Les cœurs purs – 3

« L’amour est un voile entre l’amant et l’aimé »
– Farídu’d-Dín ‘Attár

Nous ne savons plus ce qu’est l’extase. C’est l’une des clés du divin que nous avons perdues en quittant la pratique religieuse. Notre époque est celle du triomphe du cogito : Je pense, donc je suis.

La pratique de la méditation, ou celle du Yoga, est en hausse dans notre société. Celle du sport extrême aussi. Depuis notre sortie de l’église, nous cherchons une façon de nous reconnecter avec l’absolu, ou plutôt une sensation équivalente à celle d’y être emporté. Entre les substances psychédéliques, l’ecstasy et le binge drinking, on se cherche. On cherche un succédané de l’absolu…

Dans notre culture normalisée, même l’amour, la grande fontaine d’extase, est devenue ou bien morne et régulée, ou bien empoisonnée et affligeante. On prône l’autonomie, la préservation, l’équilibre et le contrôle de soi.

Qui veut s’abandonner à l’amour aujourd’hui, s’il faut rester sur ses gardes, si l’on en fait un manque d’estime de soi, si l’amour doit céder le pas à l’égo adapté et équilibré?!

Pourtant, l’amour – de sa dame ou de son Dieu – est le chemin le plus sûr vers l’extase, et ce depuis des siècles. C’est dans l’amour que le soi se perd, s’abolit, se fusionne à l’être cher.

Je ne prendrai ici que l’exemple des mystiques, ceux de la tradition du soufisme islamique que j’ai étudié récemment. Les soufis pratiquent des rituels de prières et de mouvements répétitifs (dhikrs), utilisent leur audition (sama) pour déclencher des transes musicales, pour être menés vers l’extase (wajd) et l’annihilation du soi (fana).1

Surtout, comme l’ont révélé tant de poètes persans, les soufis récitent des poésies amoureuses qui les transportent vers ce sentiment d’intimité avec l’Absolu, l’Être suprême, le Dieu unique qui contient tout si l’on peut s’y abandonner.

«  Allume dans ton âme le feu de l’amour
Et brûle toute pensée et toute adoration.  »
– Farídu’d-Dín ‘Attár

Je l’avoue, le mysticisme religieux qui s’en remet à l’amour comme passage vers l’Absolu est ma plus grande fascination. J’ai beaucoup de mal à penser à une autre forme rituelle d’accès au divin pour la conscience humaine. C’est dans l’Amour que les barrières tombent, que le soi s’envole vers l’être aimé comme l’oiseau s’échappe de sa cage. Comme le dit le prophète persan Baha’u’llah :

« L’amour ne veut pas de l’existence et ne tient pas à la vie : dans la mort, il voit la vie et cherche la gloire dans la honte. Il faut beaucoup de bon sens pour mériter la folie de l’amour et une grande force d’âme pour être digne des liens de l’Ami. Béni est le cou pris dans son lacet, et heureuse la tête embrassant la poussière dans le sentier de son amour. Renonce à toi-même, ô ami, afin de trouver l’Incomparable et renonce à cette terre mortelle pour chercher abri dans le nid céleste. Si tu veux allumer le feu de l’existence et être prêt à cheminer vers l’amour, annihile-toi !  »
– Baha’u’llah, Les sept vallées (« Vallée de l’Amour »)

Dans une très faible mesure, le commun des mortels peut faire l’expérience de ce « feu de l’existence ». Quiconque est tombé amoureux a ressenti cette fièvre qui trouble la perception du réel pendant un temps. Mais qui peut prétendre avoir été consumé par l’amour? L’amour mystique dont parle les poètes et prophètes est d’un autre ordre. La différence entre l’amour moderne et l’amour mystique est aussi grande que celle entre le froid ressenti en touchant un glaçon et celui que l’on ressentirait, nu, debout, sur une banquise au pôle nord. Il n’y a pas de comparaison possible.

Pourtant, l’amour ressenti sur cette terre peut-il à lui seul nous faire connaître Dieu? Au grand dam des autorités religieuses, les soufis ont prétendu que oui, qu’il n’est pas nécessaire de respecter la loi religieuse pour accéder à Dieu.

Si l’extase mystique est réservée à quelques fous de Dieu, que reste-t-il aux autres mortels pour connaître le divin en ce monde? La loi des prophètes serait-elle le meilleur chemin, le chemin avéré, pour se rendre patiemment au sommet?

Comme le dit le prophète Baha’u’llah dans son oeuvre, Les septs vallées :

« Il nous faut donc travailler à détruire notre condition animale jusqu’à ce qu’apparaisse en nous le sens de l’humain. »

Et encore:

« Que dans ces pérégrinations, le voyageur ne s’écarte pas, fut-ce de l’épaisseur d’un cheveu, de la « Loi » qui est le secret même du « Cheminement », le fruit de l’arbre de « Vérité ». »

C’est, au fond, le programme de toutes les religions, celui auquel s’opposait si vigoureusement le philosophe Nietzsche. C’est la lutte éternelle entre l’idéalisme apollinien et le réalisme dionysiaque, entre le disque solaire et la vigne, entre la raison aveugle et l’ivresse.

Les prophètes ont cette particularité qu’ils n’abolissent pas les lois sans les remplacer. La loi est le fardeau de l’âme faible, comme la croix est celle des martyres… Elle est pénible mais avons-nous le choix de la porter?

  1. Cette excellente introduction peut être consultée sur le site de Filip Holm, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Yc9k9nvIHOU?si=TPBCqNMLbJ6j-taU ↩︎

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *