Catégorie : Humanisme

  • L’amour n’est pas aveugle

    L’amour n’est pas aveugle

    J’ai été témoin récemment d’un acte d’amour véritable, un amour voyant, un amour qui n’a pas peur et qui cherche à protéger plutôt qu’à posséder. Cet événement m’a troublé et m’a fait réaliser une chose importante. L’amour du prochain est un pouvoir sacré. Dans l’obscurité du monde, le puit de misère dans lequel nous naviguons, un petit geste de bienveillance fondé sur le simple fait de voir l’autre, de voir réellement la souffrance d’un frère ou d’une sœur humaine, est une hiérophanie, une manifestation du sacré.

    C’était un soir de début janvier, je revenais du travail en autobus. Il faisait nuit et il faisait très froid. Les passagers, comme moi, dans l’atmosphère blafarde d’un autobus sale et humide, étions comme toujours indifférents l’un à l’autre, un peu sur la défensive, attentifs à ce qui produit inévitablement sur un trajet difficile au centre-ville. Puis soudain entre une jeune femme blanche ou autochtone, énervée, sans ses souliers, vêtue seulement d’un pantalon cour et d’une camisole, les épaules découvertes, marchant rapidement dans l’allée du bus en s’exprimant péniblement. Je crois l’entendre dire qu’elle veut un chandail et puis elle va s’asseoir au-devant de l’autobus. C’est à ce moment qu’une vieille dame, une femme noire, un peu ronde et bien vêtue dans un manteau jaune, se lève, s’approche d’elle et lui donne un grand châle de laine, très beau et de toute évidence dispendieux. La jeune tentant de trouver des manches qui n’existaient pas dans ce châle, incapable de s’en servir, la vieille dame s’approche et l’aide tranquillement à l’enrouler autour de ses épaules, sans manifester plus d’émotion que celle qu’on aurait à vêtir d’une serviette de plage un enfant qui revient de la piscine.

    J’en suis resté bouche bée, non pas honteux, mais surpris, comme si j’avais vu un pan de la réalité s’ouvrir sur une autre dimension. (Ma honte est venue plus tard, la honte de celui qui se dit, « aurais-je fait la même chose? », « pourquoi n’ai-je pas réagi moi aussi ? »).

    Cet événement m’a fait réaliser que la crise que nous traversons, celle du sans-abrisme et de la toxicomanie, nous a laissé aveugles. Un couple de déficients intellectuels – dont l’un est sous curatelle – peut ainsi dormir dans le métro de Montréal depuis des années, et personne ne fait rien pour régler la situation (voir ce reportage récent dans La Presse). La bureaucratie est devenue indifférente. Quelques passants les aperçoivent obliquement, ressentent un malaise, donnent quelques trucs comme des serviettes, et voilà, ils continuent leur chemin pendant que la misère, le désespoir ou l’abandon continue son œuvre. On parle ici d’une faillite collective, pas tellement individuelle, bien entendu.

    Après mon expérience dans l’autobus, je suis maintenant convaincu que l’amour, au contraire de ce qu’on en dit, n’est pas aveugle. L’amour voit la réalité comme elle est, brise les cloisons qui nous séparent, brise les vagues et nous solidarise1.

    Quand on dit que l’« amour est aveugle », il s’agit en fait d’autre chose, il s’agit d’un mythe, d’une histoire qui n’est pas de notre monde mais de celui des idées. L’origine de cet adage est très lointaine. Elle décrit l’amour romantique.

    Il se pourrait que l’adage soit inspiré du mythe de Éros et Psyché, lequel est assez bien connu2. Ce mythe est riche et les interprétations abondent. Il est intéressant pour sa résonance psychologique, parce qu’il suppose – littéralement – que l’âme est aveugle, que l’amour doit rester invisible, mystérieux, que l’âme ne doit pas douter mais faire confiance, sans succomber à la crainte ou la curiosité. Le mythe intéresse aussi parce qu’il s’agit d’une vision idéaliste de l’amour dans laquelle, malgré la faiblesse des protagonistes, leur malice ou désobéissance, le thème de la beauté s’impose. À la fin, en toute logique, la belle âme se réconcilie avec l’amour et Psyché devient immortelle…

    Mais qu’adviendrait-il de ce mythe si la curiosité, inspirée par la crainte, faisait voir, non pas une beauté idyllique, le dieu Éros, mais une laideur repoussante, une déformité, une chose terrifiante, une horreur véritable?

