Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Les cœurs purs – 1

    Les cœurs purs – 1

    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

    A. Rimbaud, « Le coeur supplicié »

    Rimbaud ne pardonnerait pas ce que je vais faire ici. Il suppliait son maître, Georges Izambard, à qui il envoya ce poème, de « ne souligner ni du crayon ni — trop — de la pensée ».1

    C’est pourtant à cette image du coeur supplicié, du coeur impur, que j’ai pensé après avoir vu le film biographique sur Bob Dylan, A Complete Unknown. La veille de la rupture de Dylan avec la musique folk au festival de Newport, sentant sans doute la trahison qui s’en venait, Pete Seeger lui raconte la parabole de la teaspoon brigade. Il lui demande de chanter « the right way » au concert du lendemain. Ceci aura évidemment l’effet contraire de celui espéré par Seeger.

    De Rimbaud à Dylan, donc, le poète rejette le conformisme du maître et l’obsession puriste des formes traditionnelles. Le poète (maudit?) chique et crache à la poupe sa bile impure…2

    Nous vivons présentement une nouvelle tension entre le puriste et l’immoraliste: le pur et le corrompu s’affrontent sur la scène politique; le sage se multiplie en gourous de toutes sortes, donnant des leçons au débauché, au dépravé et au vicieux; les adeptes du bien-être veulent assainir toute chose bourbeuse, empestée ou contaminée.

    Ainsi, notre époque est celle de l’eau ozonée, des désinfectants à 99.9%, du beurre bio et des gels Purell. Tout comme elle est celle du vapotage, du compostage et des fromages au lait cru. D’un côté on médite ou fait du yoga, on cherche à se calmer, on mange vegan et on donne ce qu’il y a de mieux à son chien de race; de l’autre, on s’insulte, on a des rages au volant et l’on se délecte de viandes grillées sur des barbecues au gaz naturel qui empestent les voisins. Allez comprendre!

    Cette tension ne s’observe pas uniquement dans la consommation. Au cours du XXe siècle, la recherche de pureté s’est exprimée dans divers mouvements de la peinture abstraite (suprématisme, expressionnisme abstrait, abstraction géométrique, automatisme, etc.). À cette recherche de la forme ou de l’expression pure, s’est opposé, par ailleurs, le renouveau de l’art figuratif dans des mouvements comme celui de l’École de Londres, à laquelle appartenaient des peintres réalistes comme Francis Bacon — fasciné par la violence et la décomposition — ou encore Lucian Freud et Frank Auerbach.

    Je ne suis pas féru d’art contemporain mais il me semble qu’en ce début de XXIe siècle, cette dichotomie n’a pas été résolue. L’art abstrait et l’art figuratif, l’éthéré et le naturel, le pur et l’impur, bref, l’éclectisme, est devenu la norme.

    Maintenant, dans des domaines beaucoup plus sensibles, je remarque le purisme tout-puissant de la rectitude politique et de son corollaire, la censure sinon la punition en cas de déviation lexicale, spontanée ou non. Autour de ce phénomène, par une sorte de retournement malheureux sur le plan idéologique, le racisme migratoire valorisant la « suprématie de la race blanche » paraît s’opposer à la diversité, l’égalité et l’inclusion des citoyens de toutes origines. (La comparaison entre rectitude politique et racisme migratoire paraîtra provocante, mais je ne fais ici que constater le cœur supplicié du débat social et politique des actualités quotidiennes.)

    Cette liste des paradoxes du pur et de l’impur pourrait s’allonger indéfiniment. Tout ce qui concerne les principes et les règles pourrait servir d’observatoire. Mais pour revenir à Rimbaud ou Dylan, c’est le domaine de la psyché que je trouve le plus intéressant.

    En effet, quelle est la méthode par excellence, aujourd’hui, pour purifier la psyché souffrante de l’humain? La psychothérapie, sans doute, est purificatrice. Les bains hivernaux dans l’eau glacée, peut-être, qui sont devenus à la mode et qui apparemment servent à re-circuiter certains cerveaux apathiques ou névrotiques et même à rendre « joyeux » les endeuillés. Quant à la médication, elle n’a pas de fonction purgative comme telle, bien que certains psychotropes – dont les opioïdes que le corps médical prescrivait à outrance jusqu’à récemment – puissent avoir cet effet d’effacer la souffrance momentanément.

