Vivre avec un animal domestique nous amène à nous interroger sur la conscience. Il y a cet amour unique pour l’animal qui nous côtoie. Il y a ce regard empathique entre l’animal et son maître. Je parle ici surtout des chiens, mais on peut avoir ce sentiment de compréhension mutuelle, à des degrés divers, avec d’autres espèces, un chat, un cheval, etc. Il y a même des gens qui parlent à leur plante!
Dans le dernier épisode d’une série d’interviews que Joseph Campbell a données dans les années 80, peu avant sa mort, le grand mythologue raconte comment une plante qu’il a observée sur sa galerie semblait chercher la lumière, tendre vers le soleil, en s’enroulant autour d’un pilier. Il explique comment il avait ressenti, alors, qu’une sorte de conscience élémentaire paraissait animer cet être vivant, pourtant peu évolué.
Les travaux du psychologue cognitif Daniel D. Hoffman, sur la conscience, la perception et l’évolution, sont très intéressants pour comprendre la conscience dans sa dimension élémentaire. Hoffman a étudié le « problème difficile de la conscience » et a cherché à établir un lien entre la physique théorique – sur la nature des choses – et le phénomène de conscience lui-même. Sa recherche permettrait de postuler que la conscience n’est pas le produit des fonctions cérébrales comme telles.
Dans le modèle d’Hoffman, le monde extérieur est perçu par des « agents conscients ». Ceux-ci, qu’il compare à des points de vue, utilisent une forme (par ex., la forme d’un chat, d’une pomme) qui est, non pas la vraie nature d’une chose, mais une représentation de cette chose. Hoffman fait référence par analogie aux icônes sur nos écrans d’ordinateur : l’image qui symbolise une application particulière est un raccourci vers la réalité complexe du logiciel et de l’ordinateur. Dans cette analogie, l’agent conscient utilise l’icône pour faire fonctionner l’ordinateur, une sorte de raccourci qui permet une meilleure adaptation à cet environnement particulier.
Hoffman aurait démontré mathématiquement sa théorie. Elle s’inspire en bonne partie de la mécanique quantique – selon laquelle les choses n’existent pas, ou plutôt existent en tant que probabilités, tant qu’elle ne sont pas observées. Ce qui me paraît intéressant, plus particulièrement, c’est que, dans son modèle mathématique, le monde observé peut être remplacé par un autre agent conscient. Autrement dit, la réalité pourrait n’être qu’un réseau d’agents conscients inter-reliés et le modèle mathématique tiendrait toujours. La réalité pourrait n’être que consciences, c’est-à-dire expériences, et donc, au bout du compte, qu’une seule et même expérience universelle.
Alors, quelle expérience commune pouvons-nous voir entre le chien et son maître, entre la plante et la personne qui la regarde se tourner vers le soleil? Quand je regarde ma chienne Mona, je ne peux certainement pas comprendre les nuances d’odeurs que son sens olfactif peut percevoir des milliers de fois mieux que moi, je peux aussi à peine comprendre son intérêt de chasser les écureuils ou de répondre en jappant au chien du voisin; alors, il faut admettre qu’il y a un fossé de conscience entre elle et moi. Nous ne percevons pas la réalité de la même façon, elle utilise des icônes différentes dans un environnement différent. Pourtant, cette chienne et moi avons un lien très fort créé par un tas d’expériences communes. Par exemple, si Mona n’a pas un concept de la mort aussi développé que le mien, qui se préoccupe de la vie après la mort, elle n’en craint pas moins certains prédateurs, l’absence de nourriture ou l’abandon dans le froid. À cet égard, elle dépend de moi pour sa protection comme je dépends d’elle pour du réconfort, pour jouer, pour une expérience commune d’une existence immédiate.
Même chose, à la limite, pour la plante de Joseph Campbell. Son expérience consciente est sûrement plus limitée, elle est plus « opaque » (de mon point de vue), comme dirait Hoffman, mais elle partage avec Campbell et toute personne fascinée par la vie des plantes cette même expérience du soleil, cette attraction vers la lumière naturelle, ce besoin – fortement ressenti par tout le monde au printemps – d’y puiser une énergie vitale. Bien que les formes et les interfaces puissent changer, nous sommes conscients tout comme d’autres êtres sensibles peuvent l’être à leur façon.
Chercher à comprendre – avec amour – ces façons différentes d’exister peut seulement nous rapprocher d’un état de conscience unique et universelle… Nous existons à travers les autres; nous sommes liés. Le paradis, autant que l’enfer, c’est les autres. Aimer, emprunter le point de vue de l’autre, c’est la liberté.

M.C. Escher « Bond of Union »



