Auteur : Le soupirail

  • La face cachée de la lune

    La face cachée de la lune

    « … la vie pour un homme vaut la peine d’être vécue quand il contemple le beau en lui-même ! » (Platon, Le Banquet)

    L’amour de la beauté—je veux dire de la beauté physique—est une forme mineure de l’Amour. C’est sa forme la plus accessible. Si je vois une belle chose, une fleur, une oeuvre d’art, je ressens une émotion. Si je vois une belle personne, dans mon cas une belle femme, je ressens un désir, une attraction. Mais aimer une chose pour sa beauté ne mène qu’à cela, justement, à la chose. Un tel amour ne mène pas à l’essence de la chose. Ni même à la beauté comme telle.  

    Car les choses vieillissent, se flétrissent et deviennent laides avec le temps. Il ne reste plus alors cette beauté physique qui nous attirait au départ, ni même l’amour qu’on avait de la chose. L’amour s’étiole avec celle-ci. 

    Je pensais à cela récemment en me rappelant un rêve que j’ai fait il y très longtemps. J’étais un jeune adulte et, si je me souviens bien, je vivais alors une rupture amoureuse. Mon rêve fut bref et très simple : j’étais invité à choisir entre deux femmes qui me regardaient sans parler. L’arrière-fond était obscur. Je connaissais en réalité ces deux femmes, que je trouvais toutes deux très belles. À ma gauche, une brunette au teint foncé dont le visage restait dans l’ombre; à ma droite une blonde au visage rond et à la peau claire qui reflétait la lumière comme une lune qui brille. Si la première m’était présentée comme la «sensualité», c’était clairement la deuxième que je trouvais la plus fascinante. Pourtant je savais que je devais choisir la brune sensuelle, derrière laquelle se trouvait la réalité, la profondeur, le risque, au contraire de la blonde qui représentait l’idéal hypnotisant de la beauté impassible. 

    Cette opposition entre l’obscur et le brillant m’est apparue fondamentale à l’époque quand j’ai analysé ce rêve. Deux objets du désir qui s’offraient à moi; un choix existentiel devait être fait qui aurait une conséquence dans ma vie. Dans mon rêve, mon intuition me disait de choisir la sensualité, le réalisme, l’aventure. C’est en faisant ce choix que je me suis alors réveillé ! 

    On voit ici l’opposition nietzschéenne entre le savoir dyonisiaque et le savoir appollinien, entre le monde souterrain de la volonté et le ciel de l’idéal, entre les sens et la raison, les désirs et la contemplation. C’est une opposition fondamentale en effet. Toute la philosophie repose sur cette opposition : d’un côté l’idéalisme et le rationalisme, de l’autre le réalisme et l’empirisme. 

    Ce qui m’étonne aujourd’hui, alors que les années ont passé et que la vieillesse, oui, fait son oeuvre, est de réaliser qu’il y avait une erreur de ma part de croire que la sensualité de la brunette, parce qu’elle m’apparaissait dynamique, dangereuse et excitante, devait être préférée à la beauté lunaire de la blonde, que je trouvais fascinante, certes, mais paralysante et superficielle. Avec les années, je ne vois plus cette opposition entre l’obscur et le brillant dans sa dimension physique ou corporelle, mais bien davantage dans sa dimension spirituelle. 

    La beauté lunaire est hypnotisante, d’une certaine façon repoussante, car il est difficile de pénétrer cette aura, d’en crever la superficie, pour connaître réellement l’idéal de beauté qui s’offre à la vue mais se cache à nos autres sens—dont le goût et l’odorat que Nietzsche célébrait à juste titre. Pourtant, là réside la beauté, au-delà de la chose physique qui brille, derrière le halo de la représentation, et non en-deçà dans le tourbillon obscur et indéchiffrable des sens. 

