Auteur : Le soupirail

  • Cul de sac

    Cul de sac

    Voir un être cher, son amie, sa soeur, mourir lentement, cruellement, trop jeune, arrache le coeur. C’est une épreuve que j’ai vécue et je vis.

    C’est peut-être ce qui explique qu’une chanson québécoise que je ne connaissais pas a attiré mon attention ces derniers jours. Je parle de La fin du show, un chanson des Cowboys fringants, écrite par Jean-François Pauzé et chantée par le défunt Karl Tremblay peu de temps avant sa mort.

    La Fin du show est une chanson terrible. Une chanson bien tournée, accrocheuse, mais de celles qui veulent surtout provoquer et qui rendent triste.

    La fin du show est la chanson d’un déprimé, d’un condamné, d’un désespéré en colère qui s’apprête à mourir quand sa vie, son « show », finit trop tôt.

    En écoutant cette chanson, j’ai pensé à la chanson de Charlebois quand il déprimait d’être « ordinaire ». La chanson par laquelle il a enterré son génie. J’ai aussi pensé à tous ces pauvres gens malheureux au teint pâle que j’ai côtoyés pendant des années alors qu’ils attendaient leur traitement de chimiothérapie au centre de cancérologie.

    Bref, la fin du show, une chanson glauque, est une chanson fuckée. Je ne comprends pas qu’elle puisse avoir plu. C’est comme célébrer une chanson qui encourage l’auto-mutilation, une drogue que l’on prescrirait aux Québécois pour déprimer et s’ouvrir les veines. Vraiment, est-ce que c’est ça être triste et perdre un être cher?

    Ce n’est pas juste le ton abattu, le rythme monotone. C’est le propos sans imagination, au premier degré, qui agit comme un poison.

    « La santé dans le slow-fader, je cherche en vain une lueur

    « Ce soir c’est l’ombre de moi-même, Qui sans bruit, va quitter la scène, Pour passer d’l’autre bord du rideau

    «Faque c’est ça, on en est là (…), J’suis fatigué, j’peux pu chanter, J’en ai plein l’cul et le coeur n’y est plus

    Vraiment, est-ce que c’est ça mourir? Voir un être cher s’en aller?

    Dans le troisième tableau de la chanson, on vient à comprendre la frustration mortifère du parolier qui a eu l’indécence d’offrir cette chanson à un homme malade qui allait mourir.

    «Adieu, frères de larmes et de sang, Ou devrais-je dire à néant? Parce qu’au moment d’la fin du show, Y a rien d’l’autre côté du rideau

    «Chaque vie finit d’la même manière, C’est la seule justice sur la Terre, Tous égaux dans le cimetière, C’est c’qui arrive à la fin du show

    C’est donc la chanson déprimée d’un parolier sans espoir, d’un matérialiste et d’un athée. La vie est un « show », je me projette, je vis ébloui, j’ai « du fun en tabarnak », j’ai « une vie ben plus cool qu’la vôtre », et puis quand je suis poussé vers la sortie, que ma vie qui-n’est-pas-une-vie-mais-un-show est finie, je me « jette dans l’Univers », je tombe dans le grand rien, « pour que m’avale l’Univers ».

    Je ne peux pas juger une telle pensée morbide, un tel « instinct de mort » comme il le dit si bien. Qui suis-je pour juger un être blessé qui fait le deuil en colère de son ami? Mais le parolier, avec un instrument à sa disposition comme les Cowboys Fringants et leur idole Karl Tremblay, aurait dû s’abstenir. Sa chanson est indécente.

    Car quiconque affirme « Y’a rien d’l’autre côté du rideau », ou bien ment, ce qu’on ne peut lui excuser, ou bien ne sait pas qu’il ment, ce qui relève de l’inconscience d’un influenceur.

    Personne ne sait ce qu’il y a « d’l’autre côté du rideau ». Littéralement personne. Affirmer qu’il n’y a rien est une croyance certainement aussi indécente que celle d’un catholique qui croit aux « osti d’conneries » de l’enfer et du paradis.

    Vraiment, qui juge ici? Qu’est-ce qui lui prend à ce parolier d’affirmer son incroyance – son ignorance – comme une certitude? Comme la seule chose certaine?

    La foi est une affaire personnelle. Pour tout dire, je préfère la tristesse de Dagerman, qui n’avait pas cette passion du néant et qui, comme un révolté dans la pensée de Camus, a mis fin à ses jours sans déranger personne, sans crier sur les toits qu’il était « athée », sans donner des leçons de justice sociale au cimetière. Dagerman avait la tristesse noble :

    « Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieux, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu: on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose: le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

    Devant la mort, même la mort prématurée, Dagerman nous enseigne qu’il faut chercher la consolation sans hargne. Car si la tristesse est sans fond, la colère ne peut que la rendre plus profonde. Il n’y a que les larmes qui sont certaines.

  • Ville-Marie

    Ville-Marie

    C’est à Montréal que tout a commencé pour ma famille. Il y a dix générations que mon ancêtre Marin Deniau y est arrivé, le 16 novembre 1653, après un long et pénible voyage sur le Saint-Nicolas. Il faisait partie de la « grande recrue », la deuxième vague de colons recrutés pour sauver la colonie de Ville-Marie sur le point de disparaître. La maladie, les affrontements avec les Iroquoiens, le manque de forces vives étaient trop grands pour cette petite mission fondée par des exaltés, les « Montréalistes ».