    Je trouve particulièrement intéressant l’utilisation du terme « catharsis » en psychothérapie. Ce terme d’origine grecque, utilisé en médecine, pouvait signifier « purification » au sens figuré. On s’en servait notamment pour désigner la purgation produite chez les spectateurs par la tragédie. Les psychiatres du XIXe siècle l’ont donc adopté pour décrire l’effet produit par la thérapie par la parole (talking cure), qu’une patiente de Breuer appelait aussi le « ramonage de cheminée » (le cas Anna O.).

    Toujours est-il que la psychothérapie humaniste contemporaine, qui s’appuie principalement sur la parole, est devenue cette façon commune de faciliter la purgation des interdits, traumatismes et autres conflits intérieurs logeant dans l’esprit, la mémoire, ou l’inconscient si l’on s’intéresse à la psychanalyse. Mais, à la fin, si la méthode est efficace pour permettre à l’individu de se libérer, elle sert principalement à l’adapter à son environnement — certains diront même à remettre l’animal social en état de fonctionner dans une société productive.

    L’emprise morale de la psychologie contemporaine, y compris cognitive ou behavioriste, se limite à peu près à cela. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, je vous l’assure, mais c’est une erreur de penser que le cabinet du psychologue est suffisant pour rendre l’humain meilleur.

    Quelle est donc la dimension morale ou spirituelle du jeu de bascule éternel entre le pur et l’impur, la purgation et l’engorgement? L’être humain peut-il se contenter d’être, pour toujours, suspendu à ce fil dont le mouvement n’est régulé que par des expédients culturels, politiques ou psychologiques? Ou ne peut-il trouver son équilibre dans une véritable unité morale?

    1. Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 (première « lettre du voyant ») ↩︎
    2. « Mon triste coeur bave à la poupe… / Mon coeur est plein de caporal ! », Le cœur supplicié, Rimbaud. ↩︎

  • La crise des droits humains

    La crise des droits humains

    À la veille de l’an 2025, alors que l’ordre multilatéral paraît vaciller sur la scène internationale, il semble opportun de discuter de l’état de santé du système des droits humains.

    Ce n’est certainement pas à moi de dresser un rapport détaillé des progrès ou reculs sur le terrain sous divers angles; je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais comme citoyen, il m’est permis de partager quelques impressions et mon point de vue sur le plan général ou philosophique. Je crois, en effet, que les droits humains traversent une crise d’identité ou, pour être plus précis, manifestent les symptômes d’un malentendu.

    Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater que les droits humains sont présentement bafoués à l’échelle de la planète. Le droit humanitaire est abusé dans des conflits violents au Soudan, en Ukraine, au Myanmar ou à Gaza. On parle de plus en plus de déportation de réfugiés ou de camps de concentration pour les illégaux. Les droits civils et politiques sont brimés un peu partout : les Ouïghours en Chine, les bahaïs en Iran, les dissidents politiques dans un nombre grandissant de pays (Russie, Iran, Corée du Nord, Venezuela, etc.). Les droits des femmes aussi sont en recul, plus récemment aux États-Unis. Sans mentionner les droits des autochtones ou les violations dites « mineures » de la globalisation (droits des travailleurs, travail des enfants, droit à l’éducation, droit au logement, etc.).

    On dit des droits humains qu’ils sont universels, inaliénables et indivisibles. Par universel, on comprend que tous les êtres humains, peu importe leur origine, genre, race ou nationalité, etc., en sont titulaires (art 2, al. 1, Déclaration universelle). Par inaliénables, que personne ne peut les céder ou en être dépossédé (préambule, D.U.). Par indivisible, qu’ils ne peuvent être considérés isolément des autres droits et que le respect de l’un est accompagné du respect de l’autre. On ne dit pas, toutefois, que les droits humains sont absolus; s’ils l’étaient, aucune limite ou violation ne serait justifiée et leur respect ne souffrirait aucun compromis. Cette possibilité de limiter les droits humains est d’ailleurs reconnue dans les instruments internationaux (art. 29, al. 2, D.U.) et nationaux (par exemple, à l’art. 1 de la Charte canadienne des droits et libertés).