    J’aime m’en remettre au discours de Socrate dans Le Banquet, une œuvre que j’ai lue et relue – encore une fois cette semaine. Socrate y raconte ce que Diotime lui a dit de l’Amour, lequel est non pas un Dieu à proprement parler, mais un Démon, situé dans l’entre-deux, progéniture de Pauvreté et d’Expédient. L’Amour est dirigé vers ce qu’il n’a pas, il est laid par nature, comme Pauvreté, mais il est aussi ingénieux, intelligent, comme Expédient. Il est donc entièrement dirigé vers la beauté, dont il est dépourvu, et vers le bien (le bon) qui rend heureux et qui, dans la procréation, peut rendre immortel. Surtout, il agit avec méthode pour aspirer à la Beauté absolue. 

    L’amant est ainsi attiré par la beauté physique des corps, individuellement et ensuite universellement, mais peu à peu accède aux échelons supérieurs qui vont des belles occupations aux belles connaissances, jusqu’à accéder à la science du beau surnaturel, soit du beau tout seul, pour connaître enfin «l’essence même du beau» (la beauté absolue). 

    La philosophie chrétienne—inspirée de l’idéalisme platonicien—nous a appris à chercher l’essence du beau dans la charité, ce qui nous amène à aimer au-delà de l’illusion initiale et superficielle des corps, dans la maladie comme dans la vieillesse. Ainsi, le Chrétien ne voit pas les plaies et la saleté de l’indigent, mais reconnaît l’essence humaine dans le pauvre et l’affligé. L’amant aussi est invité à ne pas s’attarder à la jeunesse superficielle, mais à aimer jusqu’au tombeau.  

    Pour ma part, j’aime penser qu’il y a, dans la belle blonde de mon rêve, dans la beauté lunaire, une invitation de l’Amour à diriger notre regard vers la beauté véritable, une invitation qui amène non pas à l’union charnelle ou sensuelle, uniquement, mais aussi à la contemplation du visage véritable de la beauté absolue, de la forme primordiale, du Dieu unique caché derrière le masque de beauté et bonté. 

  • Un étrange et douloureux divorce

    Un étrange et douloureux divorce

    Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
    Ni sa faiblesse ni son coeur […]

    Louis Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux

    Quelqu’un m’a déjà confié que la psychothérapie n’était qu’une béquille dans sa vie. Si j’ai bien compris, elle voulait dire qu’il suffirait d’un peu de volonté pour s’en passer.

    Autrement dit, comme Jésus dirait à un paralytique “lève-toi et marche”, la personne qui souffre psychologiquement devrait simplement se prendre en main, se secouer un peu pour sortir de sa torpeur, de sa dépression, et que sais-je. 

    C’est, à mon sens, se méprendre sur le destin des êtres humains. Car il y a une chance très faible en naissant dans ce monde que l’on en sorte indemne. D’abord, il y a les « tares » avec lesquelles parfois l’on naît. On peut naître fragile physiquement ou mentalement, on peut souffrir d’une maladie héréditaire, d’une condition génétique. Il est clair pour moi que certaines souffrances psychologiques, par exemple la schizophrénie ou la bipolarité, relèvent probablement de la chimie du cerveau.  

    Mais, en faisant abstraction de ce qui est clairement inné et en supposant, comme l’affirmait Rousseau, que la nature est bonne et que c’est la civilisation qui corrompt l’innocence et l’harmonie de la nature humaine, il est vrai que la fréquentation de nos proches, en commençant par nos parents et ensuite la société plus largement, nous rend déficients. Je serais d’accord avec Rousseau que notre éducation au sens large, y compris ce dont on est témoin ou victime, nous rend impuissants, incomplets, invalides. 

    Notre vie est donc, comme l’écrivait Aragon, un étrange et douloureux divorce. Nous cherchons dans l’amour comme dans l’art, le travail et même, oui, la thérapie, à nous réparer, à retrouver cet état premier de bonheur dans lequel nous aurions vécu originellement. Ou encore, parfois, nous cherchons malheureusement à oublier et à ne plus sentir. 

    D’une certaine façon, Voltaire (qui contredisait Rousseau sur l’optimisme de la nature) avait aussi raison : la nature peut être vilaine et chaotique et c’est parfois la civilisation qui nous sauve d’un monde cruel et sauvage. Mais cet optimisme de la volonté humaine, cette attitude qui nous fait mépriser le faible qui s’appuie sur ses béquilles, je ne le partage qu’à moitié.  

