Auteur : admin@philippedenault.ca

  • L’inconscience américaine

    L’inconscience américaine

    C’est dans une lettre écrite en 1811 que le comte Joseph de Maistre, monarchiste émigré et papiste, aurait prononcé cette phrase fameuse: « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite ».

    À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à changer de président, il ne saurait mieux dire… On peut se demander, en effet, si les Américains ont véritablement choisi leur nouveau dirigeant ou si une sorte de mythe était à l’œuvre, ou encore la personnification d’un zeitgeist américain, une expression que les anglo-saxons utilisent pour désigner l’« esprit du temps ».

    À cet égard, considérant le caractère aberrant du personnage, je m’autorise quelques hypothèses…

    J’écarte d’emblée l’hypothèse réaliste, la moins intéressante, celle qu’à peu près tout le monde adopte dans les médias : les électeurs ont choisi leur président, c’est la démocratie qui a fait sont œuvre. Trump a reçu 77.3 millions de votes, 2.3 millions de plus (1.5 %) que Harris, moins de 50 % du vote mais assez pour remporter le collège électoral.1 On peut blâmer le manque de stratégie des Démocrates, le ressentiment populaire, le clivage urbain-rural, l’échec de la globalisation, la désinformation, l’argent et le vote ethnique, mais bon, l’affaire est entendue, le peuple et la Constitution ont parlé.

    Personnellement, je ne trouve pas cette explication suffisante. Elle a, pour moi, quelque chose de limité, d’insatisfaisant. Je préfère l’hypothèse allégorique…

    Car l’ancien-nouveau président est, au fond, une personne assez médiocre. Une personne moralement déficiente, assoiffée de pouvoir et de reconnaissance, c’est certain, mais n’y en a-t-il pas d’autres? Pour qu’un personnage aussi clinquant ait accumulé un tel capital politique, un tel rayonnement à l’échelle mondiale, il faut qu’il représente autre chose que ses propres croyances ou convictions, s’il en a. C’est une erreur de prêter autant d’attention à l’individu, de lui attribuer tous les maux, de penser qu’il se réduit à lui-même, qu’il est le phénomène. Je pense qu’il représente une réalité spirituelle plus vaste, invisible et supérieure. Encore une fois, dois-je le répéter, je ne parle pas ici de la volonté du peuple…

    Par exemple, il est permis de penser que nous assistons à un affrontement mythologique titanesque entre des forces bienveillantes ou malveillantes. Le symbolisme religieux regorge de tels récits. Dans l’hindouisme, les asuras ont cette fonction archétypale dans leur opposition aux devas. On les décrit comme des êtres puissants obsédés par leur soif de richesse, d’ego, de colère, d’absence de principes, de force et de violence. Le rakshasa, dont j’ai reproduit une image ci-dessus, est l’un de ces asuras, un être démiurge qui hante la terre, guerrier, mangeur de chair humaine, doté de pouvoirs supernaturels au service du mal. Il peut changer de forme physique et, en tant qu’illusionniste, il est capable de créer des apparences qui sont réelles pour ceux qui y croient ou qui ne parviennent pas à dissiper l’illusion. Si l’on regarde de très haut, et qu’on enlève la lorgnette réaliste médiatique, on peut croire en effet qu’un tel asura a gagné les dernières élections : une puissance du mal a créé l’illusion.

    Si vous êtes incroyant, sceptique ou non-voyant et que cette dernière hypothèse vous semble poussée, il est possible alors d’aller du plan métaphysique au plan métapsychologique. Je ne connais pas bien la psychologie analytique de Jung, mais je sais qu’il a développé la notion d’inconscient collectif. N’est-il pas possible de voir dans le résultat de l’élection présidentielle américaine une manifestation de cet inconscient? Je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de ce président, encore une fois, un archétype et une personnification ou un révélateur de l’inconscient collectif des Américains. Je mélange peut-être les concepts, mais qui peut affirmer sans hésitation que Trump n’a pas ce pouvoir de représenter le zeitgeist américain?2

    Quoiqu’il en soit, nous entrons maintenant – lundi le 20 janvier à midi – dans l’ère du mal. Je doute que cette période qui commence serve à purger de l’inconscient collectif américain ce mal qui le ronge. Le mal est profond. La tension pourrait cependant diminuer après ce transfert d’énergie. Rassasié de chaos et destruction, les titans aussi peuvent se fatiguer et décider de faire une trêve. Pour un temps, du moins, souhaitons-le!