    Cela dit, on se méprend de plus en plus sur la nature ou la portée des droits humains. Leur multiplication ou subdivision – pour ne pas dire la surenchère – est phénoménale (la troisième génération de droits fondamentaux comprendraient le « droit au développement », la quatrième le droit à l’autodétermination numérique). On confond aussi de plus en plus les droits individuels avec les droits collectifs, et on voit donc surgir l’emploi des clauses dérogatoires (pensons à la Loi sur la laïcité, à l’art. 4).

    Surtout, de plus en plus, on donne aux droits humains considérés subjectivement un caractère absolu qui s’oppose à leur nature relative dans un système qui englobent d’autres principes étatiques (par exemple, la sécurité publique). C’est comme si le droit humain devenait progressivement un droit individuel suréminent et que chaque motif de différence devenait un droit subjectif opposable à l’État.

    On critique donc dans certains cercles la dérive utilitariste, la « religion civile », le « primat absolu des subjectivités », etc. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression, que certains considèrent comme absolue, en dépit de l’interdiction des discours haineux. Ou encore à la liberté de recevoir des soins de santé sans accepter les mesures de santé publique, telle la vaccination. (On se rappellera du cri « Freedom » à Ottawa pendant le blocus des camionneurs).

    C’est ainsi que nous avons graduellement glissé dans l’ère de la post-vérité, de la polarisation, du radicalisme et de la subjectivité auto-référentielle. Il est ironique, tout de même, que ce glissement – cette régression – puisse être associé à l’évolution des droits humains. Est-ce la philosophie de l’après-guerre qui a produit ce retournement de l’universalisme moral objectif au relativisme moral subjectif? C’est possible. On notera, par exemple, le renversement du référent métaphysique dans la philosophie de la déconstruction.

    Si l’on dit « droits humains », cela dit beaucoup et très peu à la fois en ce qui a trait au fondement de ces droits. C’est dans cette ambiguïté que le renversement métaphysique se produit. La plupart du temps, dans une perspective réaliste, on met l’emphase sur l’énonciation du droit, d’une part, et son opposabilité (la capacité de le faire valoir), d’autre part. Mais qu’en est-il de la source des droits humains? Qu’est-ce qui les rend universels? Un droit est-il universel parce qu’il se réfère à l’humain seulement (d’où le qualificatif « droit humain »), ou parce qu’il se réfère plutôt à une certaine transcendance comme fondement (les droits de l’humain)?

    En parlant de la question du fondement des « droits de l’humain », les termes du débat ont été posés de la façon suivante par une théologienne : « Les uns les conçoivent dans le cadre d’un rationalisme et d’un humanisme laïc qui ne connaît pas d’autre fondement que l’auto-compréhension d’une humanité autonome. Les autres pensent la véritable autorité des droits de l’homme à partir d’une transcendance. Car il ne suffit pas de présupposer l’égalité des hommes. Il faut introduire une instance absolue, appréhendée à travers un acte de foi ou par l’intermédiaire d’une conscience métaphysique. »1

    À cet égard, il y a une différence subtile mais notable dans trois textes d’énonciation que j’ai consultés. D’une part, l’universel moral est exprimé en faisant référence à l’« Être suprême » dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892 ou à la « suprématie de Dieu » dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.3 D’autre part, pour fonder les droits humains, la Déclaration universelle s’appuie essentiellement sur la « reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule, D.U.).

    À première vue, on dira que l’approche choisie pour la Déclaration universelle est suffisante, qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus, que tous peuvent s’entendre sur la proclamation de la dignité humaine comme « idéal commun ». Mais ce serait ignorer que tous les peuples du genre humain n’ont pas la même conception de la dignité, plus particulièrement de la dignité individuelle de l’être humain. Certains valorisent le destin collectif ou de classe un brin davantage que le destin des membres individuels de leur société. D’autres valorisent la dignité des êtres humains à travers le prisme de leur propre groupe d’appartenance (ethnique, religieux ou racial), déshumanisant l’autre qui n’en fait pas partie. L’idée de l’humain apparaît relative à plusieurs égards et, en affirmant l’humain comme fondement d’un droit dont l’objet est l’humain, la Déclaration universelle paraît sombrer dans l’auto-référentiel d’un compromis politique : les droits humains sont proclamés par un groupe de nations, donc ils sont fondamentaux.