    Comme le pensaient les romantiques allemands de la première heure, ceux du Sturm und Drang (qui s’inspiraient d’ailleurs de Rousseau), la vie est le plus souvent un orage et une mer agitée qui nous projettent sur les récifs. Il est difficile – si difficile – de la traverser sans faire naufrage, malgré nos bonnes intentions et nos facultés. Notre âme est souvent comme ce navire échoué sur la côte, balloté par les vagues.

    Je partage donc avec Goethe, comme dans son Werther, un certain désespoir, soit que la société et nos semblables, nos amis même, ne puissent réussir à nous sauver, à nous lever, comme par miracle, de toutes ces embûches qui nous abattent et nous meurtrissent. 

    Mais au désespoir sur la vie humaine et le salut, il me semble qu’on peut opposer aussi un certain progrès. La raison fait souvent son œuvre, en commençant par la science médicale ou la psychologie, qui peuvent traiter le corps et l’esprit affectés par les épreuves. C’est un combat sans répit, auquel s’ajoute souvent la recherche d’une harmonie spirituelle.

    Si l’esprit humain ne peut à lui seul calmer les tempêtes et les passions, il peut apprendre à naviguer parmi les écueils, à se détendre dans la bourrasque, bref, à se calmer dans l’adversité comme dans la fatalité. Comme le dit si bien la sagesse antique, philosopher, c’est apprendre à mourir. Et j’ajouterais, à vivre mieux aussi, avec ou sans béquilles. 

  • L’éternité

    L’éternité

    Elle est retrouvée.
    Quoi ? – L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.

    Arthur Rimbaud, L’éternité

    Il n’y a pas de meilleur temps que les jours cuisants de juillet et le temps des vacances au ralenti pour sentir un fragment d’éternité briller dans nos vies. Ce que Rimbaud appelle les « braises de satin », ces éclats de vérité dont « Le Devoir s’exhale / Sans qu’on dise: enfin. » Fragment – ou plutôt fragments – que je reconnais toujours quand je vois le soleil scintiller sur un lac ou l’océan.1

    Mais qu’est-ce que l’éternité, réellement, dans un monde limité et divisé comme le monde matériel que nous habitons, que nous ressentons, dans nos corps mêmes? Les matérialistes et les jouisseurs dirons que c’est le parfum d’une fleur, un vin exquis, une sensation sur la peau. Rimbaud, un « voyant », disait que c’était « la mer allée avec le soleil ». Une vision mystique, donc, une vision de l’impossible union d’entités absolument séparées. L’union de deux parties dans un tout.

    J’ai toujours soupçonné que les oppositions en philosophie étaient trompeuses. Par exemple, faut-il vraiment choisir entre monisme et dualisme? Vous dites que Dieu est transcendant? Mais pourquoi ne serait-il pas aussi immanent? Pourquoi le corps et l’esprit resteraient-ils toujours séparés? Pourquoi la conscience ne serait-elle pas aussi bien matérielle que spirituelle?

    Je pense aussi, bien entendu, à l’image fascinante du buisson ardent dans le livre de l’Exode2, un buisson qui brûle sans se consumer, et à travers lequel Dieu confie à Moïse sa mission de libérer le peuple juif du joug égyptien. Que répond Dieu quand Moïse lui demande qui parle à travers ce buisson – image quintessentielle de LA conscience universelle? Il lui dit: « Je suis qui je suis ». Ou encore: tu diras au peuple que celui qui t’a envoyé vers vous est « JE-SUIS ». Aucune séparation, donc, entre le sujet et l’objet. Et pourtant, il y a le verbe, il y a une parole!

    Les philosophes ont réfléchi au problème de la partie et du tout – et à la formule « tout est en tout » – depuis au moins les pré-socratiques.3 Le problème fut même posé par Descartes, qui n’a pas, comme on le croit souvent, opposé totalement la raison au monde sensible. Il a réfléchi au rapport entre la partie et le tout, par exemple pour expliquer l’incarnation et transubstantiation, ou encore l’amour entre deux êtres qui forment dans le sentiment amoureux un tout plus grand que ses parties.4

    La théorie du tout, que l’on rencontre aussi bien en physique contemporaine que dans certaines philosophies orientales (par exemple, dans le taoïsme, le soufisme et même, dans une certaine mesure, la foi baha’ie5), n’est donc pas une vaine pensée. J’ose dire que c’est le projet qui se trouve au coeur de toute démarche intellectuelle ou spirituelle.