    1. Il y avait quand même un peu de magie dans sa victoire… Je note qu’il a gagné avec seulement 229,766 votes de plus dans le trois États clés de Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin; il suffisait donc pour la candidate Harris d’obtenir 114,885 votes bien répartis dans ces trois états, soit 0.074 % du vote total, pour éviter la défaite (60134 en Pennsylvanie, 40052 au Michigan, 14699 au Wisconsin. Je note aussi que, pour l’élection présidentielle sans doute la plus importante dans l’histoire de ce pays, le taux de participation a été de 63.9% (en baisse de 2.7%). ↩︎
    2. Soit dit en passant, le nom Trump n’est pas sans intérêt: le mot correspondant en anglais signifie l’emporter, prévaloir, comme dans « ambition trumps loyalty »; il désigne par exemple un trump card, un atout, une carte maîtresse; il a donné le mot « trumpet » et correspond étymologiquement à une panoplie de mots en français : trompe-l’oeil, trompe-la-mort, trompette, tromper, etc. ↩︎
  • Le Québec se tue

    Le Québec se tue

    La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

    Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

    Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

    Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

    Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

    Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

    Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

    Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

    À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

    1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
    2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
    3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
    4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
    5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
    6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎

  • Les cœurs purs – 1

    Les cœurs purs – 1

    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

    A. Rimbaud, « Le coeur supplicié »

    Rimbaud ne pardonnerait pas ce que je vais faire ici. Il suppliait son maître, Georges Izambard, à qui il envoya ce poème, de « ne souligner ni du crayon ni — trop — de la pensée ».1

    C’est pourtant à cette image du coeur supplicié, du coeur impur, que j’ai pensé après avoir vu le film biographique sur Bob Dylan, A Complete Unknown. La veille de la rupture de Dylan avec la musique folk au festival de Newport, sentant sans doute la trahison qui s’en venait, Pete Seeger lui raconte la parabole de la teaspoon brigade. Il lui demande de chanter « the right way » au concert du lendemain. Ceci aura évidemment l’effet contraire de celui espéré par Seeger.

    De Rimbaud à Dylan, donc, le poète rejette le conformisme du maître et l’obsession puriste des formes traditionnelles. Le poète (maudit?) chique et crache à la poupe sa bile impure…2

    Nous vivons présentement une nouvelle tension entre le puriste et l’immoraliste: le pur et le corrompu s’affrontent sur la scène politique; le sage se multiplie en gourous de toutes sortes, donnant des leçons au débauché, au dépravé et au vicieux; les adeptes du bien-être veulent assainir toute chose bourbeuse, empestée ou contaminée.

    Ainsi, notre époque est celle de l’eau ozonée, des désinfectants à 99.9%, du beurre bio et des gels Purell. Tout comme elle est celle du vapotage, du compostage et des fromages au lait cru. D’un côté on médite ou fait du yoga, on cherche à se calmer, on mange vegan et on donne ce qu’il y a de mieux à son chien de race; de l’autre, on s’insulte, on a des rages au volant et l’on se délecte de viandes grillées sur des barbecues au gaz naturel qui empestent les voisins. Allez comprendre!

    Cette tension ne s’observe pas uniquement dans la consommation. Au cours du XXe siècle, la recherche de pureté s’est exprimée dans divers mouvements de la peinture abstraite (suprématisme, expressionnisme abstrait, abstraction géométrique, automatisme, etc.). À cette recherche de la forme ou de l’expression pure, s’est opposé, par ailleurs, le renouveau de l’art figuratif dans des mouvements comme celui de l’École de Londres, à laquelle appartenaient des peintres réalistes comme Francis Bacon — fasciné par la violence et la décomposition — ou encore Lucian Freud et Frank Auerbach.

    Je ne suis pas féru d’art contemporain mais il me semble qu’en ce début de XXIe siècle, cette dichotomie n’a pas été résolue. L’art abstrait et l’art figuratif, l’éthéré et le naturel, le pur et l’impur, bref, l’éclectisme, est devenu la norme.

