Catégorie : Humanisme

  • Un étrange et douloureux divorce

    Un étrange et douloureux divorce

    Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
    Ni sa faiblesse ni son coeur […]

    Louis Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux

    Quelqu’un m’a déjà confié que la psychothérapie n’était qu’une béquille dans sa vie. Si j’ai bien compris, elle voulait dire qu’il suffirait d’un peu de volonté pour s’en passer.

    Autrement dit, comme Jésus dirait à un paralytique “lève-toi et marche”, la personne qui souffre psychologiquement devrait simplement se prendre en main, se secouer un peu pour sortir de sa torpeur, de sa dépression, et que sais-je. 

    C’est, à mon sens, se méprendre sur le destin des êtres humains. Car il y a une chance très faible en naissant dans ce monde que l’on en sorte indemne. D’abord, il y a les « tares » avec lesquelles parfois l’on naît. On peut naître fragile physiquement ou mentalement, on peut souffrir d’une maladie héréditaire, d’une condition génétique. Il est clair pour moi que certaines souffrances psychologiques, par exemple la schizophrénie ou la bipolarité, relèvent probablement de la chimie du cerveau.  

    Mais, en faisant abstraction de ce qui est clairement inné et en supposant, comme l’affirmait Rousseau, que la nature est bonne et que c’est la civilisation qui corrompt l’innocence et l’harmonie de la nature humaine, il est vrai que la fréquentation de nos proches, en commençant par nos parents et ensuite la société plus largement, nous rend déficients. Je serais d’accord avec Rousseau que notre éducation au sens large, y compris ce dont on est témoin ou victime, nous rend impuissants, incomplets, invalides. 

    Notre vie est donc, comme l’écrivait Aragon, un étrange et douloureux divorce. Nous cherchons dans l’amour comme dans l’art, le travail et même, oui, la thérapie, à nous réparer, à retrouver cet état premier de bonheur dans lequel nous aurions vécu originellement. Ou encore, parfois, nous cherchons malheureusement à oublier et à ne plus sentir. 

    D’une certaine façon, Voltaire (qui contredisait Rousseau sur l’optimisme de la nature) avait aussi raison : la nature peut être vilaine et chaotique et c’est parfois la civilisation qui nous sauve d’un monde cruel et sauvage. Mais cet optimisme de la volonté humaine, cette attitude qui nous fait mépriser le faible qui s’appuie sur ses béquilles, je ne le partage qu’à moitié.  

    Comme le pensaient les romantiques allemands de la première heure, ceux du Sturm und Drang (qui s’inspiraient d’ailleurs de Rousseau), la vie est le plus souvent un orage et une mer agitée qui nous projettent sur les récifs. Il est difficile – si difficile – de la traverser sans faire naufrage, malgré nos bonnes intentions et nos facultés. Notre âme est souvent comme ce navire échoué sur la côte, balloté par les vagues.

    Je partage donc avec Goethe, comme dans son Werther, un certain désespoir, soit que la société et nos semblables, nos amis même, ne puissent réussir à nous sauver, à nous lever, comme par miracle, de toutes ces embûches qui nous abattent et nous meurtrissent. 

    Mais au désespoir sur la vie humaine et le salut, il me semble qu’on peut opposer aussi un certain progrès. La raison fait souvent son œuvre, en commençant par la science médicale ou la psychologie, qui peuvent traiter le corps et l’esprit affectés par les épreuves. C’est un combat sans répit, auquel s’ajoute souvent la recherche d’une harmonie spirituelle.

    Si l’esprit humain ne peut à lui seul calmer les tempêtes et les passions, il peut apprendre à naviguer parmi les écueils, à se détendre dans la bourrasque, bref, à se calmer dans l’adversité comme dans la fatalité. Comme le dit si bien la sagesse antique, philosopher, c’est apprendre à mourir. Et j’ajouterais, à vivre mieux aussi, avec ou sans béquilles. 

  • Le désespoir

    Le désespoir

    L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. (Stig Dagerman)

    Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir 60 ans, ou encore l’effondrement actuel de notre civilisation, mais j’ai brièvement ressenti récemment un désespoir accompagné de paix. C’est un sentiment étrange, puisque le désespoir devrait toujours être inconfortable. Mais voilà qu’avec lui venait pour moi une liberté sous forme de repos.