    C’est pour cette raison que je me considère d’abord et avant tout comme panenthéiste.6 Dieu, l’« Être » absolu et souverain qui fonde tous les êtres et toutes les consciences, peut être séparé du monde, de l’univers, comme il peut en faire partie intégrante dans la moindre des particules de la matière qui forme cet univers. Car si Dieu était séparé du monde, ou ne pouvait au contraire en être détaché, ce serait dire qu’il est aussi de nature limité!

    Mais un être absolu ne peut être limité, ou illimité, seulement. C’est la nature de l’absolu d’être tout et chacun à la fois. Comme dans la vision de Rimbaud, Dieu est la mer, il est soleil, mais il est aussi la mer allée avec le soleil.

    1. Vision qui s’offre à Gustav à la toute fin du film, lorsqu’il est sur la plage, dans l’adaptation de Mort à Venise par Visconti. Il me semble que c’est la même vision que Marcel a à la plage dans À l’ombre des jeunes filles en fleur. ↩︎
    2. Exode 3:14 ↩︎
    3. Le philosophe Anaxagore a formulé le principe d’inhérence du Noûs, de l’intelligence primordiale, qui pénètre la matière et lui donne sa permanence dans un processus continu de création et destruction. ↩︎
    4. Descartes : la partie et le tout | Cairn.info ↩︎
    5. Sur le soufisme et la foi baha’ie, écouter cette discussion en les théologiens Todd Lawson et le philosophe Steven Phelps, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Z6ns31xmC4Q?si=Lw4Z0u8uzo3pXFqs ↩︎
    6. Le panenthéisme est la croyance que Dieu est en tout et tout est en Dieu. Voir cette conférence de Rupert Sheldrake, A Lecture on Panentheism, disponible sur YouTube: https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=zi5tMTIerKWSBhdn. ↩︎
  • Le désespoir

    Le désespoir

    L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. (Stig Dagerman)

    Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir 60 ans, ou encore l’effondrement actuel de notre civilisation, mais j’ai brièvement ressenti récemment un désespoir accompagné de paix. C’est un sentiment étrange, puisque le désespoir devrait toujours être inconfortable. Mais voilà qu’avec lui venait pour moi une liberté sous forme de repos.

    J’ai tout de suite pensé à un court texte que j’ai lu et qui m’a inspiré dans ma jeunesse. Il s’agit d’un essai de Stig Dagerman intitulé Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.1 Une méditation lucide sur le désespoir, que je viens de relire pour une énième fois. La méditation d’un futur suicidé, disons-le, puisque Dagerman souffrait intensément.

    Avec un peu de recul, je me rends compte, trente ans après l’avoir découvert, que ce texte ne m’a pas touché maintenant parce qu’il reflète mon état d’âme, comme c’était le cas dans ma jeunesse, mais plutôt parce qu’il offre une sortie de l’impasse, une solution, laquelle je ne comprenais pas alors.

    Dagerman était visiblement hanté par les formes rigides de la société, par le conformisme, par les attentes inévitables qui pesaient sur lui, comme auteur de talent. La solution, comme il dit si bien, est de pouvoir « faire un pas de côté ». Pour être libre, il suffit, selon Dagerman, de se libérer du besoin de performer, et surtout de l’angoisse du temps : « (…) ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. »

    Cette pensée explique sans doute mon sentiment de paix paradoxale à me trouver récemment dans un état de désespoir. Le désespoir amène à l’abandon, à la reddition, à la défaite assumée. J’ai 60 ans, je pense à la retraite, j’abandonne toute ambition. Mes enfants ont grandi, ils sont devenus eux-mêmes, il n’est plus question que j’en fasse d’autres personnes. La civilisation occidentale s’écroule, l’ordre international est perdu, le désastre est si grand qu’on ne peut espérer un retour à l’ordre ancien ni même l’intervention d’une force réparatrice.