    Maintenant, dans des domaines beaucoup plus sensibles, je remarque le purisme tout-puissant de la rectitude politique et de son corollaire, la censure sinon la punition en cas de déviation lexicale, spontanée ou non. Autour de ce phénomène, par une sorte de retournement malheureux sur le plan idéologique, le racisme migratoire valorisant la « suprématie de la race blanche » paraît s’opposer à la diversité, l’égalité et l’inclusion des citoyens de toutes origines. (La comparaison entre rectitude politique et racisme migratoire paraîtra provocante, mais je ne fais ici que constater le cœur supplicié du débat social et politique des actualités quotidiennes.)

    Cette liste des paradoxes du pur et de l’impur pourrait s’allonger indéfiniment. Tout ce qui concerne les principes et les règles pourrait servir d’observatoire. Mais pour revenir à Rimbaud ou Dylan, c’est le domaine de la psyché que je trouve le plus intéressant.

    En effet, quelle est la méthode par excellence, aujourd’hui, pour purifier la psyché souffrante de l’humain? La psychothérapie, sans doute, est purificatrice. Les bains hivernaux dans l’eau glacée, peut-être, qui sont devenus à la mode et qui apparemment servent à re-circuiter certains cerveaux apathiques ou névrotiques et même à rendre « joyeux » les endeuillés. Quant à la médication, elle n’a pas de fonction purgative comme telle, bien que certains psychotropes – dont les opioïdes que le corps médical prescrivait à outrance jusqu’à récemment – puissent avoir cet effet d’effacer la souffrance momentanément.

    Je trouve particulièrement intéressant l’utilisation du terme « catharsis » en psychothérapie. Ce terme d’origine grecque, utilisé en médecine, pouvait signifier « purification » au sens figuré. On s’en servait notamment pour désigner la purgation produite chez les spectateurs par la tragédie. Les psychiatres du XIXe siècle l’ont donc adopté pour décrire l’effet produit par la thérapie par la parole (talking cure), qu’une patiente de Breuer appelait aussi le « ramonage de cheminée » (le cas Anna O.).

    Toujours est-il que la psychothérapie humaniste contemporaine, qui s’appuie principalement sur la parole, est devenue cette façon commune de faciliter la purgation des interdits, traumatismes et autres conflits intérieurs logeant dans l’esprit, la mémoire, ou l’inconscient si l’on s’intéresse à la psychanalyse. Mais, à la fin, si la méthode est efficace pour permettre à l’individu de se libérer, elle sert principalement à l’adapter à son environnement — certains diront même à remettre l’animal social en état de fonctionner dans une société productive.

    L’emprise morale de la psychologie contemporaine, y compris cognitive ou behavioriste, se limite à peu près à cela. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, je vous l’assure, mais c’est une erreur de penser que le cabinet du psychologue est suffisant pour rendre l’humain meilleur.

    Quelle est donc la dimension morale ou spirituelle du jeu de bascule éternel entre le pur et l’impur, la purgation et l’engorgement? L’être humain peut-il se contenter d’être, pour toujours, suspendu à ce fil dont le mouvement n’est régulé que par des expédients culturels, politiques ou psychologiques? Ou ne peut-il trouver son équilibre dans une véritable unité morale?

    1. Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 (première « lettre du voyant ») ↩︎
    2. « Mon triste coeur bave à la poupe… / Mon coeur est plein de caporal ! », Le cœur supplicié, Rimbaud. ↩︎

  • La crise des droits humains

    La crise des droits humains

    À la veille de l’an 2025, alors que l’ordre multilatéral paraît vaciller sur la scène internationale, il semble opportun de discuter de l’état de santé du système des droits humains.

    Ce n’est certainement pas à moi de dresser un rapport détaillé des progrès ou reculs sur le terrain sous divers angles; je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais comme citoyen, il m’est permis de partager quelques impressions et mon point de vue sur le plan général ou philosophique. Je crois, en effet, que les droits humains traversent une crise d’identité ou, pour être plus précis, manifestent les symptômes d’un malentendu.

    Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater que les droits humains sont présentement bafoués à l’échelle de la planète. Le droit humanitaire est abusé dans des conflits violents au Soudan, en Ukraine, au Myanmar ou à Gaza. On parle de plus en plus de déportation de réfugiés ou de camps de concentration pour les illégaux. Les droits civils et politiques sont brimés un peu partout : les Ouïghours en Chine, les bahaïs en Iran, les dissidents politiques dans un nombre grandissant de pays (Russie, Iran, Corée du Nord, Venezuela, etc.). Les droits des femmes aussi sont en recul, plus récemment aux États-Unis. Sans mentionner les droits des autochtones ou les violations dites « mineures » de la globalisation (droits des travailleurs, travail des enfants, droit à l’éducation, droit au logement, etc.).