    La plupart des Québécois l’ignorent mais Montréal fut fondée par une société religieuse française, la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion de sauvages de la Nouvelle-France. Cette société fut constituée par un petit groupe de catholiques pieux dirigés par Jérôme Le Royer, mystique de la région de La Flèche (d’où venait Marin), et par Jean-Jacques Olier, autre mystique catholique du XVIIe siècle et fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. L’objectif de la Société de Notre-Dame de Montréal était d’établir une colonie catholique et d’évangéliser les autochtones. Montréal n’avait pas de vocation commerciale à l’origine. C’était une mission animée par un courant mystique du catholicisme et placée sous la protection spirituelle de la Vierge Marie. Des mystiques agissant, si l’on peut dire, probablement inspirés par les Relations des Jésuites.

    Avant la fondation de Ville-Marie, l’île de Montréal fut l’emplacement de la bourgade iroquoienne d’Hochelaga. Lors de l’exploration de l’île par les Français en 1535, Jacques Cartier a désigné la montagne se trouvant au milieu de celle-ci comme le « mont Royal ». L’histoire de ce nom, à savoir comment il désigna successivement la montagne, l’île et enfin la ville, et comment il se transforma pour devenir « Montréal », est intéressante et complexe. Retenons que le nom « Montréal », comme nous le connaissons aujourd’hui, ne fut pas utilisé sur les cartes avant la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe siècle.

    Après la visite initiale de Jacques Cartier, le territoire fut de nouveau exploré par Champlain en 1603 et 1611. Champlain comprit son importance stratégique et décida de le cartographier et d’en défricher un secteur pour faciliter les contacts avec les Indiens. Il créa la place Royale, laquelle était située là où se trouve maintenant la Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal.

    Après Champlain, c’est la Compagnie des Cent-Associés qui acquit le territoire de l’île à la suite de la fondation de Québec. Le territoire fut ensuite concédé en seigneurie à Jean de Lauson, lequel cependant négligea son développement. La seigneurie fut enfin acquise en 1640 par Jérôme Le Royer et Pierre Chevrier, qui avaient fondé la Société de Notre-Dame un an plus tôt avec Jean-Jacques Olier, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne-Mance et quelques autres.

    Quand le groupe d’une cinquantaine de colons Français recrutés par la Société Notre-Dame et dirigés par Maisonneuve débarquent sur l’île le 17 mai 1642, à l’emplacement de la Place Royale, ils donnent à l’établissement le nom de Ville-Marie pour le consacrer à la Vierge Marie.

    Du moment de sa fondation par ce groupe de missionnaire en 1642 jusqu’à son transfert aux Sulpiciens en 1663, Ville-Marie fut l’expérience radicale et désespérée d’un groupe de catholiques exaltés.

    Il s’agissait d’une expérience radicale, puisqu’elle poussait la vocation charitable du catholicisme à la limite d’un monde inexploré. Le projet essentiel de la Société Notre-Dame était de soigner (Jeanne-Mance fonde l’Hôtel Dieu en 1645) et d’apporter la bonne nouvelle (Marguerite Bourgeois fonde la Congrégation de Notre-Dame en 1659).

    L’expérience était désespérée puisque les Iroquoiens se montraient hostiles et attaquaient le petit groupe de colons. Ceux-ci, d’ailleurs, de peur de mourir, recevaient l’eucharistie tous les matins. Cette mission folle était sur le point d’échouer à cause de la maladie et des attaques, lorsque Maisonneuve alla recruter une centaine de colons en 1652 et revint avec la grande recrue…

    Ville-Marie, expérience religieuse radicale et désespérée, est maintenant disparue dans la brume de l’Histoire. Il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges, dont le nom d’un arrondissement, la basilique Notre-Dame, la congrégation du même nom. Elle a aussi inspiré quelques symboles de la ville moderne d’aujourd’hui, dont la fameuse place Ville-Marie, construite en forme de croix entre 1958 et 1962. Cette place, avec le gyrophare de la Banque Royale, devint rapidement l’emblème de la vocation commerciale de Montréal, rappelant symboliquement la vocation idéaliste perdue de Montréal. D’ailleurs, c’est la lumière projetée de ce gyrophare que je regardais de chez moi, à St-Jean, lorsqu’enfant je me prenais à rêver d’un autre lieu, de la ville, d’un monde inexploré auquel j’aspirais…

  • Les cœurs purs – 2

    Les cœurs purs – 2

    L’enseignement fondamental du Christ a renouvelé la loi juive en deux commandements très simples : aime Dieu, aime ton prochain. Cette loi simplifiée n’est pas venue avec un « mode d’emploi » malheureusement. Il est très difficile pour l’humain de savoir aimer, d’aimer tout simplement.

    Si le récit de la vie et du ministère de Jésus contient quelques exemples de ce qu’il faut faire pour respecter son commandement, par exemple la parabole du bon Samaritain, c’est dans les béatitudes que l’on trouve l’indication chrétienne la plus claire et lumineuse de ce qui nous donne la grâce d’être sauvé. (Je n’expliquerai pas ici ce que l’on entend par salvation dans la foi chrétienne, c’est un sujet énorme; je présumerai seulement que cette grâce est d’être infiniment heureux, comme on dit des saints qu’ils sont « bienheureux »).

