Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Ce qui « est »

    Ce qui « est »

    Parménide est un penseur immense de la philosophie grecque présocratique. Je ne saurais prétendre en parler d’autorité. Néanmoins, je crois pouvoir partager quelques informations à son sujet et une intuition. 

    Parménide a vécu au tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C. De son oeuvre, il ne reste que des fragments de son traité intitulé De la nature. Malgré cette rareté des sources, Parménide demeure l’un des philosophes les plus influents de la pensée occidentale. Il était admiré de Platon, qui lui a consacré un dialogue socratique, Le Parménide, lequel aurait marqué le virage de la pensée platonicienne vers la théorie de l’Idée et des Formes.

    On dit de Parménide qu’il est le fondateur de l’ontologie, la science de l’être, et il conserve son influence dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.  Dans son traité, Parménide oppose l’Être – vérité immuable – à l’opinion – errance humaine. Pour reprendre une formule célèbre qui résume sa pensée, pour lui, « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas ». Il a affirmé ainsi le caractère absolu et transcendant de l’Être (si ce qui est, est, il existe donc un être en tant qu’être uniquement, un être en soi, absolu).

    On oppose donc Parménide au philosophe Héraclite, qui vécut à la même époque et qui a affirmé le contraire. Selon Héraclite, tout n’est que changement et harmonie des contraires et l’Être, donc, n’est pas.  Autrement dit, il ne peut y avoir d’Être absolu si ce qui est, par nature, est changeant.

    Quand on y pense, c’est une époque extraordinaire de l’aventure humaine que celle qui a vu naître à peu près en même temps, du côté de l’occident, Parménide et Héraclite, et du côté de l’orient, le monothéisme juif et Bouddha (Siddharta Gautama). Il semblerait que le développement du cerveau humain et l’évolution de la pensée ait atteint un stade critique à cette époque. 

    Du côté de l’occident, on connaît, bien entendu, le monothéisme des religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam, foi baha’i). Dans ces religions, le Dieu unique (affirmé dans le premier commandement du décalogue) est l’Être suprême, un Être transcendant, omnipotent, omniscient, bienveillant, un Dieu personnel. Du côté de l’orient, Bouddha découvrait des vérités semblables de la philosophie d’Héraclite. Plus particulièrement, que tout est impermanent, sans substance et source de souffrance. Ainsi, à la philosophie occidentale de l’Être de Parménide, il oppose à peu près en même temps une philosophie non-dualiste de la vacuité, selon laquelle les choses et les êtres n’ont pas d’essence, n’ont pas d’être en soi, et dans laquelle l’absolu (le nirvana) est représenté comme vide. 

    Au mysticisme de l’Être, conçu comme sphère intacte chez Parménide et si bien représenté selon moi par le « Cercle noir sur fond blanc » de Malevich, dans le mouvement suprématiste moderne de la peinture occidentale, on peut opposer le mysticisme du vide, représenté de façon étrangement concordante par le symbole de la vacuité et de l’achèvement (Enso) dans le bouddhisme Zen.

  • Blanc sur Blanc

    Blanc sur Blanc

    Le « Carré blanc sur fond blanc » de Kazimir Malevitch est une oeuvre qu’il faut regarder avec la foi d’un mystique. Il est la meilleure représentation possible de la pureté de forme et de couleur.

    Je regarde cette toile et je ne peux m’empêcher d’y voir l’aboutissement d’une recherche que des peintres comme Boticelli, Ingres ou Renoir ont mené eux aussi avec courage. La même recherche de transparence, la même obsession géométrique, sauf que Malevitch a refusé les contraintes du mythe ou du modèle pour représenter le beau dans sa forme absolue.

    Cette recherche d’absolu donna son nom au mouvement fondé par Malevitch, le Suprématisme. Celui-ci prône la suprématie du sentiment pur et de la forme pure, la perception non rationnelle et sans objet d’une nouvelle réalité. Dans le cas de Malevitch, on dit que cette recherche se transforma en « quête mystique », dont le témoignage le plus éloquent fut justement cette première oeuvre monochrome de l’histoire. Avec cette oeuvre – un repos pour le regard de l’être sensible – une fenêtre sur l’infini s’est ouverte.

    On notera aussi le caractère emblématique et religieux de certaines des oeuvres antérieures de Malevitch, dont le « Carré noir sur fond blanc», qui fut placée dans le « beau coin » réservé à la Sainte Icône lors de l’exposition inaugurale du mouvement, intitulée « 0.10 », en 1915.