    Bref, comme dirait Dagerman, les consolations n’ont plus pour moi la valeur qu’elles avaient dans ma jeunesse. Le besoin d’être assouvi, de ne pas reconnaître l’absurde de l’existence, d’échapper à la peur de vivre ou de mourir dans la jouissance ou l’ascétisme, tout cela n’a plus d’importance. « Pour moi, dit Dagerman, ce n’est pas le devoir avant tout, mais : la vie avant tout. »

    Il y a donc quelque chose de profondément libérateur à ne plus vouloir se défaire même de son désespoir. Le désespoir, lorsqu’il est assumé, disparaît comme neige au soleil. Il cesse de peser sur l’âme qui devient soudainement légère.2 Pour reprendre la philosophie d’Épicure, le désespoir devient alors ataraxie – une âme que rien ne trouble.

    Je me demande, néanmoins, si le fait de baisser les bras, de rendre les armes, peut à lui seul expliquer le sentiment de paix – de repos – qui accompagne le désespoir. Le philosophe Kierkegaard considérait le désespoir comme une « maladie mortelle », une maladie du moi : « Dans le désespoir le mourir se change continuellement en vivre ».3

    Pour le philosophe, seule la présence à Dieu permet de résoudre ce déséquilibre de la conscience désespérée. Seule la foi permet de réconcilier le moi écartelé dans son rapport au fini et à l’éternité. Albert Camus lui a reproché d’avoir « fait le saut », comme il le disait de tous ceux qui s’en remettait à la foi devant l’absurde. Il l’admirait pourtant.4

    Mais sur le chemin qui va de la foi de Kierkegaard à la libération de Dagerman, qui va de l’échec du vivre pour soi à la libération du vivre pour vivre, il y a une continuité. C’est celle de l’acceptation, une attitude de croyant que Camus a refusé comme athée. Pour Camus, face à l’absurde de l’existence, il fallait choisir comme libération la révolte.

    Je ne pense pas que la révolte soit porteuse de paix. Elle est, d’abord et avant tout, un refus. S’il me faut admettre l’échec pour connaître la paix, je suis prêt à dire, comme Kierkegaard, que c’est là mon triomphe.

    1. Publié et traduit par Actes Sud, 1984 ↩︎
    2. Voir André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, PUF, 2016. ↩︎
    3. Sören Kierkegaard, Traité du désespoir, Gallimard, 1988, coll. Folio – Essais. ↩︎
    4. Voir Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, coll. Essais. ↩︎
  • Les éclopés

    Les éclopés

    Je n’ai jamais vu quiconque sortir intact de l’enfance. Certains s’en sortent mieux que d’autres, grâce à leur force intérieure ou à la compétence de leurs parents. Grâce aussi à la chance, laquelle permet d’éviter quelques drames inutiles. Mais pour la plupart d’entre nous, les moins chanceux, nous atteignons l’âge adulte passablement éclopés.

    J’ai vu récemment le film de Joachim Trier, Valeur sentimentale. Un film qui raconte l’histoire d’une famille, ou plutôt celle d’un trauma familial. Une histoire de torture, de silence et d’abandon, symbolisée ici par cette maison craquée qui a vu passer ce trauma d’une génération à l’autre, dans une sorte de danse atavique et macabre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nora, une comédienne tourmentée, bloquée sentimentalement, entravée par un trac maladif. Elle retrouve son père, un cinéaste, après le décès de sa mère. Elle le retrouve avec ses jugements, sa personnalité difficile, mais aussi une proposition de rôle dans son nouveau film. Une proposition qu’elle refuse d’abord, mais qu’elle accepte ensuite quand elle réalise, grâce à sa soeur Agnes, que la tentative de suicide de sa grand-mère, racontée dans ce film, est très semblable à la sienne. Dans cette famille, comme je disais, la mort rôde et passe ses oripeaux de tristesse d’une génération à l’autre.