    Dans les béatitudes, j’aime particulièrement celle des cœurs purs :

    Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu! (Matt. 5.8)

    Cette béatitude est intéressante du point de vue de toutes les religions, et tout particulièrement du point de vue du judaïsme que le Christ a réformé. Le judaïsme – cette grande religion du livre et de la loi – valorise de façon formelle la pureté. Pour être en communion avec Dieu et participer au culte, il faut demeurer en état de pureté. Selon la tradition de notre époque, la Torah impose le respect de 613 commandements ou mitzvah, dont le plus connu est sans doute l’observance du sabbat. La loi juive dans son ensemble, la Halakha, est encore plus vaste et comprend les devoirs civiques et les préceptes de vie en société.

    Au point de vue rituel, dans plusieurs religions, on devient impur, par exemple, en mangeant certains aliments ou en touchant certains objets. Ainsi, dans le judaïsme et l’Islam, la consommation de viande de porc est interdite. Le judaïsme prescrit de ne pas manger de la viande avec des produits laitiers. Dans l’Islam et la foi bahaï, la consommation d’alcool est interdite. Le lavage de mains avant la prière, la confession avant l’eucharistie, l’interdiction d’utiliser la technologie pendant le sabbat, sont d’autres exemples d’emphase rituelle sur le besoin de se purifier.

    De façon plus générale, on s’éloigne de la grâce divine du point de vue moral en enfreignant les commandements, ceux du décalogue ou ceux des sept piliers de l’Islam, ou celui de la prière quotidienne obligatoire du bahaïsme.

    Les règles de la religion sont incalculables. Dans une perspective d’unité des religions, est-il même possible d’envisager une harmonisation de toutes ces règles? Peut-on penser que ces règles, au fond, sont accessoires à chacune des religions prises individuellement et que leur nature est contingente, historique ou… politique? La question centrale, donc, est de savoir ce que cette recherche de pureté, commune aux religions abrahamiques, signifie essentiellement?

    Comme je disais, au formalisme de la loi juive de l’Antiquité invoquée pour juger Jésus lui-même, qui avait guéri un jour de sabbat, le Christ a opposé une loi qui ne cherche comme preuve, parmi d’autres, que la pureté du « cœur ». L’image du « cœur pur » n’est pas étrangère, non plus, au judaïsme, puisqu’on la retrouve dans les Psaumes (ex : Ps 51). Elle existe aussi dans l’Islam (5:41), où la notion de pureté est fondamentale (l’un des sept piliers…) et où l’image est parfois traduite par « cœur sain ». Enfin, toujours dans la tradition abrahamique, elle a été reprise avec force par les fondateurs de la foi bahaïe, le Bab et Bahá’u’lláh, qui comparent le cœur pur à un miroir qui réfléchit parfaitement la lumière de Dieu.

    « Ô fils de la gloire !

    Fais diligence dans la voie de la sainteté et entre au ciel de la communion avec moi. Purifie ton cœur au brillant de l’esprit et empresse-toi vers la cour du Très-Haut. » (Paroles cachées, 2.8)

    Mais qu’est-ce que le cœur dans cet état de réalisation parfaite de la loi divine et qu’est-ce qu’on entend alors par pureté? Comment le cœur devient pur?  

    C’est un mystère et tout indique que cette voie vers l’état de grâce ou béatitude renvoie au message fondamental des religions monothéistes, soit que Dieu est amour, qu’il est miséricordieux, qu’il sauve les cœurs qui aiment sans réserve, et que l’amour de Dieu et de notre prochain est la meilleure façon de vivre en Lui.

    En somme, l’état de grâce dont ces religions parlent n’a pas grand-chose à voir avec les prescriptions et rituels de purification physique. Ces actes que l’on accomplit mécaniquement, l’obéissance à des prescriptions matérielles qui ne touchent pas l’esprit, n’ont pas tellement d’importance sinon de signifier notre appartenance à une tradition.

    Il n’est peut-être pas possible non plus de résoudre ce grand débat de la Réforme, à savoir si l’on est sauvé par les œuvres ou par la foi uniquement. Luther dénonçait la corruption de l’église catholique qui faisait le commerce des indulgences pour sauver les « âmes » du purgatoire. Mais la salvation par la foi, comme celle du larron sur la croix, est-elle suffisante pour nous mortels ordinaires? On peut se demander comment, concrètement, l’on trouve la grâce en réalisant une telle chose que la purification du cœur, c’est-à-dire comment on peut aimer ainsi sans réserve égoïste.

    Heureux les cœurs purs, donc, car ils verront Dieu avec leur cœur purifié par l’amour, parce que leur cœur se retrouvera dans le cœur même de Dieu :

    « Dieu est amour; celui qui demeure dans l’amour demeure uni à Dieu et Dieu demeure en lui. » (1 Jean 4.16)

  • L’amour n’est pas aveugle

    L’amour n’est pas aveugle

    J’ai été témoin récemment d’un acte d’amour véritable, un amour voyant, un amour qui n’a pas peur et qui cherche à protéger plutôt qu’à posséder. Cet événement m’a troublé et m’a fait réaliser une chose importante. L’amour du prochain est un pouvoir sacré. Dans l’obscurité du monde, le puit de misère dans lequel nous naviguons, un petit geste de bienveillance fondé sur le simple fait de voir l’autre, de voir réellement la souffrance d’un frère ou d’une sœur humaine, est une hiérophanie, une manifestation du sacré.