    Enfin, puisque ce mouvement esthétique paraît rejoindre l’étude des trous noirs en physique, je note cette oeuvre fascinante dans la production suprématiste de Malevitch, « Cercle noir ». Fait intéressant, Malevitch aurait dit que le Suprématisme était né des oeuvres qu’il a produites pour l’opéra «Victoire sur le soleil» présenté en 1913 à St-Pétersbourg

  • La conscience des choses

    La conscience des choses

    Vivre avec un animal domestique nous amène à nous interroger sur la conscience. Il y a cet amour unique pour l’animal qui nous côtoie. Il y a ce regard empathique entre l’animal et son maître. Je parle ici surtout des chiens, mais on peut avoir ce sentiment de compréhension mutuelle, à des degrés divers, avec d’autres espèces, un chat, un cheval, etc. Il y a même des gens qui parlent à leur plante!

    Dans le dernier épisode d’une série d’interviews que Joseph Campbell a données dans les années 80, peu avant sa mort, le grand mythologue raconte comment une plante qu’il a observée sur sa galerie semblait chercher la lumière, tendre vers le soleil, en s’enroulant autour d’un pilier. Il explique comment il avait ressenti, alors, qu’une sorte de conscience élémentaire paraissait animer cet être vivant, pourtant peu évolué.

    Les travaux du psychologue cognitif Daniel D. Hoffman, sur la conscience, la perception et l’évolution, sont très intéressants pour comprendre la conscience dans sa dimension élémentaire. Hoffman a étudié le « problème difficile de la conscience » et a cherché à établir un lien entre la physique théorique – sur la nature des choses – et le phénomène de conscience lui-même. Sa recherche permettrait de postuler que la conscience n’est pas le produit des fonctions cérébrales comme telles.

    Dans le modèle d’Hoffman, le monde extérieur est perçu par des « agents conscients ». Ceux-ci, qu’il compare à des points de vue, utilisent une forme (par ex., la forme d’un chat, d’une pomme) qui est, non pas la vraie nature d’une chose, mais une représentation de cette chose. Hoffman fait référence par analogie aux icônes sur nos écrans d’ordinateur : l’image qui symbolise une application particulière est un raccourci vers la réalité complexe du logiciel et de l’ordinateur. Dans cette analogie, l’agent conscient utilise l’icône pour faire fonctionner l’ordinateur, une sorte de raccourci qui permet une meilleure adaptation à cet environnement particulier.

    Hoffman aurait démontré mathématiquement sa théorie. Elle s’inspire en bonne partie de la mécanique quantique – selon laquelle les choses n’existent pas, ou plutôt existent en tant que probabilités, tant qu’elle ne sont pas observées. Ce qui me paraît intéressant, plus particulièrement, c’est que, dans son modèle mathématique, le monde observé peut être remplacé par un autre agent conscient. Autrement dit, la réalité pourrait n’être qu’un réseau d’agents conscients inter-reliés et le modèle mathématique tiendrait toujours. La réalité pourrait n’être que consciences, c’est-à-dire expériences, et donc, au bout du compte, qu’une seule et même expérience universelle.

    Alors, quelle expérience commune pouvons-nous voir entre le chien et son maître, entre la plante et la personne qui la regarde se tourner vers le soleil? Quand je regarde ma chienne Mona, je ne peux certainement pas comprendre les nuances d’odeurs que son sens olfactif peut percevoir des milliers de fois mieux que moi, je peux aussi à peine comprendre son intérêt de chasser les écureuils ou de répondre en jappant au chien du voisin; alors, il faut admettre qu’il y a un fossé de conscience entre elle et moi. Nous ne percevons pas la réalité de la même façon, elle utilise des icônes différentes dans un environnement différent. Pourtant, cette chienne et moi avons un lien très fort créé par un tas d’expériences communes. Par exemple, si Mona n’a pas un concept de la mort aussi développé que le mien, qui se préoccupe de la vie après la mort, elle n’en craint pas moins certains prédateurs, l’absence de nourriture ou l’abandon dans le froid. À cet égard, elle dépend de moi pour sa protection comme je dépends d’elle pour du réconfort, pour jouer, pour une expérience commune d’une existence immédiate.

    Même chose, à la limite, pour la plante de Joseph Campbell. Son expérience consciente est sûrement plus limitée, elle est plus « opaque » (de mon point de vue), comme dirait Hoffman, mais elle partage avec Campbell et toute personne fascinée par la vie des plantes cette même expérience du soleil, cette attraction vers la lumière naturelle, ce besoin – fortement ressenti par tout le monde au printemps – d’y puiser une énergie vitale. Bien que les formes et les interfaces puissent changer, nous sommes conscients tout comme d’autres êtres sensibles peuvent l’être à leur façon.