    Le christianisme, plus particulièrement, mais aussi les autres religions fondées sur l’amour et le martyr, comme la foi bahaïe, ont apporté une réponse à cette question. L’amour-passion, l’amour captatif et intéressé, pour ne pas dire cupide (fondé sur le « désir », comme celui de Éros-Cupidon…) est remplacé dans le christianisme par agapè (traduit par caritas, « charité », en latin), soit l’amour-acceptation, l’amour fraternel et bienveillant.

    Dans la foi qui reconnaît la souffrance du prochain, l’idéalisme se double ainsi d’un réalisme tragique, celui de l’amour sacrificiel, celui de l’abandon et l’oubli de soi, celui de la prise en charge. La passion du Christ exprime parfaitement cet amour sacrificiel, mais il est exprimé aussi dans les Évangiles dans des formes plus ordinaires, comme celui d’offrir de l’eau à l’assoiffé ou celui de venir au secours d’un blessé sur le chemin. La parabole du bon samaritain3 exprime ce message; tout comme l’extraordinaire bonté de cette femme que j’ai vue secourir une autre femme dans l’autobus un soir d’hiver à Ottawa. Après tout, le royaume des cieux n’est pas si loin… Il suffit de regarder de plus près.

    1. Intéressant de noter que le titre du film de Lars Von Trier, Breaking the Waves, fut traduit en français par L’amour est un pouvoir sacré. ↩︎
    2. Fille de roi, belle au point d’éloigner les prétendants, la jeune Psyché (âme en grec) suscite la jalousie de la déesse de l’amour, Aphrodite. Celle-ci commande à son fils Éros de la faire s’éprendre d’un monstre (détail important) et fait amener Psyché sur un rocher au sommet d’une montagne pour qu’elle soit séduite par ce monstre. Éros, toutefois, s’éprend de la belle Psyché et décide de ne pas remplir sa mission. Il fait emporter Psyché par le zéphyr (un vent d’ouest, très doux) dans un magnifique château et lui fait vivre richesses et plaisirs, à condition qu’elle ne cherche pas à voir son bienfaiteur et son amant, Éros (autre détail important). Bien entendu, Psyché sera induite pas ses vilaines sœurs à connaître l’identité de celui qui s’occupe si bien d’elle. La curiosité tourne au drame, Psyché découvre son amant (son monstre) pendant qu’il dort et, émue par tant de beauté, le brûle par accident en faisant tomber sur lui une goutte d’huile de sa lampe. Éros s’enfuit précipitamment; Psyché est alors chassée du paradis. L’histoire finit bien cependant. Après avoir erré et cherché sans relâche pour retrouver son amant, Éros la trouvera endormie, la piquera de sa flèche pour la réveiller, et l’épousera avec la permission de Zeus. Psyché (l’âme) devient alors immortelle… ↩︎
    3. Luc 10:29-37 ↩︎
  • Le Québec se tue

    Le Québec se tue

    La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

    Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

    Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

    Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

    Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

    Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

    Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

    Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

    À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

    1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
    2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
    3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
    4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
    5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
    6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎

  • La crise des droits humains

    La crise des droits humains

    À la veille de l’an 2025, alors que l’ordre multilatéral paraît vaciller sur la scène internationale, il semble opportun de discuter de l’état de santé du système des droits humains.

    Ce n’est certainement pas à moi de dresser un rapport détaillé des progrès ou reculs sur le terrain sous divers angles; je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais comme citoyen, il m’est permis de partager quelques impressions et mon point de vue sur le plan général ou philosophique. Je crois, en effet, que les droits humains traversent une crise d’identité ou, pour être plus précis, manifestent les symptômes d’un malentendu.

    Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater que les droits humains sont présentement bafoués à l’échelle de la planète. Le droit humanitaire est abusé dans des conflits violents au Soudan, en Ukraine, au Myanmar ou à Gaza. On parle de plus en plus de déportation de réfugiés ou de camps de concentration pour les illégaux. Les droits civils et politiques sont brimés un peu partout : les Ouïghours en Chine, les bahaïs en Iran, les dissidents politiques dans un nombre grandissant de pays (Russie, Iran, Corée du Nord, Venezuela, etc.). Les droits des femmes aussi sont en recul, plus récemment aux États-Unis. Sans mentionner les droits des autochtones ou les violations dites « mineures » de la globalisation (droits des travailleurs, travail des enfants, droit à l’éducation, droit au logement, etc.).

    On dit des droits humains qu’ils sont universels, inaliénables et indivisibles. Par universel, on comprend que tous les êtres humains, peu importe leur origine, genre, race ou nationalité, etc., en sont titulaires (art 2, al. 1, Déclaration universelle). Par inaliénables, que personne ne peut les céder ou en être dépossédé (préambule, D.U.). Par indivisible, qu’ils ne peuvent être considérés isolément des autres droits et que le respect de l’un est accompagné du respect de l’autre. On ne dit pas, toutefois, que les droits humains sont absolus; s’ils l’étaient, aucune limite ou violation ne serait justifiée et leur respect ne souffrirait aucun compromis. Cette possibilité de limiter les droits humains est d’ailleurs reconnue dans les instruments internationaux (art. 29, al. 2, D.U.) et nationaux (par exemple, à l’art. 1 de la Charte canadienne des droits et libertés).