    C’était un soir de début janvier, je revenais du travail en autobus. Il faisait nuit et il faisait très froid. Les passagers, comme moi, dans l’atmosphère blafarde d’un autobus sale et humide, étions comme toujours indifférents l’un à l’autre, un peu sur la défensive, attentifs à ce qui produit inévitablement sur un trajet difficile au centre-ville. Puis soudain entre une jeune femme blanche ou autochtone, énervée, sans ses souliers, vêtue seulement d’un pantalon cour et d’une camisole, les épaules découvertes, marchant rapidement dans l’allée du bus en s’exprimant péniblement. Je crois l’entendre dire qu’elle veut un chandail et puis elle va s’asseoir au-devant de l’autobus. C’est à ce moment qu’une vieille dame, une femme noire, un peu ronde et bien vêtue dans un manteau jaune, se lève, s’approche d’elle et lui donne un grand châle de laine, très beau et de toute évidence dispendieux. La jeune tentant de trouver des manches qui n’existaient pas dans ce châle, incapable de s’en servir, la vieille dame s’approche et l’aide tranquillement à l’enrouler autour de ses épaules, sans manifester plus d’émotion que celle qu’on aurait à vêtir d’une serviette de plage un enfant qui revient de la piscine.

    J’en suis resté bouche bée, non pas honteux, mais surpris, comme si j’avais vu un pan de la réalité s’ouvrir sur une autre dimension. (Ma honte est venue plus tard, la honte de celui qui se dit, « aurais-je fait la même chose? », « pourquoi n’ai-je pas réagi moi aussi ? »).

    Cet événement m’a fait réaliser que la crise que nous traversons, celle du sans-abrisme et de la toxicomanie, nous a laissé aveugles. Un couple de déficients intellectuels – dont l’un est sous curatelle – peut ainsi dormir dans le métro de Montréal depuis des années, et personne ne fait rien pour régler la situation (voir ce reportage récent dans La Presse). La bureaucratie est devenue indifférente. Quelques passants les aperçoivent obliquement, ressentent un malaise, donnent quelques trucs comme des serviettes, et voilà, ils continuent leur chemin pendant que la misère, le désespoir ou l’abandon continue son œuvre. On parle ici d’une faillite collective, pas tellement individuelle, bien entendu.

    Après mon expérience dans l’autobus, je suis maintenant convaincu que l’amour, au contraire de ce qu’on en dit, n’est pas aveugle. L’amour voit la réalité comme elle est, brise les cloisons qui nous séparent, brise les vagues et nous solidarise1.

    Quand on dit que l’« amour est aveugle », il s’agit en fait d’autre chose, il s’agit d’un mythe, d’une histoire qui n’est pas de notre monde mais de celui des idées. L’origine de cet adage est très lointaine. Elle décrit l’amour romantique.

    Il se pourrait que l’adage soit inspiré du mythe de Éros et Psyché, lequel est assez bien connu2. Ce mythe est riche et les interprétations abondent. Il est intéressant pour sa résonance psychologique, parce qu’il suppose – littéralement – que l’âme est aveugle, que l’amour doit rester invisible, mystérieux, que l’âme ne doit pas douter mais faire confiance, sans succomber à la crainte ou la curiosité. Le mythe intéresse aussi parce qu’il s’agit d’une vision idéaliste de l’amour dans laquelle, malgré la faiblesse des protagonistes, leur malice ou désobéissance, le thème de la beauté s’impose. À la fin, en toute logique, la belle âme se réconcilie avec l’amour et Psyché devient immortelle…

    Mais qu’adviendrait-il de ce mythe si la curiosité, inspirée par la crainte, faisait voir, non pas une beauté idyllique, le dieu Éros, mais une laideur repoussante, une déformité, une chose terrifiante, une horreur véritable?

    Le christianisme, plus particulièrement, mais aussi les autres religions fondées sur l’amour et le martyr, comme la foi bahaïe, ont apporté une réponse à cette question. L’amour-passion, l’amour captatif et intéressé, pour ne pas dire cupide (fondé sur le « désir », comme celui de Éros-Cupidon…) est remplacé dans le christianisme par agapè (traduit par caritas, « charité », en latin), soit l’amour-acceptation, l’amour fraternel et bienveillant.

    Dans la foi qui reconnaît la souffrance du prochain, l’idéalisme se double ainsi d’un réalisme tragique, celui de l’amour sacrificiel, celui de l’abandon et l’oubli de soi, celui de la prise en charge. La passion du Christ exprime parfaitement cet amour sacrificiel, mais il est exprimé aussi dans les Évangiles dans des formes plus ordinaires, comme celui d’offrir de l’eau à l’assoiffé ou celui de venir au secours d’un blessé sur le chemin. La parabole du bon samaritain3 exprime ce message; tout comme l’extraordinaire bonté de cette femme que j’ai vue secourir une autre femme dans l’autobus un soir d’hiver à Ottawa. Après tout, le royaume des cieux n’est pas si loin… Il suffit de regarder de plus près.