    Au fond, ce drame, comme bien d’autres au cinéma et dans la littérature, témoigne de nos enfances orphelines. Nora a été privée de son père, qui fut aussi privé de sa mère. Elle avance dans sa vie en claudiqant, amputée de la partie de soi que son père ne lui a pas donnée. Elle avance comme le font les zombies, pas tout à fait morte ni tout à fait vivante, en réalité non pas comme une morte-vivante mais comme une vivante-morte. Elle avance ainsi, orpheline, privée d’amour, jusqu’à ce que le pouvoir subliminal d’une oeuvre artistique, comme toute forme de création, permette une libération.

    C’est la même réflexion que je me faisais en lisant le récit publié récemment par Fabien Ménar, mon ami, qui a décidé ici de prendre le taureau de son enfance par les cornes. Dans ce récit autobiographique – « autofictif » – intitulé Une éducation féministe, Fabien Ménar aborde avec humour et une retenue dramatique surprenante le sujet douloureux d’une enfance marquée par l’instabilité, l’insouciance et l’absence affective de ses parents. Il en ressort l’histoire d’un enfant laissé à lui-même, qui prend ce qu’on lui donne sans jamais se plaindre, et qui, de temps en temps, va se réfugier chez sa grand-mère pour trouver un point d’ancrage dans le chaos environnant. (C’est grâce à sa grand-mère, il me semble, et à son beau-père devenu sobre, que le petit garçon parvient à l’âge adulte avec suffisamment d’équilibre pour faire son propre chemin.)

    Mais une enfance comme celle-là, si elle nous durcit, ne nous laisse pas intact. Je crois que le propos de ce livre n’est pas que le jeune Fabien a reçu une éducation féministe, comme on dirait de quelqu’un, avec admiration ou envie, qu’il a reçu une éducation humaniste, mais plutôt qu’en la recevant, il n’a pas reçu l’éducation attentionnée et désintéressée à laquelle il avait droit.

    Ce n’est pas un jugement que je porte sur ses parents, puisque l’histoire ne dit pas ce qui se cache dans le détachement affectif manifesté par sa mère. Ou plutôt, l’auteur ne fait que l’indiquer furtivement, quand il effleure avec justesse, sans en dire plus, et sans oser ici la fiction malheureusement, la relation difficile qu’elle avait avec sa propre mère. Encore une fois, c’est par atavisme que les manques d’amour se transmettent… (Quant au père biologique, on sait qu’il souffrait de schizophrénie et qu’il était dépourvu de toutes habiletés parentales.)

    Le mirage de l’éducation formelle est trompeur en ce qui concerne le salut des âmes déshéritées. Combien de personnes bien formées souffrent en secret? Ce qui sauve l’orphelin, l’enfant blessé, c’est de faire de l’enfance un film, un récit, une thérapie même, en un mot : une « histoire inventée », avec laquelle il peut se sauver tant bien que mal, sachant que le mythe est nécessaire. Comme me disait récemment un ami, qui me racontait l’extraordinaire égoïsme de son père alcoolique et violent, il vaut mieux parler de notre enfance malheureuse comme on parle de nos mauvais rêves.

    L’enfant négligé se tient dans l’ombre, comme un exilé intérieur qui vient nous hanter périodiquement. Il ne demande qu’à se faire raconter pour qu’on puisse, un instant, l’approcher et l’embrasser

  • L’amour de l’amour

    L’amour de l’amour

    La religion que je professe

    Est celle de l’Amour.

    Partout où ses montures se tournent

    L’Amour est ma religion et ma foi!

    Ibn ’Arabî1

    La religion des mystiques est la plus belle de toutes. C’est une religion qui n’a pas d’attaches terrestres, qui ne cherchent pas la fidélité à la loi, ni même à une religion.

    J’aime tous les mystiques, mais je trouve les mystiques soufis particulièrement intéressants. Pour exprimer leur amour de Dieu, ils écrivaient de la poésie amoureuse. De cette tradition mystique du Moyen-Âge viennent les grands poètes iraniens bien connus de nos jours, par exemple Hâfez et Rûmî.

    J’aime bien l’une des premières mystiques soufis, Râbi’a al-Adawiyya (née en 713). Râbi’a vivait des transes mystiques comme on vit une nuit d’amour. La voyant tituber sur la rue le matin, les passants lui demandèrent ce qu’elle avait; elle répondit alors qu’elle avait passé la nuit avec Dieu et qu’elle en était encore ivre de bonheur.