    On dit des droits humains qu’ils sont universels, inaliénables et indivisibles. Par universel, on comprend que tous les êtres humains, peu importe leur origine, genre, race ou nationalité, etc., en sont titulaires (art 2, al. 1, Déclaration universelle). Par inaliénables, que personne ne peut les céder ou en être dépossédé (préambule, D.U.). Par indivisible, qu’ils ne peuvent être considérés isolément des autres droits et que le respect de l’un est accompagné du respect de l’autre. On ne dit pas, toutefois, que les droits humains sont absolus; s’ils l’étaient, aucune limite ou violation ne serait justifiée et leur respect ne souffrirait aucun compromis. Cette possibilité de limiter les droits humains est d’ailleurs reconnue dans les instruments internationaux (art. 29, al. 2, D.U.) et nationaux (par exemple, à l’art. 1 de la Charte canadienne des droits et libertés).

    Cela dit, on se méprend de plus en plus sur la nature ou la portée des droits humains. Leur multiplication ou subdivision – pour ne pas dire la surenchère – est phénoménale (la troisième génération de droits fondamentaux comprendraient le « droit au développement », la quatrième le droit à l’autodétermination numérique). On confond aussi de plus en plus les droits individuels avec les droits collectifs, et on voit donc surgir l’emploi des clauses dérogatoires (pensons à la Loi sur la laïcité, à l’art. 4).

    Surtout, de plus en plus, on donne aux droits humains considérés subjectivement un caractère absolu qui s’oppose à leur nature relative dans un système qui englobent d’autres principes étatiques (par exemple, la sécurité publique). C’est comme si le droit humain devenait progressivement un droit individuel suréminent et que chaque motif de différence devenait un droit subjectif opposable à l’État.

    On critique donc dans certains cercles la dérive utilitariste, la « religion civile », le « primat absolu des subjectivités », etc. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression, que certains considèrent comme absolue, en dépit de l’interdiction des discours haineux. Ou encore à la liberté de recevoir des soins de santé sans accepter les mesures de santé publique, telle la vaccination. (On se rappellera du cri « Freedom » à Ottawa pendant le blocus des camionneurs).

    C’est ainsi que nous avons graduellement glissé dans l’ère de la post-vérité, de la polarisation, du radicalisme et de la subjectivité auto-référentielle. Il est ironique, tout de même, que ce glissement – cette régression – puisse être associé à l’évolution des droits humains. Est-ce la philosophie de l’après-guerre qui a produit ce retournement de l’universalisme moral objectif au relativisme moral subjectif? C’est possible. On notera, par exemple, le renversement du référent métaphysique dans la philosophie de la déconstruction.

    Si l’on dit « droits humains », cela dit beaucoup et très peu à la fois en ce qui a trait au fondement de ces droits. C’est dans cette ambiguïté que le renversement métaphysique se produit. La plupart du temps, dans une perspective réaliste, on met l’emphase sur l’énonciation du droit, d’une part, et son opposabilité (la capacité de le faire valoir), d’autre part. Mais qu’en est-il de la source des droits humains? Qu’est-ce qui les rend universels? Un droit est-il universel parce qu’il se réfère à l’humain seulement (d’où le qualificatif « droit humain »), ou parce qu’il se réfère plutôt à une certaine transcendance comme fondement (les droits de l’humain)?

    En parlant de la question du fondement des « droits de l’humain », les termes du débat ont été posés de la façon suivante par une théologienne : « Les uns les conçoivent dans le cadre d’un rationalisme et d’un humanisme laïc qui ne connaît pas d’autre fondement que l’auto-compréhension d’une humanité autonome. Les autres pensent la véritable autorité des droits de l’homme à partir d’une transcendance. Car il ne suffit pas de présupposer l’égalité des hommes. Il faut introduire une instance absolue, appréhendée à travers un acte de foi ou par l’intermédiaire d’une conscience métaphysique. »1

    À cet égard, il y a une différence subtile mais notable dans trois textes d’énonciation que j’ai consultés. D’une part, l’universel moral est exprimé en faisant référence à l’« Être suprême » dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892 ou à la « suprématie de Dieu » dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.3 D’autre part, pour fonder les droits humains, la Déclaration universelle s’appuie essentiellement sur la « reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule, D.U.).