    1. Intéressant de noter que le titre du film de Lars Von Trier, Breaking the Waves, fut traduit en français par L’amour est un pouvoir sacré. ↩︎
    2. Fille de roi, belle au point d’éloigner les prétendants, la jeune Psyché (âme en grec) suscite la jalousie de la déesse de l’amour, Aphrodite. Celle-ci commande à son fils Éros de la faire s’éprendre d’un monstre (détail important) et fait amener Psyché sur un rocher au sommet d’une montagne pour qu’elle soit séduite par ce monstre. Éros, toutefois, s’éprend de la belle Psyché et décide de ne pas remplir sa mission. Il fait emporter Psyché par le zéphyr (un vent d’ouest, très doux) dans un magnifique château et lui fait vivre richesses et plaisirs, à condition qu’elle ne cherche pas à voir son bienfaiteur et son amant, Éros (autre détail important). Bien entendu, Psyché sera induite pas ses vilaines sœurs à connaître l’identité de celui qui s’occupe si bien d’elle. La curiosité tourne au drame, Psyché découvre son amant (son monstre) pendant qu’il dort et, émue par tant de beauté, le brûle par accident en faisant tomber sur lui une goutte d’huile de sa lampe. Éros s’enfuit précipitamment; Psyché est alors chassée du paradis. L’histoire finit bien cependant. Après avoir erré et cherché sans relâche pour retrouver son amant, Éros la trouvera endormie, la piquera de sa flèche pour la réveiller, et l’épousera avec la permission de Zeus. Psyché (l’âme) devient alors immortelle… ↩︎
    3. Luc 10:29-37 ↩︎
  • L’inconscience américaine

    L’inconscience américaine

    C’est dans une lettre écrite en 1811 que le comte Joseph de Maistre, monarchiste émigré et papiste, aurait prononcé cette phrase fameuse: « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite ».

    À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à changer de président, il ne saurait mieux dire… On peut se demander, en effet, si les Américains ont véritablement choisi leur nouveau dirigeant ou si une sorte de mythe était à l’œuvre, ou encore la personnification d’un zeitgeist américain, une expression que les anglo-saxons utilisent pour désigner l’« esprit du temps ».

    À cet égard, considérant le caractère aberrant du personnage, je m’autorise quelques hypothèses…

    J’écarte d’emblée l’hypothèse réaliste, la moins intéressante, celle qu’à peu près tout le monde adopte dans les médias : les électeurs ont choisi leur président, c’est la démocratie qui a fait sont œuvre. Trump a reçu 77.3 millions de votes, 2.3 millions de plus (1.5 %) que Harris, moins de 50 % du vote mais assez pour remporter le collège électoral.1 On peut blâmer le manque de stratégie des Démocrates, le ressentiment populaire, le clivage urbain-rural, l’échec de la globalisation, la désinformation, l’argent et le vote ethnique, mais bon, l’affaire est entendue, le peuple et la Constitution ont parlé.

    Personnellement, je ne trouve pas cette explication suffisante. Elle a, pour moi, quelque chose de limité, d’insatisfaisant. Je préfère l’hypothèse allégorique…

    Car l’ancien-nouveau président est, au fond, une personne assez médiocre. Une personne moralement déficiente, assoiffée de pouvoir et de reconnaissance, c’est certain, mais n’y en a-t-il pas d’autres? Pour qu’un personnage aussi clinquant ait accumulé un tel capital politique, un tel rayonnement à l’échelle mondiale, il faut qu’il représente autre chose que ses propres croyances ou convictions, s’il en a. C’est une erreur de prêter autant d’attention à l’individu, de lui attribuer tous les maux, de penser qu’il se réduit à lui-même, qu’il est le phénomène. Je pense qu’il représente une réalité spirituelle plus vaste, invisible et supérieure. Encore une fois, dois-je le répéter, je ne parle pas ici de la volonté du peuple…

    Par exemple, il est permis de penser que nous assistons à un affrontement mythologique titanesque entre des forces bienveillantes ou malveillantes. Le symbolisme religieux regorge de tels récits. Dans l’hindouisme, les asuras ont cette fonction archétypale dans leur opposition aux devas. On les décrit comme des êtres puissants obsédés par leur soif de richesse, d’ego, de colère, d’absence de principes, de force et de violence. Le rakshasa, dont j’ai reproduit une image ci-dessus, est l’un de ces asuras, un être démiurge qui hante la terre, guerrier, mangeur de chair humaine, doté de pouvoirs supernaturels au service du mal. Il peut changer de forme physique et, en tant qu’illusionniste, il est capable de créer des apparences qui sont réelles pour ceux qui y croient ou qui ne parviennent pas à dissiper l’illusion. Si l’on regarde de très haut, et qu’on enlève la lorgnette réaliste médiatique, on peut croire en effet qu’un tel asura a gagné les dernières élections : une puissance du mal a créé l’illusion.

    Si vous êtes incroyant, sceptique ou non-voyant et que cette dernière hypothèse vous semble poussée, il est possible alors d’aller du plan métaphysique au plan métapsychologique. Je ne connais pas bien la psychologie analytique de Jung, mais je sais qu’il a développé la notion d’inconscient collectif. N’est-il pas possible de voir dans le résultat de l’élection présidentielle américaine une manifestation de cet inconscient? Je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de ce président, encore une fois, un archétype et une personnification ou un révélateur de l’inconscient collectif des Américains. Je mélange peut-être les concepts, mais qui peut affirmer sans hésitation que Trump n’a pas ce pouvoir de représenter le zeitgeist américain?2

    Quoiqu’il en soit, nous entrons maintenant – lundi le 20 janvier à midi – dans l’ère du mal. Je doute que cette période qui commence serve à purger de l’inconscient collectif américain ce mal qui le ronge. Le mal est profond. La tension pourrait cependant diminuer après ce transfert d’énergie. Rassasié de chaos et destruction, les titans aussi peuvent se fatiguer et décider de faire une trêve. Pour un temps, du moins, souhaitons-le!

