Catégorie : Humanisme

  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎
  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎
  • Les uns contre les autres

    Les uns contre les autres

    Il faut parfois souffrir la mort d’un être aimé pour reconnaître la lumière qui émane de nos vies.

    En examinant les photos d’une amie proche, récemment décédée, une personne très chère avec qui notre famille a vécu tant de choses depuis tant d’années, j’ai été saisi par l’extraordinaire contraste que ces photos révélaient entre la vie ordinaire que nous partagions, et les perles qui se cachaient dans ces instants volés par la caméra.

    Nous gardons ces souvenirs, ces moments volés, comme des cailloux qui nous font revenir sur nos pas, des trésors archéologiques qui permettent de reconstruire notre vie. Mais, en réalité, ces symboles de notre passé sont plus que des artefacts ou des ruines; ils sont des moments auréolés de lumière, de petites étincelles qui raniment notre conscience, la font vibrer.

    Regardez, pas exemple, cette toile de Renoir, Le Bal du moulin de la Galette. Je veux dire, regardez-la vraiment pour comprendre le contenu de vie que ce chef d’oeuvre renferme. Il ne s’agit pas d’un cliché, bien entendu, mais d’impressions que le peintre a eues en observant cette fête, comme n’importe quelle autre fête.1 Renoir, ce très grand peintre, offre ici un regard sur des instants de la vie ordinaire, sur le bonheur des amoureux, des artistes, des gens qui vont à la galette le dimanche pour bavarder, boire et danser. Malgré les défauts qui inévitablement accablent leurs vies, malgré l’insatisfaction ou les tracas qui sûrement affectaient ces personnes (peintes sur le vif par Renoir), la toile nous enseigne qu’il s’y loge un grand bonheur. Regardez la lumière scintillante et les visages roses de joie.

    Il n’est pas besoin de perdre un être cher pour faire l’expérience de ce contraste et apercevoir une lumière cachée dans la réalité. Chacun sait qu’un voyage dans un endroit magnifique, longtemps attendu, n’est jamais vécu avec une satisfaction entière, à la hauteur du rêve qu’on en faisait. Parfois il fait trop chaud, parfois il y a une dispute, parfois les enfants sont malades. Pourtant, au retour, on regarde nos photos et notre voyage en famille, on examine nos souvenirs, on se remémore nos aléas et nos plaisirs, et mystérieusement tout semble devenir unique et extraordinaire.

    Nous vivons les uns contre les autres, nous vivons mal, mais dans la coquille médiocre de nos vies, pourtant, se cachent des éclats de bonheur. Il faut savoir les remarquer, il faut cultiver ces perles, les extraire et les rendre encore plus brillantes.

    1. Voir aussi Le Déjeuner des canotiers du même peintre. ↩︎
  • Cul de sac

    Cul de sac

    Voir un être cher, son amie, sa soeur, mourir lentement, cruellement, trop jeune, arrache le coeur. C’est une épreuve que j’ai vécue et je vis.

    C’est peut-être ce qui explique qu’une chanson québécoise que je ne connaissais pas a attiré mon attention ces derniers jours. Je parle de La fin du show, un chanson des Cowboys fringants, écrite par Jean-François Pauzé et chantée par le défunt Karl Tremblay peu de temps avant sa mort.

    La Fin du show est une chanson terrible. Une chanson bien tournée, accrocheuse, mais de celles qui veulent surtout provoquer et qui rendent triste.

    La fin du show est la chanson d’un déprimé, d’un condamné, d’un désespéré en colère qui s’apprête à mourir quand sa vie, son « show », finit trop tôt.

    En écoutant cette chanson, j’ai pensé à la chanson de Charlebois quand il déprimait d’être « ordinaire ». La chanson par laquelle il a enterré son génie. J’ai aussi pensé à tous ces pauvres gens malheureux au teint pâle que j’ai côtoyés pendant des années alors qu’ils attendaient leur traitement de chimiothérapie au centre de cancérologie.

    Bref, la fin du show, une chanson glauque, est une chanson fuckée. Je ne comprends pas qu’elle puisse avoir plu. C’est comme célébrer une chanson qui encourage l’auto-mutilation, une drogue que l’on prescrirait aux Québécois pour déprimer et s’ouvrir les veines. Vraiment, est-ce que c’est ça être triste et perdre un être cher?

    Ce n’est pas juste le ton abattu, le rythme monotone. C’est le propos sans imagination, au premier degré, qui agit comme un poison.

    « La santé dans le slow-fader, je cherche en vain une lueur

    « Ce soir c’est l’ombre de moi-même, Qui sans bruit, va quitter la scène, Pour passer d’l’autre bord du rideau

    «Faque c’est ça, on en est là (…), J’suis fatigué, j’peux pu chanter, J’en ai plein l’cul et le coeur n’y est plus

    Vraiment, est-ce que c’est ça mourir? Voir un être cher s’en aller?

    Dans le troisième tableau de la chanson, on vient à comprendre la frustration mortifère du parolier qui a eu l’indécence d’offrir cette chanson à un homme malade qui allait mourir.

    «Adieu, frères de larmes et de sang, Ou devrais-je dire à néant? Parce qu’au moment d’la fin du show, Y a rien d’l’autre côté du rideau

    «Chaque vie finit d’la même manière, C’est la seule justice sur la Terre, Tous égaux dans le cimetière, C’est c’qui arrive à la fin du show

    C’est donc la chanson déprimée d’un parolier sans espoir, d’un matérialiste et d’un athée. La vie est un « show », je me projette, je vis ébloui, j’ai « du fun en tabarnak », j’ai « une vie ben plus cool qu’la vôtre », et puis quand je suis poussé vers la sortie, que ma vie qui-n’est-pas-une-vie-mais-un-show est finie, je me « jette dans l’Univers », je tombe dans le grand rien, « pour que m’avale l’Univers ».

    Je ne peux pas juger une telle pensée morbide, un tel « instinct de mort » comme il le dit si bien. Qui suis-je pour juger un être blessé qui fait le deuil en colère de son ami? Mais le parolier, avec un instrument à sa disposition comme les Cowboys Fringants et leur idole Karl Tremblay, aurait dû s’abstenir. Sa chanson est indécente.

    Car quiconque affirme « Y’a rien d’l’autre côté du rideau », ou bien ment, ce qu’on ne peut lui excuser, ou bien ne sait pas qu’il ment, ce qui relève de l’inconscience d’un influenceur.

    Personne ne sait ce qu’il y a « d’l’autre côté du rideau ». Littéralement personne. Affirmer qu’il n’y a rien est une croyance certainement aussi indécente que celle d’un catholique qui croit aux « osti d’conneries » de l’enfer et du paradis.

    Vraiment, qui juge ici? Qu’est-ce qui lui prend à ce parolier d’affirmer son incroyance – son ignorance – comme une certitude? Comme la seule chose certaine?

    La foi est une affaire personnelle. Pour tout dire, je préfère la tristesse de Dagerman, qui n’avait pas cette passion du néant et qui, comme un révolté dans la pensée de Camus, a mis fin à ses jours sans déranger personne, sans crier sur les toits qu’il était « athée », sans donner des leçons de justice sociale au cimetière. Dagerman avait la tristesse noble :

    « Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieux, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu: on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose: le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

    Devant la mort, même la mort prématurée, Dagerman nous enseigne qu’il faut chercher la consolation sans hargne. Car si la tristesse est sans fond, la colère ne peut que la rendre plus profonde. Il n’y a que les larmes qui sont certaines.