    J’ai tout de suite pensé à un court texte que j’ai lu et qui m’a inspiré dans ma jeunesse. Il s’agit d’un essai de Stig Dagerman intitulé Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.1 Une méditation lucide sur le désespoir, que je viens de relire pour une énième fois. La méditation d’un futur suicidé, disons-le, puisque Dagerman souffrait intensément.

    Avec un peu de recul, je me rends compte, trente ans après l’avoir découvert, que ce texte ne m’a pas touché maintenant parce qu’il reflète mon état d’âme, comme c’était le cas dans ma jeunesse, mais plutôt parce qu’il offre une sortie de l’impasse, une solution, laquelle je ne comprenais pas alors.

    Dagerman était visiblement hanté par les formes rigides de la société, par le conformisme, par les attentes inévitables qui pesaient sur lui, comme auteur de talent. La solution, comme il dit si bien, est de pouvoir « faire un pas de côté ». Pour être libre, il suffit, selon Dagerman, de se libérer du besoin de performer, et surtout de l’angoisse du temps : « (…) ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. »

    Cette pensée explique sans doute mon sentiment de paix paradoxale à me trouver récemment dans un état de désespoir. Le désespoir amène à l’abandon, à la reddition, à la défaite assumée. J’ai 60 ans, je pense à la retraite, j’abandonne toute ambition. Mes enfants ont grandi, ils sont devenus eux-mêmes, il n’est plus question que j’en fasse d’autres personnes. La civilisation occidentale s’écroule, l’ordre international est perdu, le désastre est si grand qu’on ne peut espérer un retour à l’ordre ancien ni même l’intervention d’une force réparatrice.

    Bref, comme dirait Dagerman, les consolations n’ont plus pour moi la valeur qu’elles avaient dans ma jeunesse. Le besoin d’être assouvi, de ne pas reconnaître l’absurde de l’existence, d’échapper à la peur de vivre ou de mourir dans la jouissance ou l’ascétisme, tout cela n’a plus d’importance. « Pour moi, dit Dagerman, ce n’est pas le devoir avant tout, mais : la vie avant tout. »

    Il y a donc quelque chose de profondément libérateur à ne plus vouloir se défaire même de son désespoir. Le désespoir, lorsqu’il est assumé, disparaît comme neige au soleil. Il cesse de peser sur l’âme qui devient soudainement légère.2 Pour reprendre la philosophie d’Épicure, le désespoir devient alors ataraxie – une âme que rien ne trouble.

    Je me demande, néanmoins, si le fait de baisser les bras, de rendre les armes, peut à lui seul expliquer le sentiment de paix – de repos – qui accompagne le désespoir. Le philosophe Kierkegaard considérait le désespoir comme une « maladie mortelle », une maladie du moi : « Dans le désespoir le mourir se change continuellement en vivre ».3

    Pour le philosophe, seule la présence à Dieu permet de résoudre ce déséquilibre de la conscience désespérée. Seule la foi permet de réconcilier le moi écartelé dans son rapport au fini et à l’éternité. Albert Camus lui a reproché d’avoir « fait le saut », comme il le disait de tous ceux qui s’en remettait à la foi devant l’absurde. Il l’admirait pourtant.4

    Mais sur le chemin qui va de la foi de Kierkegaard à la libération de Dagerman, qui va de l’échec du vivre pour soi à la libération du vivre pour vivre, il y a une continuité. C’est celle de l’acceptation, une attitude de croyant que Camus a refusé comme athée. Pour Camus, face à l’absurde de l’existence, il fallait choisir comme libération la révolte.

    Je ne pense pas que la révolte soit porteuse de paix. Elle est, d’abord et avant tout, un refus. S’il me faut admettre l’échec pour connaître la paix, je suis prêt à dire, comme Kierkegaard, que c’est là mon triomphe.

    1. Publié et traduit par Actes Sud, 1984 ↩︎
    2. Voir André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, PUF, 2016. ↩︎
    3. Sören Kierkegaard, Traité du désespoir, Gallimard, 1988, coll. Folio – Essais. ↩︎
    4. Voir Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, coll. Essais. ↩︎
  • Les éclopés

    Les éclopés

    Je n’ai jamais vu quiconque sortir intact de l’enfance. Certains s’en sortent mieux que d’autres, grâce à leur force intérieure ou à la compétence de leurs parents. Grâce aussi à la chance, laquelle permet d’éviter quelques drames inutiles. Mais pour la plupart d’entre nous, les moins chanceux, nous atteignons l’âge adulte passablement éclopés.