    1. Il y avait quand même un peu de magie dans sa victoire… Je note qu’il a gagné avec seulement 229,766 votes de plus dans le trois États clés de Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin; il suffisait donc pour la candidate Harris d’obtenir 114,885 votes bien répartis dans ces trois états, soit 0.074 % du vote total, pour éviter la défaite (60134 en Pennsylvanie, 40052 au Michigan, 14699 au Wisconsin. Je note aussi que, pour l’élection présidentielle sans doute la plus importante dans l’histoire de ce pays, le taux de participation a été de 63.9% (en baisse de 2.7%). ↩︎
    2. Soit dit en passant, le nom Trump n’est pas sans intérêt: le mot correspondant en anglais signifie l’emporter, prévaloir, comme dans « ambition trumps loyalty »; il désigne par exemple un trump card, un atout, une carte maîtresse; il a donné le mot « trumpet » et correspond étymologiquement à une panoplie de mots en français : trompe-l’oeil, trompe-la-mort, trompette, tromper, etc. ↩︎
  • Le Québec se tue

    Le Québec se tue

    La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

    Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

    Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

    Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

    Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

    Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

    Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

    Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

    À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

    1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
    2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
    3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
    4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
    5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
    6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎

  • Les cœurs purs – 1

    Les cœurs purs – 1

    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

    A. Rimbaud, « Le coeur supplicié »

    Rimbaud ne pardonnerait pas ce que je vais faire ici. Il suppliait son maître, Georges Izambard, à qui il envoya ce poème, de « ne souligner ni du crayon ni — trop — de la pensée ».1

    C’est pourtant à cette image du coeur supplicié, du coeur impur, que j’ai pensé après avoir vu le film biographique sur Bob Dylan, A Complete Unknown. La veille de la rupture de Dylan avec la musique folk au festival de Newport, sentant sans doute la trahison qui s’en venait, Pete Seeger lui raconte la parabole de la teaspoon brigade. Il lui demande de chanter « the right way » au concert du lendemain. Ceci aura évidemment l’effet contraire de celui espéré par Seeger.

    De Rimbaud à Dylan, donc, le poète rejette le conformisme du maître et l’obsession puriste des formes traditionnelles. Le poète (maudit?) chique et crache à la poupe sa bile impure…2

    Nous vivons présentement une nouvelle tension entre le puriste et l’immoraliste: le pur et le corrompu s’affrontent sur la scène politique; le sage se multiplie en gourous de toutes sortes, donnant des leçons au débauché, au dépravé et au vicieux; les adeptes du bien-être veulent assainir toute chose bourbeuse, empestée ou contaminée.

    Ainsi, notre époque est celle de l’eau ozonée, des désinfectants à 99.9%, du beurre bio et des gels Purell. Tout comme elle est celle du vapotage, du compostage et des fromages au lait cru. D’un côté on médite ou fait du yoga, on cherche à se calmer, on mange vegan et on donne ce qu’il y a de mieux à son chien de race; de l’autre, on s’insulte, on a des rages au volant et l’on se délecte de viandes grillées sur des barbecues au gaz naturel qui empestent les voisins. Allez comprendre!

    Cette tension ne s’observe pas uniquement dans la consommation. Au cours du XXe siècle, la recherche de pureté s’est exprimée dans divers mouvements de la peinture abstraite (suprématisme, expressionnisme abstrait, abstraction géométrique, automatisme, etc.). À cette recherche de la forme ou de l’expression pure, s’est opposé, par ailleurs, le renouveau de l’art figuratif dans des mouvements comme celui de l’École de Londres, à laquelle appartenaient des peintres réalistes comme Francis Bacon — fasciné par la violence et la décomposition — ou encore Lucian Freud et Frank Auerbach.

    Je ne suis pas féru d’art contemporain mais il me semble qu’en ce début de XXIe siècle, cette dichotomie n’a pas été résolue. L’art abstrait et l’art figuratif, l’éthéré et le naturel, le pur et l’impur, bref, l’éclectisme, est devenu la norme.

    Maintenant, dans des domaines beaucoup plus sensibles, je remarque le purisme tout-puissant de la rectitude politique et de son corollaire, la censure sinon la punition en cas de déviation lexicale, spontanée ou non. Autour de ce phénomène, par une sorte de retournement malheureux sur le plan idéologique, le racisme migratoire valorisant la « suprématie de la race blanche » paraît s’opposer à la diversité, l’égalité et l’inclusion des citoyens de toutes origines. (La comparaison entre rectitude politique et racisme migratoire paraîtra provocante, mais je ne fais ici que constater le cœur supplicié du débat social et politique des actualités quotidiennes.)

    Cette liste des paradoxes du pur et de l’impur pourrait s’allonger indéfiniment. Tout ce qui concerne les principes et les règles pourrait servir d’observatoire. Mais pour revenir à Rimbaud ou Dylan, c’est le domaine de la psyché que je trouve le plus intéressant.