    À première vue, on dira que l’approche choisie pour la Déclaration universelle est suffisante, qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus, que tous peuvent s’entendre sur la proclamation de la dignité humaine comme « idéal commun ». Mais ce serait ignorer que tous les peuples du genre humain n’ont pas la même conception de la dignité, plus particulièrement de la dignité individuelle de l’être humain. Certains valorisent le destin collectif ou de classe un brin davantage que le destin des membres individuels de leur société. D’autres valorisent la dignité des êtres humains à travers le prisme de leur propre groupe d’appartenance (ethnique, religieux ou racial), déshumanisant l’autre qui n’en fait pas partie. L’idée de l’humain apparaît relative à plusieurs égards et, en affirmant l’humain comme fondement d’un droit dont l’objet est l’humain, la Déclaration universelle paraît sombrer dans l’auto-référentiel d’un compromis politique : les droits humains sont proclamés par un groupe de nations, donc ils sont fondamentaux.

    Pour ma part, je trouve plus logique comme fondement celui qui s’appuie sur le prédicat méta-éthique d’une volonté absolue et transcendantale, celle d’un Être suprême duquel émanent toutes les valeurs : liberté, égalité, justice, vérité, vie, etc. Ce sont ces valeurs qui fondent la dignité de l’être humain, sa liberté et ses droits, et non l’inverse. Et ces valeurs requièrent toutes un point d’ancrage qui leur donne leur universalité, c’est à dire leur unité.

    1. G. Médevielle, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 N° 107, p. 69. ↩︎
    2. « En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » ↩︎
    3. « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit : » ↩︎
  • Carpe Diem, vraiment?

    Carpe Diem, vraiment?

    C’est un mystère profond que la beauté ne puisse être saisie du regard. Les peintres connaissent bien ce problème, ils tentent de le résoudre depuis des siècles, depuis la Renaissance surtout. À cette époque, alors que leurs regards, comme des miroirs, se sont tournés vers la nature, ils cessèrent de penser leur sujet et commencèrent à le regarder, à chercher la beauté dans l’acte même de regarder. Pourquoi, dites-moi, Rembrandt aurait-il peint une quarantaine d’autoportraits et Monet une trentaine de version de la cathédrale de Rouen?

    Mais la beauté – comme le jour – ne se laisse pas saisir. Combien faut-il de regards sur son modèle pour peindre un chef-d’œuvre? Combien de touches, combien d’« impressions », dans une toile de Rembrandt ou de Monet? Il n’est pas étonnant que l’art moderne en soit venu à représenter le beau comme une abstraction. Le résultat de nos représentations peut séduire mais, à la fin, la beauté réelle reste insaisissable. Elle est du domaine immatériel du « présent ».

    Il y a quelques années, par un matin gris, humide et déprimé de novembre, alors que j’étais prisonnier d’un embouteillage, je réfléchissais au temps qui passe. Ma vie me semblait comme un long film dont nous sommes les acteurs et dont nous ne pouvons sortir. J’ai réalisé alors qu’il est rigoureusement impossible d’arrêter la machine du temps dans laquelle les jours se succèdent les uns aux autres. Ce que nous appelons le moment présent m’est apparu comme une illusion d’optique, une illusion semblable à celle projetée sur un écran au cinéma.

    Au fait, combien de temps dure un instant? Quand on y pense, l’instant présent est enserré au creux du temps, comme une bille qui roule perpétuellement entre le moment qui vient de passer et le moment qui vient. Et la réalité, cette chose fugace qui se tient en équilibre au sommet d’une crête infiniment plus courte qu’un millième de seconde, elle paraît tout aussi brève.

    Puisqu’un instant ne se mesure pas, est-ce à dire que le réel, ce qui existe à chaque instant, se réduit dans le royaume de notre conscience à une sorte de mirage? Que si tout est changement constant devant nos yeux, qu’il faille conclure, comme Héraclite, qu’il n’y a pas de réalité absolue et que l’Être, eh bien, il n’est pas?