    On l’aurait aussi vu marcher avec de l’eau dans un main et du feu dans l’autre, disant qu’elle se servirait de l’eau pour éteindre les feux de l’enfer et du feu pour incendier le paradis. Une telle foi n’acceptait aucune entrave à l’union avec Dieu. Elle dénonçait ceux qui aiment Dieu pour se sauver de l’enfer :

    Sur l’enfer et sur le paradis

    Moi, je n’ai rien à formuler

    Sinon que simplement je dirai non

    À tout ce qui prétendrait en moi prendre la place de mon Aimé2

    Cet art de croire est tout le contraire des radicaux qui s’accrochent aujourd’hui à la loi religieuse comme condition de leur relation à Dieu. Dans un film iranien magnifique que j’ai vu récemment, Les Graines du figuier sauvage, il y a scène où les parents parlent de leurs enfants, deux jeunes filles, qui se révoltent.3 La mère dit à son mari que le monde a changé, que les jeunes pensent différemment, et son mari, un homme conservateur, récemment nommé juge à la cour révolutionnaire, lui répond : « Le monde a changé, mais Dieu non, ni sa loi. » Cet homme, manifestement, pense à l’enfer; il aime la loi plus que Dieu et le craint plus qu’il l’aime.

    Aimer Dieu sans se soucier du paradis ou de l’enfer, l’aimer comme tel, c’est ni plus ni moins abandonner les bornes du moi, le « moi haïssable », le moi incommode et injuste, injuste parce qu’il se fait « le centre de tout » disait Pascal.4

    Dans cette phrase célèbre prononcée par Maître Eckhart, un mystique chrétien, la même idée d’union avec Dieu s’exprime. On y comprend que la distance – ou séparation – entre soi-même et l’être de Dieu est l’illusion dans laquelle on se perd :

    Si ma vie est l’être de Dieu, il faut alors que l’être de Dieu soit mon être, et l’étantité de Dieu mon étantité, ni moins ni plus.5

    À bien y penser, ce projet n’est pas différent de l’attitude contemporaine qui cherche à se défaire du moi dans la méditation ou les psychédéliques, et qui voit l’égo comme un obstacle à la « pleine conscience ».

    Il n’y a rien de plus beau et sans doute plus difficile que de s’unir à l’être de Dieu dans une telle contemplation mystique. Certains sont « en amour avec l’amour ». On parle, dans ces cas, de dépendance romantique, mais on pourrait appliquer l’expression à l’amour mystique, la plus belle forme d’amour.

    L’amour de l’amour, c’est aimer tout sans mesure, c’est aimer Dieu dans tout.

    1. « La religion de l’Amour », Poème 11, dans L’interprète des désirs, par Maurice Gloton, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2012. ↩︎
    2. Râbi’a de feu et de larmes, par Salah Stétié, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2015. ↩︎
    3. Ce film fut filmé en secret, à l’époque des manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini en 2022, aux mains de la police de la moralité parce qu’elle avait refusé de porter le voile. ↩︎
    4. Blaise Pascal, Pensées, Librairie Générale Française, 1972, coll. Le Livre de poche, fragment no 455. ↩︎
    5. Sermon six. Voir : https://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/les_justes_vivront_eternellement Ce site explique que le terme « étantité » (isticheit, en allemand) signifie « qualité de ce qui est ». ↩︎
  • Le chant de la Nature

    Le chant de la Nature

    Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1

    Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.

    On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.

    Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.

    Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.

    La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…

    L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?

    Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.

    Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3

    Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».

    Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…

    Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.

    Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…

    L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.

    Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.

    1. https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
    2. Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
    3. https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
    4. Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Les cœurs purs – 4

    Les cœurs purs – 4

    J’ai déjà exploré dans le présent carnet le thème du cœur pur dans la littérature, les arts, la morale ou la religion. Comme je l’exposais, la recherche de pureté du cœur humain peut être vécue dans l’amour, la vertu ou l’extase. Mais toujours, il me semble, elle restera inaccessible au commun des mortels.

