Voir un être cher, son amie, sa soeur, mourir lentement, cruellement, trop jeune, arrache le coeur. C’est une épreuve que j’ai vécue et je vis.
C’est peut-être ce qui explique qu’une chanson québécoise que je ne connaissais pas a attiré mon attention ces derniers jours. Je parle de La fin du show, un chanson des Cowboys fringants, écrite par Jean-François Pauzé et chantée par le défunt Karl Tremblay peu de temps avant sa mort.
La Fin du show est une chanson terrible. Une chanson bien tournée, accrocheuse, mais de celles qui veulent surtout provoquer et qui rendent triste.
La fin du show est la chanson d’un déprimé, d’un condamné, d’un désespéré en colère qui s’apprête à mourir quand sa vie, son « show », finit trop tôt.
En écoutant cette chanson, j’ai pensé à la chanson de Charlebois quand il déprimait d’être « ordinaire ». La chanson par laquelle il a enterré son génie. J’ai aussi pensé à tous ces pauvres gens malheureux au teint pâle que j’ai côtoyés pendant des années alors qu’ils attendaient leur traitement de chimiothérapie au centre de cancérologie.
Bref, la fin du show, une chanson glauque, est une chanson fuckée. Je ne comprends pas qu’elle puisse avoir plu. C’est comme célébrer une chanson qui encourage l’auto-mutilation, une drogue que l’on prescrirait aux Québécois pour déprimer et s’ouvrir les veines. Vraiment, est-ce que c’est ça être triste et perdre un être cher?
Ce n’est pas juste le ton abattu, le rythme monotone. C’est le propos sans imagination, au premier degré, qui agit comme un poison.
« La santé dans le slow-fader, je cherche en vain une lueur
« Ce soir c’est l’ombre de moi-même, Qui sans bruit, va quitter la scène, Pour passer d’l’autre bord du rideau
«Faque c’est ça, on en est là (…), J’suis fatigué, j’peux pu chanter, J’en ai plein l’cul et le coeur n’y est plus
Vraiment, est-ce que c’est ça mourir? Voir un être cher s’en aller?
Dans le troisième tableau de la chanson, on vient à comprendre la frustration mortifère du parolier qui a eu l’indécence d’offrir cette chanson à un homme malade qui allait mourir.
«Adieu, frères de larmes et de sang, Ou devrais-je dire à néant? Parce qu’au moment d’la fin du show, Y a rien d’l’autre côté du rideau
«Chaque vie finit d’la même manière, C’est la seule justice sur la Terre, Tous égaux dans le cimetière, C’est c’qui arrive à la fin du show
C’est donc la chanson déprimée d’un parolier sans espoir, d’un matérialiste et d’un athée. La vie est un « show », je me projette, je vis ébloui, j’ai « du fun en tabarnak », j’ai « une vie ben plus cool qu’la vôtre », et puis quand je suis poussé vers la sortie, que ma vie qui-n’est-pas-une-vie-mais-un-show est finie, je me « jette dans l’Univers », je tombe dans le grand rien, « pour que m’avale l’Univers ».
Je ne peux pas juger une telle pensée morbide, un tel « instinct de mort » comme il le dit si bien. Qui suis-je pour juger un être blessé qui fait le deuil en colère de son ami? Mais le parolier, avec un instrument à sa disposition comme les Cowboys Fringants et leur idole Karl Tremblay, aurait dû s’abstenir. Sa chanson est indécente.
Car quiconque affirme « Y’a rien d’l’autre côté du rideau », ou bien ment, ce qu’on ne peut lui excuser, ou bien ne sait pas qu’il ment, ce qui relève de l’inconscience d’un influenceur.
Personne ne sait ce qu’il y a « d’l’autre côté du rideau ». Littéralement personne. Affirmer qu’il n’y a rien est une croyance certainement aussi indécente que celle d’un catholique qui croit aux « osti d’conneries » de l’enfer et du paradis.
Vraiment, qui juge ici? Qu’est-ce qui lui prend à ce parolier d’affirmer son incroyance – son ignorance – comme une certitude? Comme la seule chose certaine?
La foi est une affaire personnelle. Pour tout dire, je préfère la tristesse de Dagerman, qui n’avait pas cette passion du néant et qui, comme un révolté dans la pensée de Camus, a mis fin à ses jours sans déranger personne, sans crier sur les toits qu’il était « athée », sans donner des leçons de justice sociale au cimetière. Dagerman avait la tristesse noble :
« Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieux, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu: on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose: le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.
Devant la mort, même la mort prématurée, Dagerman nous enseigne qu’il faut chercher la consolation sans hargne. Car si la tristesse est sans fond, la colère ne peut que la rendre plus profonde. Il n’y a que les larmes qui sont certaines.



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