    Les réalistes objecteront que le monde existe bel et bien, qu’il est tangible, et pour preuve ils souligneront que chaque jour on meurt dans des collisions et tombe en bas des échelles. Mais qu’en est-il vraiment? Est-ce une preuve suffisante? À ce sujet, je m’en remets aux spéculations de la physique théorique et de la psychologie cognitive, que je trouve particulièrement intéressantes.

    Dans la théorie de la relativité, Einstein a démontré que le temps est relatif à l’espace, que l’espace et le temps forment une seule entité, l’espace-temps, et donc que le temps ou l’espace, comme tels, n’existent pas en soi. De même, à l’échelle des particules, la mécanique quantique a démontré que tout n’est pas localisé, qu’un déplacement dans l’espace-temps n’est pas toujours nécessaire et qu’une particule peut changer de caractéristique simultanément et exactement comme une autre particule située à des milliers d’années-lumière. C’est la théorie de l’« intrication quantique ». Enfin, des recherches plus récentes, menées par des psychologues de la perception, permettent de démontrer que le temps ou l’espace, comme nous les percevons, n’ont pas cette qualité objective que nous leur attribuons. La perception d’une chose serait une construction mentale a posteriori; la chose observée serait déjà ailleurs dans l’avenir quand notre cerveau la perçoit.

    Certains physiciens vont encore plus loin. Par exemple, quelques-uns ont affirmé que l’univers pourrait n’être qu’un gigantesque hologramme. Cette théorie a été proposée au début des années 1990 par deux scientifiques renommés, le prix Nobel de physique Gerard ‘t Hooft et le cofondateur de la célèbre théorie des cordes, Leonard Susskind. Ils ont affirmé que l’espace dans lequel nous vivons, avec tout ce qu’il contient, serait une projection holographique. En se fondant sur l’étude des trous noirs et de l’horizon des événements, ils ont déterminé mathématiquement que l’univers perceptible, structuré en trois dimensions, serait en fait la projection d’une somme d’informations se trouvant sur une surface en deux dimensions.1

    Bien entendu, à l’échelle macroscopique, notre expérience clame le contraire. Nos perceptions confirment que l’espace et le temps existent comme catégories incontournables de la réalité. Mais depuis un siècle environ, ces catégories – comme la réalité sous-jacente – semblent avoir perdu leur caractère absolu en science. Les notions d’espace et de temps n’ont plus cette qualité objective qu’elles avaient autrefois.

    Si ces recherches sont fascinantes sur le plan scientifique, elles sont tout simplement stupéfiantes sur le plan philosophique. Est-ce à dire que l’Univers observable, sur lequel je bute mon corps et mon esprit, ne serait pas l’universelle réalité? Si tel est le cas, quelle est la source de ce rêve, de ce songe que les poètes et dramaturges évoquent si souvent? D’où vient cette lumière projetée dans le monde et, surtout, comment expliquer la matérialité de cette projection, la gangue dans laquelle ce qui existe prend forme?

    À cet égard, il vaut sans doute mieux s’en remettre à la religion et à la métaphysique qu’à la science, à la révélation et à la raison plutôt qu’à l’observation. Parménide a affirmé que « tout est plein de l’Être » et que l’Être est « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ». Dans une telle métaphysique, l’absolu ne peut assurément appartenir à notre réalité opaque dominée par le changement, la division, l’individualité et la perte. Nous sommes ici en plein dualisme. Puisque le monde, en ses aspects élémentaires, reste malgré tout imprégné de l’Être, et que l’univers existe, ne serait-ce qu’en deux dimensions – bref, puisqu’il y a quelque chose plutôt que rien – il faut croire que la manifestation réelle de l’Être relève d’une intention, si ce n’est d’une chute ou d’une dégradation.

    1. D’autres chercheurs ont reconnu la valeur de la théorie et ont voulu la corroborer scientifiquement. Puisque le principe holographique est basé sur un postulat de la mécanique quantique voulant que la texture de l’Univers soit composée de minuscules oscillations de membranes, semblables à des pixels sur un écran, un appareil a été construit – l’holomètre – pour détecter ces oscillations dans l’étoffe de l’espace-temps. Le projet, financé par le Département de l’Énergie des États-Unis, est en cours au Fermilab afin de détecter le « bruit holographique » émanant de telles oscillations. ↩︎