    En effet, quelle est la méthode par excellence, aujourd’hui, pour purifier la psyché souffrante de l’humain? La psychothérapie, sans doute, est purificatrice. Les bains hivernaux dans l’eau glacée, peut-être, qui sont devenus à la mode et qui apparemment servent à re-circuiter certains cerveaux apathiques ou névrotiques et même à rendre « joyeux » les endeuillés. Quant à la médication, elle n’a pas de fonction purgative comme telle, bien que certains psychotropes – dont les opioïdes que le corps médical prescrivait à outrance jusqu’à récemment – puissent avoir cet effet d’effacer la souffrance momentanément.

    Je trouve particulièrement intéressant l’utilisation du terme « catharsis » en psychothérapie. Ce terme d’origine grecque, utilisé en médecine, pouvait signifier « purification » au sens figuré. On s’en servait notamment pour désigner la purgation produite chez les spectateurs par la tragédie. Les psychiatres du XIXe siècle l’ont donc adopté pour décrire l’effet produit par la thérapie par la parole (talking cure), qu’une patiente de Breuer appelait aussi le « ramonage de cheminée » (le cas Anna O.).

    Toujours est-il que la psychothérapie humaniste contemporaine, qui s’appuie principalement sur la parole, est devenue cette façon commune de faciliter la purgation des interdits, traumatismes et autres conflits intérieurs logeant dans l’esprit, la mémoire, ou l’inconscient si l’on s’intéresse à la psychanalyse. Mais, à la fin, si la méthode est efficace pour permettre à l’individu de se libérer, elle sert principalement à l’adapter à son environnement — certains diront même à remettre l’animal social en état de fonctionner dans une société productive.

    L’emprise morale de la psychologie contemporaine, y compris cognitive ou behavioriste, se limite à peu près à cela. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, je vous l’assure, mais c’est une erreur de penser que le cabinet du psychologue est suffisant pour rendre l’humain meilleur.

    Quelle est donc la dimension morale ou spirituelle du jeu de bascule éternel entre le pur et l’impur, la purgation et l’engorgement? L’être humain peut-il se contenter d’être, pour toujours, suspendu à ce fil dont le mouvement n’est régulé que par des expédients culturels, politiques ou psychologiques? Ou ne peut-il trouver son équilibre dans une véritable unité morale?

    1. Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 (première « lettre du voyant ») ↩︎
    2. « Mon triste coeur bave à la poupe… / Mon coeur est plein de caporal ! », Le cœur supplicié, Rimbaud. ↩︎

  • La crise des droits humains

    La crise des droits humains

    À la veille de l’an 2025, alors que l’ordre multilatéral paraît vaciller sur la scène internationale, il semble opportun de discuter de l’état de santé du système des droits humains.

    Ce n’est certainement pas à moi de dresser un rapport détaillé des progrès ou reculs sur le terrain sous divers angles; je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais comme citoyen, il m’est permis de partager quelques impressions et mon point de vue sur le plan général ou philosophique. Je crois, en effet, que les droits humains traversent une crise d’identité ou, pour être plus précis, manifestent les symptômes d’un malentendu.

    Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater que les droits humains sont présentement bafoués à l’échelle de la planète. Le droit humanitaire est abusé dans des conflits violents au Soudan, en Ukraine, au Myanmar ou à Gaza. On parle de plus en plus de déportation de réfugiés ou de camps de concentration pour les illégaux. Les droits civils et politiques sont brimés un peu partout : les Ouïghours en Chine, les bahaïs en Iran, les dissidents politiques dans un nombre grandissant de pays (Russie, Iran, Corée du Nord, Venezuela, etc.). Les droits des femmes aussi sont en recul, plus récemment aux États-Unis. Sans mentionner les droits des autochtones ou les violations dites « mineures » de la globalisation (droits des travailleurs, travail des enfants, droit à l’éducation, droit au logement, etc.).

    On dit des droits humains qu’ils sont universels, inaliénables et indivisibles. Par universel, on comprend que tous les êtres humains, peu importe leur origine, genre, race ou nationalité, etc., en sont titulaires (art 2, al. 1, Déclaration universelle). Par inaliénables, que personne ne peut les céder ou en être dépossédé (préambule, D.U.). Par indivisible, qu’ils ne peuvent être considérés isolément des autres droits et que le respect de l’un est accompagné du respect de l’autre. On ne dit pas, toutefois, que les droits humains sont absolus; s’ils l’étaient, aucune limite ou violation ne serait justifiée et leur respect ne souffrirait aucun compromis. Cette possibilité de limiter les droits humains est d’ailleurs reconnue dans les instruments internationaux (art. 29, al. 2, D.U.) et nationaux (par exemple, à l’art. 1 de la Charte canadienne des droits et libertés).

    Cela dit, on se méprend de plus en plus sur la nature ou la portée des droits humains. Leur multiplication ou subdivision – pour ne pas dire la surenchère – est phénoménale (la troisième génération de droits fondamentaux comprendraient le « droit au développement », la quatrième le droit à l’autodétermination numérique). On confond aussi de plus en plus les droits individuels avec les droits collectifs, et on voit donc surgir l’emploi des clauses dérogatoires (pensons à la Loi sur la laïcité, à l’art. 4).

    Surtout, de plus en plus, on donne aux droits humains considérés subjectivement un caractère absolu qui s’oppose à leur nature relative dans un système qui englobent d’autres principes étatiques (par exemple, la sécurité publique). C’est comme si le droit humain devenait progressivement un droit individuel suréminent et que chaque motif de différence devenait un droit subjectif opposable à l’État.