    Pour ma part, je trouve plus logique comme fondement celui qui s’appuie sur le prédicat méta-éthique d’une volonté absolue et transcendantale, celle d’un Être suprême duquel émanent toutes les valeurs : liberté, égalité, justice, vérité, vie, etc. Ce sont ces valeurs qui fondent la dignité de l’être humain, sa liberté et ses droits, et non l’inverse. Et ces valeurs requièrent toutes un point d’ancrage qui leur donne leur universalité, c’est à dire leur unité.

    1. G. Médevielle, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 N° 107, p. 69. ↩︎
    2. « En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » ↩︎
    3. « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit : » ↩︎
  • Carpe Diem, vraiment?

    Carpe Diem, vraiment?

    C’est un mystère profond que la beauté ne puisse être saisie du regard. Les peintres connaissent bien ce problème, ils tentent de le résoudre depuis des siècles, depuis la Renaissance surtout. À cette époque, alors que leurs regards, comme des miroirs, se sont tournés vers la nature, ils cessèrent de penser leur sujet et commencèrent à le regarder, à chercher la beauté dans l’acte même de regarder. Pourquoi, dites-moi, Rembrandt aurait-il peint une quarantaine d’autoportraits et Monet une trentaine de version de la cathédrale de Rouen?

    Mais la beauté – comme le jour – ne se laisse pas saisir. Combien faut-il de regards sur son modèle pour peindre un chef-d’œuvre? Combien de touches, combien d’« impressions », dans une toile de Rembrandt ou de Monet? Il n’est pas étonnant que l’art moderne en soit venu à représenter le beau comme une abstraction. Le résultat de nos représentations peut séduire mais, à la fin, la beauté réelle reste insaisissable. Elle est du domaine immatériel du « présent ».

    Il y a quelques années, par un matin gris, humide et déprimé de novembre, alors que j’étais prisonnier d’un embouteillage, je réfléchissais au temps qui passe. Ma vie me semblait comme un long film dont nous sommes les acteurs et dont nous ne pouvons sortir. J’ai réalisé alors qu’il est rigoureusement impossible d’arrêter la machine du temps dans laquelle les jours se succèdent les uns aux autres. Ce que nous appelons le moment présent m’est apparu comme une illusion d’optique, une illusion semblable à celle projetée sur un écran au cinéma.

    Au fait, combien de temps dure un instant? Quand on y pense, l’instant présent est enserré au creux du temps, comme une bille qui roule perpétuellement entre le moment qui vient de passer et le moment qui vient. Et la réalité, cette chose fugace qui se tient en équilibre au sommet d’une crête infiniment plus courte qu’un millième de seconde, elle paraît tout aussi brève.

    Puisqu’un instant ne se mesure pas, est-ce à dire que le réel, ce qui existe à chaque instant, se réduit dans le royaume de notre conscience à une sorte de mirage? Que si tout est changement constant devant nos yeux, qu’il faille conclure, comme Héraclite, qu’il n’y a pas de réalité absolue et que l’Être, eh bien, il n’est pas?

    Les réalistes objecteront que le monde existe bel et bien, qu’il est tangible, et pour preuve ils souligneront que chaque jour on meurt dans des collisions et tombe en bas des échelles. Mais qu’en est-il vraiment? Est-ce une preuve suffisante? À ce sujet, je m’en remets aux spéculations de la physique théorique et de la psychologie cognitive, que je trouve particulièrement intéressantes.

    Dans la théorie de la relativité, Einstein a démontré que le temps est relatif à l’espace, que l’espace et le temps forment une seule entité, l’espace-temps, et donc que le temps ou l’espace, comme tels, n’existent pas en soi. De même, à l’échelle des particules, la mécanique quantique a démontré que tout n’est pas localisé, qu’un déplacement dans l’espace-temps n’est pas toujours nécessaire et qu’une particule peut changer de caractéristique simultanément et exactement comme une autre particule située à des milliers d’années-lumière. C’est la théorie de l’« intrication quantique ». Enfin, des recherches plus récentes, menées par des psychologues de la perception, permettent de démontrer que le temps ou l’espace, comme nous les percevons, n’ont pas cette qualité objective que nous leur attribuons. La perception d’une chose serait une construction mentale a posteriori; la chose observée serait déjà ailleurs dans l’avenir quand notre cerveau la perçoit.