    J’ai vu récemment le film de Joachim Trier, Valeur sentimentale. Un film qui raconte l’histoire d’une famille, ou plutôt celle d’un trauma familial. Une histoire de torture, de silence et d’abandon, symbolisée ici par cette maison craquée qui a vu passer ce trauma d’une génération à l’autre, dans une sorte de danse atavique et macabre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nora, une comédienne tourmentée, bloquée sentimentalement, entravée par un trac maladif. Elle retrouve son père, un cinéaste, après le décès de sa mère. Elle le retrouve avec ses jugements, sa personnalité difficile, mais aussi une proposition de rôle dans son nouveau film. Une proposition qu’elle refuse d’abord, mais qu’elle accepte ensuite quand elle réalise, grâce à sa soeur Agnes, que la tentative de suicide de sa grand-mère, racontée dans ce film, est très semblable à la sienne. Dans cette famille, comme je disais, la mort rôde et passe ses oripeaux de tristesse d’une génération à l’autre.

    Au fond, ce drame, comme bien d’autres au cinéma et dans la littérature, témoigne de nos enfances orphelines. Nora a été privée de son père, qui fut aussi privé de sa mère. Elle avance dans sa vie en claudiqant, amputée de la partie de soi que son père ne lui a pas donnée. Elle avance comme le font les zombies, pas tout à fait morte ni tout à fait vivante, en réalité non pas comme une morte-vivante mais comme une vivante-morte. Elle avance ainsi, orpheline, privée d’amour, jusqu’à ce que le pouvoir subliminal d’une oeuvre artistique, comme toute forme de création, permette une libération.

    C’est la même réflexion que je me faisais en lisant le récit publié récemment par Fabien Ménar, mon ami, qui a décidé ici de prendre le taureau de son enfance par les cornes. Dans ce récit autobiographique – « autofictif » – intitulé Une éducation féministe, Fabien Ménar aborde avec humour et une retenue dramatique surprenante le sujet douloureux d’une enfance marquée par l’instabilité, l’insouciance et l’absence affective de ses parents. Il en ressort l’histoire d’un enfant laissé à lui-même, qui prend ce qu’on lui donne sans jamais se plaindre, et qui, de temps en temps, va se réfugier chez sa grand-mère pour trouver un point d’ancrage dans le chaos environnant. (C’est grâce à sa grand-mère, il me semble, et à son beau-père devenu sobre, que le petit garçon parvient à l’âge adulte avec suffisamment d’équilibre pour faire son propre chemin.)

    Mais une enfance comme celle-là, si elle nous durcit, ne nous laisse pas intact. Je crois que le propos de ce livre n’est pas que le jeune Fabien a reçu une éducation féministe, comme on dirait de quelqu’un, avec admiration ou envie, qu’il a reçu une éducation humaniste, mais plutôt qu’en la recevant, il n’a pas reçu l’éducation attentionnée et désintéressée à laquelle il avait droit.

    Ce n’est pas un jugement que je porte sur ses parents, puisque l’histoire ne dit pas ce qui se cache dans le détachement affectif manifesté par sa mère. Ou plutôt, l’auteur ne fait que l’indiquer furtivement, quand il effleure avec justesse, sans en dire plus, et sans oser ici la fiction malheureusement, la relation difficile qu’elle avait avec sa propre mère. Encore une fois, c’est par atavisme que les manques d’amour se transmettent… (Quant au père biologique, on sait qu’il souffrait de schizophrénie et qu’il était dépourvu de toutes habiletés parentales.)

    Le mirage de l’éducation formelle est trompeur en ce qui concerne le salut des âmes déshéritées. Combien de personnes bien formées souffrent en secret? Ce qui sauve l’orphelin, l’enfant blessé, c’est de faire de l’enfance un film, un récit, une thérapie même, en un mot : une « histoire inventée », avec laquelle il peut se sauver tant bien que mal, sachant que le mythe est nécessaire. Comme me disait récemment un ami, qui me racontait l’extraordinaire égoïsme de son père alcoolique et violent, il vaut mieux parler de notre enfance malheureuse comme on parle de nos mauvais rêves.