    Cela dit, on se méprend de plus en plus sur la nature ou la portée des droits humains. Leur multiplication ou subdivision – pour ne pas dire la surenchère – est phénoménale (la troisième génération de droits fondamentaux comprendraient le « droit au développement », la quatrième le droit à l’autodétermination numérique). On confond aussi de plus en plus les droits individuels avec les droits collectifs, et on voit donc surgir l’emploi des clauses dérogatoires (pensons à la Loi sur la laïcité, à l’art. 4).

    Surtout, de plus en plus, on donne aux droits humains considérés subjectivement un caractère absolu qui s’oppose à leur nature relative dans un système qui englobent d’autres principes étatiques (par exemple, la sécurité publique). C’est comme si le droit humain devenait progressivement un droit individuel suréminent et que chaque motif de différence devenait un droit subjectif opposable à l’État.

    On critique donc dans certains cercles la dérive utilitariste, la « religion civile », le « primat absolu des subjectivités », etc. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression, que certains considèrent comme absolue, en dépit de l’interdiction des discours haineux. Ou encore à la liberté de recevoir des soins de santé sans accepter les mesures de santé publique, telle la vaccination. (On se rappellera du cri « Freedom » à Ottawa pendant le blocus des camionneurs).

    C’est ainsi que nous avons graduellement glissé dans l’ère de la post-vérité, de la polarisation, du radicalisme et de la subjectivité auto-référentielle. Il est ironique, tout de même, que ce glissement – cette régression – puisse être associé à l’évolution des droits humains. Est-ce la philosophie de l’après-guerre qui a produit ce retournement de l’universalisme moral objectif au relativisme moral subjectif? C’est possible. On notera, par exemple, le renversement du référent métaphysique dans la philosophie de la déconstruction.

    Si l’on dit « droits humains », cela dit beaucoup et très peu à la fois en ce qui a trait au fondement de ces droits. C’est dans cette ambiguïté que le renversement métaphysique se produit. La plupart du temps, dans une perspective réaliste, on met l’emphase sur l’énonciation du droit, d’une part, et son opposabilité (la capacité de le faire valoir), d’autre part. Mais qu’en est-il de la source des droits humains? Qu’est-ce qui les rend universels? Un droit est-il universel parce qu’il se réfère à l’humain seulement (d’où le qualificatif « droit humain »), ou parce qu’il se réfère plutôt à une certaine transcendance comme fondement (les droits de l’humain)?

    En parlant de la question du fondement des « droits de l’humain », les termes du débat ont été posés de la façon suivante par une théologienne : « Les uns les conçoivent dans le cadre d’un rationalisme et d’un humanisme laïc qui ne connaît pas d’autre fondement que l’auto-compréhension d’une humanité autonome. Les autres pensent la véritable autorité des droits de l’homme à partir d’une transcendance. Car il ne suffit pas de présupposer l’égalité des hommes. Il faut introduire une instance absolue, appréhendée à travers un acte de foi ou par l’intermédiaire d’une conscience métaphysique. »1

    À cet égard, il y a une différence subtile mais notable dans trois textes d’énonciation que j’ai consultés. D’une part, l’universel moral est exprimé en faisant référence à l’« Être suprême » dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892 ou à la « suprématie de Dieu » dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.3 D’autre part, pour fonder les droits humains, la Déclaration universelle s’appuie essentiellement sur la « reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule, D.U.).

    À première vue, on dira que l’approche choisie pour la Déclaration universelle est suffisante, qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus, que tous peuvent s’entendre sur la proclamation de la dignité humaine comme « idéal commun ». Mais ce serait ignorer que tous les peuples du genre humain n’ont pas la même conception de la dignité, plus particulièrement de la dignité individuelle de l’être humain. Certains valorisent le destin collectif ou de classe un brin davantage que le destin des membres individuels de leur société. D’autres valorisent la dignité des êtres humains à travers le prisme de leur propre groupe d’appartenance (ethnique, religieux ou racial), déshumanisant l’autre qui n’en fait pas partie. L’idée de l’humain apparaît relative à plusieurs égards et, en affirmant l’humain comme fondement d’un droit dont l’objet est l’humain, la Déclaration universelle paraît sombrer dans l’auto-référentiel d’un compromis politique : les droits humains sont proclamés par un groupe de nations, donc ils sont fondamentaux.