    Certains physiciens vont encore plus loin. Par exemple, quelques-uns ont affirmé que l’univers pourrait n’être qu’un gigantesque hologramme. Cette théorie a été proposée au début des années 1990 par deux scientifiques renommés, le prix Nobel de physique Gerard ‘t Hooft et le cofondateur de la célèbre théorie des cordes, Leonard Susskind. Ils ont affirmé que l’espace dans lequel nous vivons, avec tout ce qu’il contient, serait une projection holographique. En se fondant sur l’étude des trous noirs et de l’horizon des événements, ils ont déterminé mathématiquement que l’univers perceptible, structuré en trois dimensions, serait en fait la projection d’une somme d’informations se trouvant sur une surface en deux dimensions.1

    Bien entendu, à l’échelle macroscopique, notre expérience clame le contraire. Nos perceptions confirment que l’espace et le temps existent comme catégories incontournables de la réalité. Mais depuis un siècle environ, ces catégories – comme la réalité sous-jacente – semblent avoir perdu leur caractère absolu en science. Les notions d’espace et de temps n’ont plus cette qualité objective qu’elles avaient autrefois.

    Si ces recherches sont fascinantes sur le plan scientifique, elles sont tout simplement stupéfiantes sur le plan philosophique. Est-ce à dire que l’Univers observable, sur lequel je bute mon corps et mon esprit, ne serait pas l’universelle réalité? Si tel est le cas, quelle est la source de ce rêve, de ce songe que les poètes et dramaturges évoquent si souvent? D’où vient cette lumière projetée dans le monde et, surtout, comment expliquer la matérialité de cette projection, la gangue dans laquelle ce qui existe prend forme?

    À cet égard, il vaut sans doute mieux s’en remettre à la religion et à la métaphysique qu’à la science, à la révélation et à la raison plutôt qu’à l’observation. Parménide a affirmé que « tout est plein de l’Être » et que l’Être est « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ». Dans une telle métaphysique, l’absolu ne peut assurément appartenir à notre réalité opaque dominée par le changement, la division, l’individualité et la perte. Nous sommes ici en plein dualisme. Puisque le monde, en ses aspects élémentaires, reste malgré tout imprégné de l’Être, et que l’univers existe, ne serait-ce qu’en deux dimensions – bref, puisqu’il y a quelque chose plutôt que rien – il faut croire que la manifestation réelle de l’Être relève d’une intention, si ce n’est d’une chute ou d’une dégradation.

    1. D’autres chercheurs ont reconnu la valeur de la théorie et ont voulu la corroborer scientifiquement. Puisque le principe holographique est basé sur un postulat de la mécanique quantique voulant que la texture de l’Univers soit composée de minuscules oscillations de membranes, semblables à des pixels sur un écran, un appareil a été construit – l’holomètre – pour détecter ces oscillations dans l’étoffe de l’espace-temps. Le projet, financé par le Département de l’Énergie des États-Unis, est en cours au Fermilab afin de détecter le « bruit holographique » émanant de telles oscillations. ↩︎
  • Ce qui « est »

    Ce qui « est »

    Parménide est un penseur immense de la philosophie grecque présocratique. Je ne saurais prétendre en parler d’autorité. Néanmoins, je crois pouvoir partager quelques informations à son sujet et une intuition. 

    Parménide a vécu au tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C. De son oeuvre, il ne reste que des fragments de son traité intitulé De la nature. Malgré cette rareté des sources, Parménide demeure l’un des philosophes les plus influents de la pensée occidentale. Il était admiré de Platon, qui lui a consacré un dialogue socratique, Le Parménide, lequel aurait marqué le virage de la pensée platonicienne vers la théorie de l’Idée et des Formes.