    Chercher à comprendre – avec amour – ces façons différentes d’exister peut seulement nous rapprocher d’un état de conscience unique et universelle… Nous existons à travers les autres; nous sommes liés. Le paradis, autant que l’enfer, c’est les autres. Aimer, emprunter le point de vue de l’autre, c’est la liberté.

    M.C. Escher « Bond of Union »

  • Si notre espèce peut s’en sauver

    Si notre espèce peut s’en sauver

    Au lendemain triste et stupéfiant de la réélection de Donald Trump comme président des États-Unis, le 5 novembre dernier, je parlais avec une jeune collègue de ce qu’il fallait maintenant craindre. Je lui ai répété mon mot d’encouragement habituel, quand les choses vont mal : « Todo tiene su final » – le titre d’un chanson de salsa entendue à Lima quand Fujimori avait finalement renoncé à sa présidence frauduleuse. Cette fois-ci, cependant, je n’ai pu m’empêcher de rajouter que tout irait bien… à la condition que notre espèce survive.

    Il me semble que l’élection de Trump – où est-ce plutôt l’ambiance causée par la pandémie récente, les guerres actuelles, les changements climatiques? – a fait ressurgir notre conscience eschatologique. On s’inquiète et on brandit la menace d’une troisième guerre mondiale, d’une escalade nucléaire avec la Russie, d’une nouvelle pandémie (plus grave cette fois-ci), d’une prise de contrôle par les robots, bref, d’une extinction de l’espèce humaine.

    Ce n’est certainement pas la première fois qu’une fièvre apocalyptique s’empare de l’humanité. Qu’on pense à la crainte millénariste du « bug » de l’an 2000, à la crise des missiles de Cuba, au millérisme de 1844, etc. Cette fois-ci, pourtant, il semble que nous soyons réellement prisonnier d’une spirale autodestructrice et que la fin du monde soit au détour. Contrairement au mythe du Déluge, il ne s’agirait pas cette fois d’un jugement de Dieu sur nos fautes mais, par une sorte de retournement, de la conséquence directe de notre folie bien humaine, trop humaine…

    Comment, alors, devant cette menace, surmonter la peur primordiale qui se propage et continuer à jouir, un tant soit peu, d’une existence tranquille?

    Pour ma part, je m’en remets à ma conviction (issue de la foi baha’i) que l’apocalypse ou la fin des temps, annoncée par la plupart des religions, n’est pas la fin du monde mais plutôt la disparition de l’ordre existant, l’apparition d’une nouvelle révélation et le développement d’un nouvel ordre millénaire.

    En soi, cela permet de garder confiance. S’il faut remplacer des structures déficientes qui sont minées par la corruption, celles-ci doivent d’abord s’écrouler. Il n’y a pas moyen de l’éviter. On aura beau être horrifié par un désastre naturel ou être terrorisé par l’effondrement d’un système ou d’une institution (comme nous l’avons été en septembre 2001 et 2008), il faut admettre que l’histoire se répète et que des événements dramatiques peuvent aussi apporter une libération et un renouveau (comme l’a fait, par exemple, la chute du mur de Berlin en 1989). L’effondrement est la condition d’une transformation radicale – du remplacement – de ce qui a échoué.

    Dans le christianisme, lequel a donné lieu à une civilisation qui s’écroule elle aussi, l’apocalypse symbolise essentiellement la victoire du bien sur le mal. S’il faut rester vigilant et prendre quelques précautions pendant la catastrophe, je suggère qu’il faut aussi rester optimiste et se consacrer à la reconstruction du nouveau monde, un monde meilleur, un monde qui n’exigera ni croisade ni colonisation, qui sera fondé sur l’unité et la justice, et qui n’exigera aucune révolution mais plutôt une adhésion naturelle à sa promesse.

    C’est l’espoir que je nourris, sachant néanmoins que notre espèce ne peut être certaine de survivre à la folie d’une poignée d’hommes (russes, chinois et américains) à qui l’on confie le pouvoir de faire triompher la mort sur cette planète. S’il faut rester optimiste, il faut aussi rester vigilant. Donc, qu’on m’entende bien : je ne dis pas qu’il faut, comme Néron, jouer du violon pendant que Rome brûle… Je dis seulement qu’il faut conserver la foi en l’humanité.