    Pour ma part, je trouve plus logique comme fondement celui qui s’appuie sur le prédicat méta-éthique d’une volonté absolue et transcendantale, celle d’un Être suprême duquel émanent toutes les valeurs : liberté, égalité, justice, vérité, vie, etc. Ce sont ces valeurs qui fondent la dignité de l’être humain, sa liberté et ses droits, et non l’inverse. Et ces valeurs requièrent toutes un point d’ancrage qui leur donne leur universalité, c’est à dire leur unité.

    1. G. Médevielle, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 N° 107, p. 69. ↩︎
    2. « En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » ↩︎
    3. « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit : » ↩︎
  • Si notre espèce peut s’en sauver

    Si notre espèce peut s’en sauver

    Au lendemain triste et stupéfiant de la réélection de Donald Trump comme président des États-Unis, le 5 novembre dernier, je parlais avec une jeune collègue de ce qu’il fallait maintenant craindre. Je lui ai répété mon mot d’encouragement habituel, quand les choses vont mal : « Todo tiene su final » – le titre d’un chanson de salsa entendue à Lima quand Fujimori avait finalement renoncé à sa présidence frauduleuse. Cette fois-ci, cependant, je n’ai pu m’empêcher de rajouter que tout irait bien… à la condition que notre espèce survive.

    Il me semble que l’élection de Trump – où est-ce plutôt l’ambiance causée par la pandémie récente, les guerres actuelles, les changements climatiques? – a fait ressurgir notre conscience eschatologique. On s’inquiète et on brandit la menace d’une troisième guerre mondiale, d’une escalade nucléaire avec la Russie, d’une nouvelle pandémie (plus grave cette fois-ci), d’une prise de contrôle par les robots, bref, d’une extinction de l’espèce humaine.

    Ce n’est certainement pas la première fois qu’une fièvre apocalyptique s’empare de l’humanité. Qu’on pense à la crainte millénariste du « bug » de l’an 2000, à la crise des missiles de Cuba, au millérisme de 1844, etc. Cette fois-ci, pourtant, il semble que nous soyons réellement prisonnier d’une spirale autodestructrice et que la fin du monde soit au détour. Contrairement au mythe du Déluge, il ne s’agirait pas cette fois d’un jugement de Dieu sur nos fautes mais, par une sorte de retournement, de la conséquence directe de notre folie bien humaine, trop humaine…

    Comment, alors, devant cette menace, surmonter la peur primordiale qui se propage et continuer à jouir, un tant soit peu, d’une existence tranquille?

    Pour ma part, je m’en remets à ma conviction (issue de la foi baha’i) que l’apocalypse ou la fin des temps, annoncée par la plupart des religions, n’est pas la fin du monde mais plutôt la disparition de l’ordre existant, l’apparition d’une nouvelle révélation et le développement d’un nouvel ordre millénaire.

    En soi, cela permet de garder confiance. S’il faut remplacer des structures déficientes qui sont minées par la corruption, celles-ci doivent d’abord s’écrouler. Il n’y a pas moyen de l’éviter. On aura beau être horrifié par un désastre naturel ou être terrorisé par l’effondrement d’un système ou d’une institution (comme nous l’avons été en septembre 2001 et 2008), il faut admettre que l’histoire se répète et que des événements dramatiques peuvent aussi apporter une libération et un renouveau (comme l’a fait, par exemple, la chute du mur de Berlin en 1989). L’effondrement est la condition d’une transformation radicale – du remplacement – de ce qui a échoué.

    Dans le christianisme, lequel a donné lieu à une civilisation qui s’écroule elle aussi, l’apocalypse symbolise essentiellement la victoire du bien sur le mal. S’il faut rester vigilant et prendre quelques précautions pendant la catastrophe, je suggère qu’il faut aussi rester optimiste et se consacrer à la reconstruction du nouveau monde, un monde meilleur, un monde qui n’exigera ni croisade ni colonisation, qui sera fondé sur l’unité et la justice, et qui n’exigera aucune révolution mais plutôt une adhésion naturelle à sa promesse.

    C’est l’espoir que je nourris, sachant néanmoins que notre espèce ne peut être certaine de survivre à la folie d’une poignée d’hommes (russes, chinois et américains) à qui l’on confie le pouvoir de faire triompher la mort sur cette planète. S’il faut rester optimiste, il faut aussi rester vigilant. Donc, qu’on m’entende bien : je ne dis pas qu’il faut, comme Néron, jouer du violon pendant que Rome brûle… Je dis seulement qu’il faut conserver la foi en l’humanité.