Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Les éclopés

    Les éclopés

    Je n’ai jamais vu quiconque sortir intact de l’enfance. Certains s’en sortent mieux que d’autres, grâce à leur force intérieure ou à la compétence de leurs parents. Grâce aussi à la chance, laquelle permet d’éviter quelques drames inutiles. Mais pour la plupart d’entre nous, les moins chanceux, nous atteignons l’âge adulte passablement éclopés.

    J’ai vu récemment le film de Joachim Trier, Valeur sentimentale. Un film qui raconte l’histoire d’une famille, ou plutôt celle d’un trauma familial. Une histoire de torture, de silence et d’abandon, symbolisée ici par cette maison craquée qui a vu passer ce trauma d’une génération à l’autre, dans une sorte de danse atavique et macabre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nora, une comédienne tourmentée, bloquée sentimentalement, entravée par un trac maladif. Elle retrouve son père, un cinéaste, après le décès de sa mère. Elle le retrouve avec ses jugements, sa personnalité difficile, mais aussi une proposition de rôle dans son nouveau film. Une proposition qu’elle refuse d’abord, mais qu’elle accepte ensuite quand elle réalise, grâce à sa soeur Agnes, que la tentative de suicide de sa grand-mère, racontée dans ce film, est très semblable à la sienne. Dans cette famille, comme je disais, la mort rôde et passe ses oripeaux de tristesse d’une génération à l’autre.

    Au fond, ce drame, comme bien d’autres au cinéma et dans la littérature, témoigne de nos enfances orphelines. Nora a été privée de son père, qui fut aussi privé de sa mère. Elle avance dans sa vie en claudiqant, amputée de la partie de soi que son père ne lui a pas donnée. Elle avance comme le font les zombies, pas tout à fait morte ni tout à fait vivante, en réalité non pas comme une morte-vivante mais comme une vivante-morte. Elle avance ainsi, orpheline, privée d’amour, jusqu’à ce que le pouvoir subliminal d’une oeuvre artistique, comme toute forme de création, permette une libération.

    C’est la même réflexion que je me faisais en lisant le récit publié récemment par Fabien Ménar, mon ami, qui a décidé ici de prendre le taureau de son enfance par les cornes. Dans ce récit autobiographique – « autofictif » – intitulé Une éducation féministe, Fabien Ménar aborde avec humour et une retenue dramatique surprenante le sujet douloureux d’une enfance marquée par l’instabilité, l’insouciance et l’absence affective de ses parents. Il en ressort l’histoire d’un enfant laissé à lui-même, qui prend ce qu’on lui donne sans jamais se plaindre, et qui, de temps en temps, va se réfugier chez sa grand-mère pour trouver un point d’ancrage dans le chaos environnant. (C’est grâce à sa grand-mère, il me semble, et à son beau-père devenu sobre, que le petit garçon parvient à l’âge adulte avec suffisamment d’équilibre pour faire son propre chemin.)

    Mais une enfance comme celle-là, si elle nous durcit, ne nous laisse pas intact. Je crois que le propos de ce livre n’est pas que le jeune Fabien a reçu une éducation féministe, comme on dirait de quelqu’un, avec admiration ou envie, qu’il a reçu une éducation humaniste, mais plutôt qu’en la recevant, il n’a pas reçu l’éducation attentionnée et désintéressée à laquelle il avait droit.

    Ce n’est pas un jugement que je porte sur ses parents, puisque l’histoire ne dit pas ce qui se cache dans le détachement affectif manifesté par sa mère. Ou plutôt, l’auteur ne fait que l’indiquer furtivement, quand il effleure avec justesse, sans en dire plus, et sans oser ici la fiction malheureusement, la relation difficile qu’elle avait avec sa propre mère. Encore une fois, c’est par atavisme que les manques d’amour se transmettent… (Quant au père biologique, on sait qu’il souffrait de schizophrénie et qu’il était dépourvu de toutes habilités parentales.)

    Le mirage de l’éducation formelle est trompeur en ce qui concerne le salut des âmes déshéritées. Combien de personnes bien formées souffrent en secret? Ce qui sauve l’orphelin, l’enfant blessé, c’est de faire de l’enfance un film, un récit, une thérapie même, en un mot : une « histoire inventée », avec laquelle il peut se sauver tant bien que mal, sachant que le mythe est nécessaire. Comme me disait récemment un ami, qui me racontait l’extraordinaire égoïsme de son père alcoolique et violent, il vaut mieux parler de notre enfance malheureuse comme on parle de nos mauvais rêves.