    L’enfant négligé se tient dans l’ombre, comme un exilé intérieur qui vient nous hanter périodiquement. Il ne demande qu’à se faire raconter pour qu’on puisse, un instant, l’approcher et l’embrasser

  • Le chant de la Nature

    Le chant de la Nature

    Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1

    Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.

    On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.

    Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.

    Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.

    La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…

    L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?

    Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.

    Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3

    Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».

    Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…

    Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.

    Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…

    L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.

    Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.

    1. https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
    2. Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
    3. https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
    4. Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Mon oncle Pierre

    Mon oncle Pierre

    C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

    Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

    Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

    Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

    Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

    Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

    J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

    Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

    Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

    Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

    Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

    Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

    Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

    C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

    Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

    Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

    Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.

  • Les feuilles mortes

    Les feuilles mortes

    La crainte générée par l’intelligence artificielle rend opaque une vérité pourtant évidente : les robots ne seront jamais capables d’éprouver certains sentiments profondément humains, des sentiments qui nous rendent en fait plus intelligents que n’importe lequel de ces robots qui sera jamais créé. Est-ce que vous pensez qu’une machine pourra un jour éprouver un regret? Du ressentiment? De l’envie?

    Une machine sait ce qu’est le regret, mais elle ne peut en faire l’expérience. Elle ne pourrait réellement savoir ce qu’il est.1 Pour de la profondeur, du vécu, l’humain conserve le haut du pavé…

    Ce qui m’amène à penser que l’IA souffre d’un déficit de réalité et que, si elle peut changer celle-ci en la rendant plus efficace, elle ne pourra jamais être cette réalité dans ce qu’elle exprime d’intelligent au sens existentiel (conscient) du mot. Elle est un mirage, un écran de fumée, un miroir.2 Et c’est pourquoi, sans doute, l’IA est aussi incapable de créer authentiquement et que l’on parle de plus en plus de naufrage créatif, ce que les anglo-saxons, rarement à court de néologismes, appellent maintenant le « AI slop ».3

    Je faisais ces réflexions récemment en éprouvant, justement, du regret. Au tournant de ma soixantaine, je pense inévitablement aux années passées, à ce que j’ai fait ou vécu, que j’aimerais mieux ne pas avoir fait ou vécu, et à ce que je n’ai pu faire et vivre aussi, ces choses qui m’ont échappé, que j’ai manquées, qui ne reviendront plus.

    La sensation étrange d’avoir de telles pensées, de vivre en décalage d’une vie rêvée, vient de savoir que toutes ces choses que l’on regrette n’existent plus ou n’ont jamais même existé. Qu’elles n’ont plus, au présent, aucune importance.

    Et pourtant, lorsqu’on éprouve un regret, si la chose n’existe pas, la mélancolie est réelle. C’est la mémoire qui donne au présent cette tonalité douloureuse du regret. Notre mémoire porte en elle son lot de peines enfouies, comme elle porte d’ailleurs des souvenirs joyeux, des sources de fierté et de plénitude.

    Si l’on doit espérer une chose de l’humain dans ce combat qui s’amorce avec la machine, c’est donc de préserver en nous cette mémoire vive, de la reconnaître, et de la transmettre.

    Dans cette chanson fameuse de Prévert, le chanteur insiste en disant, « Tu vois, je n’ai pas oublié ». Il nous prévient de « la nuit froide de l’oubli » et de la mer qui efface « les pas des amants désunis ».3 C’est qu’il s’agit là du grand danger, de la vraie et terrifiante machine, celle du temps qui passe, qui dévore ses enfants et qui efface tout. Dans le regret, il y a une petite mort qu’aucun robot jamais ne pourra redouter…


    1. J’ai demandé au Chatbot de Microsoft, Copilot, de me dire « qu’est-ce que le regret »? Sa réponse, psychologisante, paraît tirée d’un livre de recette psycho-pop. Je vous invite à en faire l’essai… ↩︎
    2. Ceux et celles qui s’y accrochent à des fins relationnelles sont en danger. Déjà, l’illusion informatique fait des victimes : K. Hill, Lawsuits Blame ChatGPT for Suicides and Harmful Delusions, New York Times, 6 novembre 2025. ↩︎
    3. C. Warzel, A Tool That Crushes Creativity – AI Slop is Winning, The Atlantic, 20 octobre 2025. ↩︎
    4. Les Feuilles Mortes, J. Prévert et J. Kosma, chanté par Y. Montand, sur YouTube. ↩︎

  • Le mal humain

    Le mal humain

    Depuis son expulsion du jardin d’Éden, l’être humain est aux prises avec l’abus, la démesure.

