Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Le chant de la Nature

    Le chant de la Nature

    Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1

    Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.

    On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.

    Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.

    Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.

    La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…

    L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?

    Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.

    Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3

    Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».

    Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…

    Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.

    Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…

    L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.

    Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.

    1. https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
    2. Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
    3. https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
    4. Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Les cœurs purs – 4

    Les cœurs purs – 4

    J’ai déjà exploré dans le présent carnet le thème du cœur pur dans la littérature, les arts, la morale ou la religion. Comme je l’exposais, la recherche de pureté du cœur humain peut être vécue dans l’amour, la vertu ou l’extase. Mais toujours, il me semble, elle restera inaccessible au commun des mortels.

    Il n’est pas donné à tous d’être mystique. Peut-on vivre une passion de l’absolu sans pourtant se fondre psychologiquement à son idéal? Il y a sans doute une façon de se tenir un cran en dessous, dans les limites de son imperfection, tout en demeurant un authentique idéaliste. Cette position est soutenue plus facilement en tant qu’artiste ou dévot. C’est aussi la position de l’activiste politique, de l’extrémiste, du radical.

    J’ai vu récemment le film Octobre de Pierre Falardeau. Ce film m’a fasciné, comme me fascine toute cette période agitée de l’histoire du Québec. L’histoire du nationalisme radical québécois ne peut être comprise qu’en la plaçant dans le contexte des luttes de décolonisation qui se déroulaient à l’époque, ou des luttes idéologiques qui sévissaient en contexte de guerre froide. Les felquistes s’inspiraient de Cuba et de l’Algérie. À la même époque, il y avait aussi l’Uruguay ou le Chili, et plus tard, le Sentier lumineux au Pérou, sans parler de l’Afrique et de l’Asie.

    À la fin du film de Falardeau, après l’instauration des mesures de guerre, on voit les membres de la cellule Chénier débattre de ce qu’ils feront à partir de là. L’un deux, Jacques Rose ou Simard, dit alors, après la tentative d’évasion ratée de Laporte, qu’« il faut aller jusqu’au bout ». C’est essentiellement la même logique désespérée, disons-le perdante et aveuglée, que nous trouvons dans la plupart des cas d’attentats terroristes, qui à la fin ne donne rien, ne change rien. C’est le moule idéologique vain et assassin dans lequel les faibles se retrouvent lorsqu’ils sont confrontés aux puissants.

    Dans certains cas, l’acte extrémiste violent des terroristes produira un cataclysme qu’eux-mêmes n’anticipaient pas, bien qu’ils aient été à la recherche du chaos (on pense à Gavrilo Princip tuant l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo). Dans la plupart des cas, leur acte ne sera ni plus ni moins qu’un crime sans autre conséquence que le durcissement répressif du pouvoir étatique. Dans tous les cas, un dilemme moral se présente néanmoins à la base de leur décision de commettre un attentat. C’est le dilemme présenté par Albert Camus dans son œuvre Les Justes, écrite lors sa querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de sa pièce Les main sales. Vaut-il la peine de tuer un innocent pour une cause politique, lorsque celle-ci paraît juste?

    Dans les faits, la plupart des causes politiques adoptées par les radicaux violents sont désespérées, c’est-à-dire utopiques ou absolutistes. Ceci n’excuse pas leur violence. Le désespoir n’empêche pas certaines causes de réussir, qu’elles soient matérialistes ou non, marxiste ou fasciste, séculaires ou religieuses. Celles que je trouve les plus intéressantes sont ces dernières, les religieuses, puisqu’elles supposent – en prétention – une pureté d’intention accompagnant le langage des armes. Je pense aux croisades, aux jihads, je pense même à la passion de Jeanne d’Arc, la pucelle, qui menait des armées en tenant sa bannière blanche avec le Christ pantocrator, les archanges Michel et Gabriel, sans apparemment jamais tuer un soldat pendant toutes ces batailles.

    Le cœur a-t-il besoin d’une noble cause, d’un absolu, pour se purifier du sang que l’être humain fait couler? Qu’il s’agisse de sa patrie, de sa classe, ou de sa foi, le radical est-il jamais justifié de tuer un innocent, et ce même s’il fallait le faire pour en sauver mille! C’est une question de principe, et s’il fallait que j’en adopte une, je dirais que le martyre des mille innocents est préférable à toute violence perpétrée au nom d’un idéal spirituel.