    L’enfant négligé se tient dans l’ombre, comme un exilé intérieur qui vient nous hanter périodiquement. Il ne demande qu’à se faire raconter pour qu’on puisse, un instant, l’approcher et l’embrasser

  • L’amour de l’amour

    L’amour de l’amour

    La religion que je professe

    Est celle de l’Amour.

    Partout où ses montures se tournent

    L’Amour est ma religion et ma foi!

    Ibn ’Arabî1

    La religion des mystiques est la plus belle de toutes. C’est une religion qui n’a pas d’attaches terrestres, qui ne cherchent pas la fidélité à la loi, ni même à une religion.

    J’aime tous les mystiques, mais je trouve les mystiques soufis particulièrement intéressants. Pour exprimer leur amour de Dieu, ils écrivaient de la poésie amoureuse. De cette tradition mystique du Moyen-Âge viennent les grands poètes iraniens bien connus de nos jours, par exemple Hâfez et Rûmî.

    J’aime bien l’une des premières mystiques soufis, Râbi’a al-Adawiyya (née en 713). Râbi’a vivait des transes mystiques comme on vit une nuit d’amour. La voyant tituber sur la rue le matin, les passants lui demandèrent ce qu’elle avait; elle répondit alors qu’elle avait passé la nuit avec Dieu et qu’elle en était encore ivre de bonheur.

    On l’aurait aussi vu marcher avec de l’eau dans un main et du feu dans l’autre, disant qu’elle se servirait de l’eau pour éteindre les feux de l’enfer et du feu pour incendier le paradis. Une telle foi n’acceptait aucune entrave à l’union avec Dieu. Elle dénonçait ceux qui aiment Dieu pour se sauver de l’enfer :

    Sur l’enfer et sur le paradis

    Moi, je n’ai rien à formuler

    Sinon que simplement je dirai non

    À tout ce qui prétendrait en moi prendre la place de mon Aimé2

    Cet art de croire est tout le contraire des radicaux qui s’accrochent aujourd’hui à la loi religieuse comme condition de leur relation à Dieu. Dans un film iranien magnifique que j’ai vu récemment, Les Graines du figuier sauvage, il y a scène où les parents parlent de leurs enfants, deux jeunes filles, qui se révoltent.3 La mère dit à son mari que le monde a changé, que les jeunes pensent différemment, et son mari, un homme conservateur, récemment nommé juge à la cour révolutionnaire, lui répond : « Le monde a changé, mais Dieu non, ni sa loi. » Cet homme, manifestement, pense à l’enfer; il aime la loi plus que Dieu et le craint plus qu’il l’aime.

    Aimer Dieu sans se soucier du paradis ou de l’enfer, l’aimer comme tel, c’est ni plus ni moins abandonner les bornes du moi, le « moi haïssable », le moi incommode et injuste, injuste parce qu’il se fait « le centre de tout » disait Pascal.4

    Dans cette phrase célèbre prononcée par Maître Eckhart, un mystique chrétien, la même idée d’union avec Dieu s’exprime. On y comprend que la distance – ou séparation – entre soi-même et l’être de Dieu est l’illusion dans laquelle on se perd :

    Si ma vie est l’être de Dieu, il faut alors que l’être de Dieu soit mon être, et l’étantité de Dieu mon étantité, ni moins ni plus.5

    À bien y penser, ce projet n’est pas différent de l’attitude contemporaine qui cherche à se défaire du moi dans la méditation ou les psychédéliques, et qui voit l’égo comme un obstacle à la « pleine conscience ».

    Il n’y a rien de plus beau et sans doute plus difficile que de s’unir à l’être de Dieu dans une telle contemplation mystique. Certains sont « en amour avec l’amour ». On parle, dans ces cas, de dépendance romantique, mais on pourrait appliquer l’expression à l’amour mystique, la plus belle forme d’amour.

    L’amour de l’amour, c’est aimer tout sans mesure, c’est aimer Dieu dans tout.

    1. « La religion de l’Amour », Poème 11, dans L’interprète des désirs, par Maurice Gloton, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2012. ↩︎
    2. Râbi’a de feu et de larmes, par Salah Stétié, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2015. ↩︎
    3. Ce film fut filmé en secret, à l’époque des manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini en 2022, aux mains de la police de la moralité parce qu’elle avait refusé de porter le voile. ↩︎
    4. Blaise Pascal, Pensées, Librairie Générale Française, 1972, coll. Le Livre de poche, fragment no 455. ↩︎
    5. Sermon six. Voir : https://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/les_justes_vivront_eternellement Ce site explique que le terme « étantité » (isticheit, en allemand) signifie « qualité de ce qui est ». ↩︎
  • Le chant de la Nature

    Le chant de la Nature

    Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1

    Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.

    On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.

    Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.

    Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.

    La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…

    L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?

    Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.

    Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3

    Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».

    Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…

    Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.

    Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…

    L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.

    Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.

    1. https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
    2. Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
    3. https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
    4. Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Les cœurs purs – 4

    Les cœurs purs – 4

    J’ai déjà exploré dans le présent carnet le thème du cœur pur dans la littérature, les arts, la morale ou la religion. Comme je l’exposais, la recherche de pureté du cœur humain peut être vécue dans l’amour, la vertu ou l’extase. Mais toujours, il me semble, elle restera inaccessible au commun des mortels.

    Il n’est pas donné à tous d’être mystique. Peut-on vivre une passion de l’absolu sans pourtant se fondre psychologiquement à son idéal? Il y a sans doute une façon de se tenir un cran en dessous, dans les limites de son imperfection, tout en demeurant un authentique idéaliste. Cette position est soutenue plus facilement en tant qu’artiste ou dévot. C’est aussi la position de l’activiste politique, de l’extrémiste, du radical.

    J’ai vu récemment le film Octobre de Pierre Falardeau. Ce film m’a fasciné, comme me fascine toute cette période agitée de l’histoire du Québec. L’histoire du nationalisme radical québécois ne peut être comprise qu’en la plaçant dans le contexte des luttes de décolonisation qui se déroulaient à l’époque, ou des luttes idéologiques qui sévissaient en contexte de guerre froide. Les felquistes s’inspiraient de Cuba et de l’Algérie. À la même époque, il y avait aussi l’Uruguay ou le Chili, et plus tard, le Sentier lumineux au Pérou, sans parler de l’Afrique et de l’Asie.

    À la fin du film de Falardeau, après l’instauration des mesures de guerre, on voit les membres de la cellule Chénier débattre de ce qu’ils feront à partir de là. L’un deux, Jacques Rose ou Simard, dit alors, après la tentative d’évasion ratée de Laporte, qu’« il faut aller jusqu’au bout ». C’est essentiellement la même logique désespérée, disons-le perdante et aveuglée, que nous trouvons dans la plupart des cas d’attentats terroristes, qui à la fin ne donne rien, ne change rien. C’est le moule idéologique vain et assassin dans lequel les faibles se retrouvent lorsqu’ils sont confrontés aux puissants.

    Dans certains cas, l’acte extrémiste violent des terroristes produira un cataclysme qu’eux-mêmes n’anticipaient pas, bien qu’ils aient été à la recherche du chaos (on pense à Gavrilo Princip tuant l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo). Dans la plupart des cas, leur acte ne sera ni plus ni moins qu’un crime sans autre conséquence que le durcissement répressif du pouvoir étatique. Dans tous les cas, un dilemme moral se présente néanmoins à la base de leur décision de commettre un attentat. C’est le dilemme présenté par Albert Camus dans son œuvre Les Justes, écrite lors sa querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de sa pièce Les main sales. Vaut-il la peine de tuer un innocent pour une cause politique, lorsque celle-ci paraît juste?

    Dans les faits, la plupart des causes politiques adoptées par les radicaux violents sont désespérées, c’est-à-dire utopiques ou absolutistes. Ceci n’excuse pas leur violence. Le désespoir n’empêche pas certaines causes de réussir, qu’elles soient matérialistes ou non, marxiste ou fasciste, séculaires ou religieuses. Celles que je trouve les plus intéressantes sont ces dernières, les religieuses, puisqu’elles supposent – en prétention – une pureté d’intention accompagnant le langage des armes. Je pense aux croisades, aux jihads, je pense même à la passion de Jeanne d’Arc, la pucelle, qui menait des armées en tenant sa bannière blanche avec le Christ pantocrator, les archanges Michel et Gabriel, sans apparemment jamais tuer un soldat pendant toutes ces batailles.

    Le cœur a-t-il besoin d’une noble cause, d’un absolu, pour se purifier du sang que l’être humain fait couler? Qu’il s’agisse de sa patrie, de sa classe, ou de sa foi, le radical est-il jamais justifié de tuer un innocent, et ce même s’il fallait le faire pour en sauver mille! C’est une question de principe, et s’il fallait que j’en adopte une, je dirais que le martyre des mille innocents est préférable à toute violence perpétrée au nom d’un idéal spirituel.

    Je ne pense pas résoudre ce débat; tout le Bhagavad Gita repose sur cette question. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je voudrais être martyr, si on me demandait de choisir entre la position du prêtre tenant l’ostensoir et celle du guerrier qui défend sa communauté à la pointe de l’épée, à la toute fin du film « Mission ». La pureté n’est peut-être pas de ce monde, et le sang versé son unique condition.