    L’une des raisons qu’il n’arrive pas à résoudre ce problème, individuellement ou collectivement, est la difficulté qu’il a à reconnaître ses limites. Il est difficile en effet de mesurer sa force…

    Le problème de l’humain n’est pas notre goût du pouvoir, ni même notre propension à la violence. Le pouvoir et la violence, généralement déplorables, ne sont que des moyens. Ils peuvent être légitimes.

    Notre libre arbitre, acquis au moment de croquer la pomme, n’est pas non plus la raison ni la cause de notre excès. Il devrait plutôt en être la solution.

    Le problème de l’humain est plus profond. Le mal est logé au creux de l’âme humaine, comme un vers dans la pomme, si je peux dire.1 Il est simple mais occulte à la fois.

    Je reconnais ce problème subtilement illustré dans le mythe de Prométhée. Si vous examinez de près le mythe, vous verrez dans un repli, comme en arrière-plan, ce qui accable l’humain.

    Le mythe raconte la punition terrible infligée par Zeus à celui qui a volé le feu sacré sur l’Olympe pour le remettre aux hommes. Tous les jours et pour l’éternité, un aigle dévore le foie de Prométhée, enchaîné à un rocher.

    Prométhée étant d’une force extraordinaire, Il a fallu l’appui de Bia et Kratos pour l’attacher au rocher. Dans la mythologie grecque, Bia personnifie la force, la violence, alors que Kratos personnifie la puissance, le pouvoir.

    Il a donc fallu le pouvoir et la violence pour maîtriser Prométhée, le voleur de feu. Mais le problème ici n’est pas la force exercée. Une peine est toujours contraignante. Le problème est la chaîne qui l’attache au rocher, et l’aigle qui revient chaque jour le dévorer pour l’éternité. Le problème est l’excès de la peine, l’abus de pouvoir, la domination absolue.

    Proudhon a expliqué, au sujet de l’anarchie, qu’elle est « l’ordre sans le pouvoir ». Je pense quant à moi le contraire : l’anarchie est le pouvoir sans ordre. L’anarchie est l’arbitraire, la loi de la jungle. Elle est la bête féroce qui dévore le foie de Prométhée attaché à son rocher.2

    Ce qui me ramène au problème fondamental de l’humain depuis l’aube de l’humanité. Ce problème est l’usage de la force et de la violence par l’humain pour dominer l’humain.

    Le mal humain est la démesure du pouvoir, la domination. L’être humain tente depuis toujours de maîtriser – d’écraser – son adversaire. Il le démonise, en fait l’objet de sa haine, pour justifier son anéantissement.

    Sauf la force d’âme, le seul rempart contre cette faiblesse de l’instinct est la grande œuvre civilisatrice du droit. Le XXe siècle, un siècle de violence sans bornes, a permis de faire ce constat. Puis de progresser et de mettre en place un ordre juridique humaniste.

    C’est malheureusement cet effort ce que nous voyons maintenant s’effondrer devant nos yeux, en Ukraine, à Gaza, aux larges des côtes du Venezuela.3 On ne dira jamais assez à quel point l’époque que nous traversons est dangereuse…


    1. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la hantise de la mort, la « Terror Management Theory » (TMT) proposée comme la source de tous les maux qui affectent l’humain : Sheldon Solomon, Jeff Greenberg, and Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Penguin Random House, 2015. ↩︎
    2. Je lisais récemment une journaliste qui est allé sur le terrain au Soudan pour un reportage sur la guerre civile. Elle y explique la situation qui règne à la frontière du Sudan et du Tchad. Elle invite tous les libertariens à y aller pour constater dans quel état la société se trouve en état d’anarchie : Anne Applebaum, « The Most Nihilistic Conflict on Earth », The Atlantic, 5 août 2025. ↩︎
    3. « Why the Laws of War are Widely Ignored », The Economist, 5 août 2025. ↩︎
  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