    Je ne pense pas résoudre ce débat; tout le Bhagavad Gita repose sur cette question. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je voudrais être martyr, si on me demandait de choisir entre la position du prêtre tenant l’ostensoir et celle du guerrier qui défend sa communauté à la pointe de l’épée, à la toute fin du film « Mission ». La pureté n’est peut-être pas de ce monde, et le sang versé son unique condition.

  • Mon oncle Pierre

    Mon oncle Pierre

    C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

    Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

    Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

    Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

    Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

    Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

    J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

    Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

    Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

    Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

    Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

    Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

    Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

    C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

    Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

    Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

    Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.

  • Beauté divine

    Beauté divine

    La distance est l’âme du beau.

    Simone Weil, La pesanteur et la grâce

    Il fallait une âme sensible comme Simone Weil pour souligner la contradiction inhérente du beau. La beauté est l’objet de notre désir et pourtant elle ne se laisse pas posséder. Nous voulons la retenir, l’absorber, en faire une chose à soi mais toujours elle se dérobe. Raison pour laquelle, le plus souvent, nous choisissons une version matérielle et édulcorée du beau.

    J’ai fait un rêve à ce sujet, il y a longtemps : au moment de m’approcher d’un visage féminin rond et lumineux, beau comme une pleine lune, je me suis détourné vers un autre visage, un visage sensuel, lascif et obscur, celui que je pouvais posséder. Je me suis alors réveillé.

    Comme le dit Weil, le beau est une incarnation et, en cela, un idéal. Le beau est la preuve de l’existence de Dieu : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. »1 Et pourtant, encore une fois, si le beau est la preuve de la présence de Dieu dans le monde, le beau – tout comme Dieu lui-même – ne se laisse pas posséder.2

    Il est évident, si je regarde un coucher de soleil magnifique, que je ne peux absorber en moi, corporellement, la beauté de ce coucher de soleil. Le phénomène m’impressionne mais il reste extérieur à moi. Il a un effet sur moi mais il ne devient pas moi. Si, toutefois, je choisis un avatar plus proche du beau, par exemple une belle fleur, cette beauté ne pourra être connue en ingérant la fleur. Il y a une probabilité élevée d’ailleurs que cette fleur devienne amère. Il vaut mieux, donc, seulement la contempler, l’effleurer du regard.

    On opposera à ce paradoxe le fait que la beauté d’un plat savoureux ou d’un bon vin – la beauté olfactive ou gustative – peut être ressentie corporellement. Ou que la beauté musicale – celle d’une mélodie touchante – nous pénètre et nous possède sans entrave, en passant directement au cerveau au point de nous donner la chair de poule. Est-ce qu’en ingérant le plat ou le vin notre sensation du beau devient plus grande? Est-ce qu’en écoutant la mélodie notre connaissance du beau devient plus claire? La plupart diront que oui et, comme le dit Weil, en cet instant « l’unité des contraires, celle de l’instantané et de l’éternel », paraît devenir évidente.

    Je dirai pour ma part que l’ingestion ou l’écoute d’une belle chose, comme la sensation d’être touché par une main sensible et attentionnée, restent éphémères. Pour appréhender réellement la beauté d’une belle chose, il faut davantage que la consommer. Il faudrait pouvoir la contempler immobile et pour l’éternité. Car la beauté n’est pas dans la chose, n’est pas la chose que nous éprouvons comme belle.

    Le temps dégrade les choses qui supportent la beauté comme la mastication dégrade le repas que l’on trouve exquis. Le temps est l’ennemi du beau. Nos seuls recours pour continuer d’éprouver le beau est donc la renonciation : « Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. » (Weil)

    Contempler sans l’attente de posséder est certainement la chose la plus difficile qui soit. Il faut pouvoir contempler sans désirer. À notre époque matérialiste où nous en sommes réduits à prendre des selfies en tournant le dos aux choses, l’espoir même de reconnaître le beau semble perdu. Nous sommes devenus impatients et aveugles, nous sommes devenus incroyants.


    1. Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Librairie Plon, 1947 et 1988. ↩︎
    2. Il s’agit d’une preuve panenthéiste que Dieu est à la fois dans le monde et à l’extérieur du monde. Pour une présentation sommaire du panenthéisme, voir Rupert Sheldrake, « A lecture on panentheism – St James Church, London » : https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=ztl9K86o8ZxlVyeb ↩︎