    Il n’est pas donné à tous d’être mystique. Peut-on vivre une passion de l’absolu sans pourtant se fondre psychologiquement à son idéal? Il y a sans doute une façon de se tenir un cran en dessous, dans les limites de son imperfection, tout en demeurant un authentique idéaliste. Cette position est soutenue plus facilement en tant qu’artiste ou dévot. C’est aussi la position de l’activiste politique, de l’extrémiste, du radical.

    J’ai vu récemment le film Octobre de Pierre Falardeau. Ce film m’a fasciné, comme me fascine toute cette période agitée de l’histoire du Québec. L’histoire du nationalisme radical québécois ne peut être comprise qu’en la plaçant dans le contexte des luttes de décolonisation qui se déroulaient à l’époque, ou des luttes idéologiques qui sévissaient en contexte de guerre froide. Les felquistes s’inspiraient de Cuba et de l’Algérie. À la même époque, il y avait aussi l’Uruguay ou le Chili, et plus tard, le Sentier lumineux au Pérou, sans parler de l’Afrique et de l’Asie.

    À la fin du film de Falardeau, après l’instauration des mesures de guerre, on voit les membres de la cellule Chénier débattre de ce qu’ils feront à partir de là. L’un deux, Jacques Rose ou Simard, dit alors, après la tentative d’évasion ratée de Laporte, qu’« il faut aller jusqu’au bout ». C’est essentiellement la même logique désespérée, disons-le perdante et aveuglée, que nous trouvons dans la plupart des cas d’attentats terroristes, qui à la fin ne donne rien, ne change rien. C’est le moule idéologique vain et assassin dans lequel les faibles se retrouvent lorsqu’ils sont confrontés aux puissants.

    Dans certains cas, l’acte extrémiste violent des terroristes produira un cataclysme qu’eux-mêmes n’anticipaient pas, bien qu’ils aient été à la recherche du chaos (on pense à Gavrilo Princip tuant l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo). Dans la plupart des cas, leur acte ne sera ni plus ni moins qu’un crime sans autre conséquence que le durcissement répressif du pouvoir étatique. Dans tous les cas, un dilemme moral se présente néanmoins à la base de leur décision de commettre un attentat. C’est le dilemme présenté par Albert Camus dans son œuvre Les Justes, écrite lors sa querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de sa pièce Les main sales. Vaut-il la peine de tuer un innocent pour une cause politique, lorsque celle-ci paraît juste?

    Dans les faits, la plupart des causes politiques adoptées par les radicaux violents sont désespérées, c’est-à-dire utopiques ou absolutistes. Ceci n’excuse pas leur violence. Le désespoir n’empêche pas certaines causes de réussir, qu’elles soient matérialistes ou non, marxiste ou fasciste, séculaires ou religieuses. Celles que je trouve les plus intéressantes sont ces dernières, les religieuses, puisqu’elles supposent – en prétention – une pureté d’intention accompagnant le langage des armes. Je pense aux croisades, aux jihads, je pense même à la passion de Jeanne d’Arc, la pucelle, qui menait des armées en tenant sa bannière blanche avec le Christ pantocrator, les archanges Michel et Gabriel, sans apparemment jamais tuer un soldat pendant toutes ces batailles.

    Le cœur a-t-il besoin d’une noble cause, d’un absolu, pour se purifier du sang que l’être humain fait couler? Qu’il s’agisse de sa patrie, de sa classe, ou de sa foi, le radical est-il jamais justifié de tuer un innocent, et ce même s’il fallait le faire pour en sauver mille! C’est une question de principe, et s’il fallait que j’en adopte une, je dirais que le martyre des mille innocents est préférable à toute violence perpétrée au nom d’un idéal spirituel.

    Je ne pense pas résoudre ce débat; tout le Bhagavad Gita repose sur cette question. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je voudrais être martyr, si on me demandait de choisir entre la position du prêtre tenant l’ostensoir et celle du guerrier qui défend sa communauté à la pointe de l’épée, à la toute fin du film « Mission ». La pureté n’est peut-être pas de ce monde, et le sang versé son unique condition.

  • Mon oncle Pierre

    Mon oncle Pierre

    C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

    Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

    Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

    Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

    Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

    Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

    J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

    Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

    Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

    Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

    Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

    Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

    Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

    C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

    Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

    Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

    Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.