant le récit publié récemment par Fabien Ménar, mon ami, qui a décidé ici de prendre le taureau de son enfance par les cornes. Dans ce récit autobiographique – « autofictif » – intitulé Une éducation féministe, Fabien Ménar aborde avec humour et une retenue dramatique surprenante le sujet douloureux d’une enfance marquée par l’instabilité, l’insouciance et l’absence affective de ses parents. Il en ressort l’histoire d’un enfant laissé à lui-même, qui prend ce qu’on lui donne sans jamais se plaindre, et qui, de temps en temps, va se réfugier chez sa grand-mère pour trouver un point d’ancrage dans le chaos environnant. (C’est grâce à sa grand-mère, il me semble, et à son beau-père devenu sobre, que le petit garçon parvient à l’âge adulte avec suffisamment d’équilibre pour faire son propre chemin.)

    Mais une enfance comme celle-là, si elle nous durcit, ne nous laisse pas intact. Je crois que le propos de ce livre n’est pas que le jeune Fabien a reçu une éducation féministe, comme on dirait de quelqu’un, avec admiration ou envie, qu’il a reçu une éducation humaniste, mais plutôt qu’en la recevant, il n’a pas reçu l’éducation attentionnée et désintéressée à laquelle il avait droit.

    Ce n’est pas un jugement que je porte sur ses parents, puisque l’histoire ne dit pas ce qui se cache dans le détachement affectif manifesté par sa mère. Ou plutôt, l’auteur ne fait que l’indiquer furtivement, quand il effleure avec justesse, sans en dire plus, et sans oser ici la fiction malheureusement, la relation difficile qu’elle avait avec sa propre mère. Encore une fois, c’est par atavisme que les manques d’amour se transmettent… (Quant au père biologique, on sait qu’il souffrait de schizophrénie et qu’il était dépourvu de toutes habilités parentales.)

    Le mirage de l’éducation formelle est trompeur en ce qui concerne le salut des âmes déshéritées. Combien de personnes bien formées souffrent en secret? Ce qui sauve l’orphelin, l’enfant blessé, c’est de faire de l’enfance un film, un récit, une thérapie même, en un mot : une « histoire inventée », avec laquelle il peut se sauver tant bien que mal, sachant que le mythe est nécessaire. Comme me disait récemment un ami, qui me racontait l’extraordinaire égoïsme de son père alcoolique et violent, il vaut mieux parler de notre enfance malheureuse comme on parle de nos mauvais rêves.

    L’enfant négligé se tient dans l’ombre, comme un exilé intérieur qui vient nous hanter périodiquement. Il ne demande qu’à se faire raconter pour qu’on puisse, un instant, l’approcher et l’embrasser

  • Le chant de la Nature

    Le chant de la Nature

    Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1

    Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.

    On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.

    Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.

    Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.

    La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…

    L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?

    Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.

    Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3

    Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».

    Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…

    Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.

    Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…

    L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.

    Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.

    1. https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
    2. Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
    3. https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
    4. Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Mon oncle Pierre

    Mon oncle Pierre

    C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

    Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

    Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

    Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

    Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

    Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

    J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

    Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

    Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

    Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

    Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

    Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

    Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

    C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

    Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

    Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

    Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.

  • Les feuilles mortes

    Les feuilles mortes

    La crainte générée par l’intelligence artificielle rend opaque une vérité pourtant évidente : les robots ne seront jamais capables d’éprouver certains sentiments profondément humains, des sentiments qui nous rendent en fait plus intelligents que n’importe lequel de ces robots qui sera jamais créé. Est-ce que vous pensez qu’une machine pourra un jour éprouver un regret? Du ressentiment? De l’envie?

    Une machine sait ce qu’est le regret, mais elle ne peut en faire l’expérience. Elle ne pourrait réellement savoir ce qu’il est.1 Pour de la profondeur, du vécu, l’humain conserve le haut du pavé…

    Ce qui m’amène à penser que l’IA souffre d’un déficit de réalité et que, si elle peut changer celle-ci en la rendant plus efficace, elle ne pourra jamais être cette réalité dans ce qu’elle exprime d’intelligent au sens existentiel (conscient) du mot. Elle est un mirage, un écran de fumée, un miroir.2 Et c’est pourquoi, sans doute, l’IA est aussi incapable de créer authentiquement et que l’on parle de plus en plus de naufrage créatif, ce que les anglo-saxons, rarement à court de néologismes, appellent maintenant le « AI slop ».3

    Je faisais ces réflexions récemment en éprouvant, justement, du regret. Au tournant de ma soixantaine, je pense inévitablement aux années passées, à ce que j’ai fait ou vécu, que j’aimerais mieux ne pas avoir fait ou vécu, et à ce que je n’ai pu faire et vivre aussi, ces choses qui m’ont échappé, que j’ai manquées, qui ne reviendront plus.

    La sensation étrange d’avoir de telles pensées, de vivre en décalage d’une vie rêvée, vient de savoir que toutes ces choses que l’on regrette n’existent plus ou n’ont jamais même existé. Qu’elles n’ont plus, au présent, aucune importance.

    Et pourtant, lorsqu’on éprouve un regret, si la chose n’existe pas, la mélancolie est réelle. C’est la mémoire qui donne au présent cette tonalité douloureuse du regret. Notre mémoire porte en elle son lot de peines enfouies, comme elle porte d’ailleurs des souvenirs joyeux, des sources de fierté et de plénitude.

    Si l’on doit espérer une chose de l’humain dans ce combat qui s’amorce avec la machine, c’est donc de préserver en nous cette mémoire vive, de la reconnaître, et de la transmettre.

    Dans cette chanson fameuse de Prévert, le chanteur insiste en disant, « Tu vois, je n’ai pas oublié ». Il nous prévient de « la nuit froide de l’oubli » et de la mer qui efface « les pas des amants désunis ».3 C’est qu’il s’agit là du grand danger, de la vraie et terrifiante machine, celle du temps qui passe, qui dévore ses enfants et qui efface tout. Dans le regret, il y a une petite mort qu’aucun robot jamais ne pourra redouter…


    1. J’ai demandé au Chatbot de Microsoft, Copilot, de me dire « qu’est-ce que le regret »? Sa réponse, psychologisante, paraît tirée d’un livre de recette psycho-pop. Je vous invite à en faire l’essai… ↩︎
    2. Ceux et celles qui s’y accrochent à des fins relationnelles sont en danger. Déjà, l’illusion informatique fait des victimes : K. Hill, Lawsuits Blame ChatGPT for Suicides and Harmful Delusions, New York Times, 6 novembre 2025. ↩︎
    3. C. Warzel, A Tool That Crushes Creativity – AI Slop is Winning, The Atlantic, 20 octobre 2025. ↩︎
    4. Les Feuilles Mortes, J. Prévert et J. Kosma, chanté par Y. Montand, sur YouTube. ↩︎