    On dit de Parménide qu’il est le fondateur de l’ontologie, la science de l’être, et il conserve son influence dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.  Dans son traité, Parménide oppose l’Être – vérité immuable – à l’opinion – errance humaine. Pour reprendre une formule célèbre qui résume sa pensée, pour lui, « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas ». Il a affirmé ainsi le caractère absolu et transcendant de l’Être (si ce qui est, est, il existe donc un être en tant qu’être uniquement, un être en soi, absolu).

    On oppose donc Parménide au philosophe Héraclite, qui vécut à la même époque et qui a affirmé le contraire. Selon Héraclite, tout n’est que changement et harmonie des contraires et l’Être, donc, n’est pas.  Autrement dit, il ne peut y avoir d’Être absolu si ce qui est, par nature, est changeant.

    Quand on y pense, c’est une époque extraordinaire de l’aventure humaine que celle qui a vu naître à peu près en même temps, du côté de l’occident, Parménide et Héraclite, et du côté de l’orient, le monothéisme juif et Bouddha (Siddharta Gautama). Il semblerait que le développement du cerveau humain et l’évolution de la pensée ait atteint un stade critique à cette époque. 

    Du côté de l’occident, on connaît, bien entendu, le monothéisme des religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam, foi baha’i). Dans ces religions, le Dieu unique (affirmé dans le premier commandement du décalogue) est l’Être suprême, un Être transcendant, omnipotent, omniscient, bienveillant, un Dieu personnel. Du côté de l’orient, Bouddha découvrait des vérités semblables de la philosophie d’Héraclite. Plus particulièrement, que tout est impermanent, sans substance et source de souffrance. Ainsi, à la philosophie occidentale de l’Être de Parménide, il oppose à peu près en même temps une philosophie non-dualiste de la vacuité, selon laquelle les choses et les êtres n’ont pas d’essence, n’ont pas d’être en soi, et dans laquelle l’absolu (le nirvana) est représenté comme vide. 

    Au mysticisme de l’Être, conçu comme sphère intacte chez Parménide et si bien représenté selon moi par le « Cercle noir sur fond blanc » de Malevich, dans le mouvement suprématiste moderne de la peinture occidentale, on peut opposer le mysticisme du vide, représenté de façon étrangement concordante par le symbole de la vacuité et de l’achèvement (Enso) dans le bouddhisme Zen.

  • Blanc sur Blanc

    Blanc sur Blanc

    Le « Carré blanc sur fond blanc » de Kazimir Malevitch est une oeuvre qu’il faut regarder avec la foi d’un mystique. Il est la meilleure représentation possible de la pureté de forme et de couleur.

    Je regarde cette toile et je ne peux m’empêcher d’y voir l’aboutissement d’une recherche que des peintres comme Boticelli, Ingres ou Renoir ont mené eux aussi avec courage. La même recherche de transparence, la même obsession géométrique, sauf que Malevitch a refusé les contraintes du mythe ou du modèle pour représenter le beau dans sa forme absolue.

    Cette recherche d’absolu donna son nom au mouvement fondé par Malevitch, le Suprématisme. Celui-ci prône la suprématie du sentiment pur et de la forme pure, la perception non rationnelle et sans objet d’une nouvelle réalité. Dans le cas de Malevitch, on dit que cette recherche se transforma en « quête mystique », dont le témoignage le plus éloquent fut justement cette première oeuvre monochrome de l’histoire. Avec cette oeuvre – un repos pour le regard de l’être sensible – une fenêtre sur l’infini s’est ouverte.

    On notera aussi le caractère emblématique et religieux de certaines des oeuvres antérieures de Malevitch, dont le « Carré noir sur fond blanc», qui fut placée dans le « beau coin » réservé à la Sainte Icône lors de l’exposition inaugurale du mouvement, intitulée « 0.10 », en 1915.

    Enfin, puisque ce mouvement esthétique paraît rejoindre l’étude des trous noirs en physique, je note cette oeuvre fascinante dans la production suprématiste de Malevitch, « Cercle noir ». Fait intéressant, Malevitch aurait dit que le Suprématisme était né des oeuvres qu’il a produites pour l’opéra «Victoire sur le soleil» présenté en 1913 à St-Pétersbourg