    On critique donc dans certains cercles la dérive utilitariste, la « religion civile », le « primat absolu des subjectivités », etc. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression, que certains considèrent comme absolue, en dépit de l’interdiction des discours haineux. Ou encore à la liberté de recevoir des soins de santé sans accepter les mesures de santé publique, telle la vaccination. (On se rappellera du cri « Freedom » à Ottawa pendant le blocus des camionneurs).

    C’est ainsi que nous avons graduellement glissé dans l’ère de la post-vérité, de la polarisation, du radicalisme et de la subjectivité auto-référentielle. Il est ironique, tout de même, que ce glissement – cette régression – puisse être associé à l’évolution des droits humains. Est-ce la philosophie de l’après-guerre qui a produit ce retournement de l’universalisme moral objectif au relativisme moral subjectif? C’est possible. On notera, par exemple, le renversement du référent métaphysique dans la philosophie de la déconstruction.

    Si l’on dit « droits humains », cela dit beaucoup et très peu à la fois en ce qui a trait au fondement de ces droits. C’est dans cette ambiguïté que le renversement métaphysique se produit. La plupart du temps, dans une perspective réaliste, on met l’emphase sur l’énonciation du droit, d’une part, et son opposabilité (la capacité de le faire valoir), d’autre part. Mais qu’en est-il de la source des droits humains? Qu’est-ce qui les rend universels? Un droit est-il universel parce qu’il se réfère à l’humain seulement (d’où le qualificatif « droit humain »), ou parce qu’il se réfère plutôt à une certaine transcendance comme fondement (les droits de l’humain)?

    En parlant de la question du fondement des « droits de l’humain », les termes du débat ont été posés de la façon suivante par une théologienne : « Les uns les conçoivent dans le cadre d’un rationalisme et d’un humanisme laïc qui ne connaît pas d’autre fondement que l’auto-compréhension d’une humanité autonome. Les autres pensent la véritable autorité des droits de l’homme à partir d’une transcendance. Car il ne suffit pas de présupposer l’égalité des hommes. Il faut introduire une instance absolue, appréhendée à travers un acte de foi ou par l’intermédiaire d’une conscience métaphysique. »1

    À cet égard, il y a une différence subtile mais notable dans trois textes d’énonciation que j’ai consultés. D’une part, l’universel moral est exprimé en faisant référence à l’« Être suprême » dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892 ou à la « suprématie de Dieu » dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.3 D’autre part, pour fonder les droits humains, la Déclaration universelle s’appuie essentiellement sur la « reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule, D.U.).

    À première vue, on dira que l’approche choisie pour la Déclaration universelle est suffisante, qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus, que tous peuvent s’entendre sur la proclamation de la dignité humaine comme « idéal commun ». Mais ce serait ignorer que tous les peuples du genre humain n’ont pas la même conception de la dignité, plus particulièrement de la dignité individuelle de l’être humain. Certains valorisent le destin collectif ou de classe un brin davantage que le destin des membres individuels de leur société. D’autres valorisent la dignité des êtres humains à travers le prisme de leur propre groupe d’appartenance (ethnique, religieux ou racial), déshumanisant l’autre qui n’en fait pas partie. L’idée de l’humain apparaît relative à plusieurs égards et, en affirmant l’humain comme fondement d’un droit dont l’objet est l’humain, la Déclaration universelle paraît sombrer dans l’auto-référentiel d’un compromis politique : les droits humains sont proclamés par un groupe de nations, donc ils sont fondamentaux.

    Pour ma part, je trouve plus logique comme fondement celui qui s’appuie sur le prédicat méta-éthique d’une volonté absolue et transcendantale, celle d’un Être suprême duquel émanent toutes les valeurs : liberté, égalité, justice, vérité, vie, etc. Ce sont ces valeurs qui fondent la dignité de l’être humain, sa liberté et ses droits, et non l’inverse. Et ces valeurs requièrent toutes un point d’ancrage qui leur donne leur universalité, c’est à dire leur unité.

    1. G. Médevielle, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 N° 107, p. 69. ↩︎
    2. « En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » ↩︎
    3. « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit : » ↩︎
  • Carpe Diem, vraiment?

    Carpe Diem, vraiment?

    C’est un mystère profond que la beauté ne puisse être saisie du regard. Les peintres connaissent bien ce problème, ils tentent de le résoudre depuis des siècles, depuis la Renaissance surtout. À cette époque, alors que leurs regards, comme des miroirs, se sont tournés vers la nature, ils cessèrent de penser leur sujet et commencèrent à le regarder, à chercher la beauté dans l’acte même de regarder. Pourquoi, dites-moi, Rembrandt aurait-il peint une quarantaine d’autoportraits et Monet une trentaine de version de la cathédrale de Rouen?

    Mais la beauté – comme le jour – ne se laisse pas saisir. Combien faut-il de regards sur son modèle pour peindre un chef-d’œuvre? Combien de touches, combien d’« impressions », dans une toile de Rembrandt ou de Monet? Il n’est pas étonnant que l’art moderne en soit venu à représenter le beau comme une abstraction. Le résultat de nos représentations peut séduire mais, à la fin, la beauté réelle reste insaisissable. Elle est du domaine immatériel du « présent ».

    Il y a quelques années, par un matin gris, humide et déprimé de novembre, alors que j’étais prisonnier d’un embouteillage, je réfléchissais au temps qui passe. Ma vie me semblait comme un long film dont nous sommes les acteurs et dont nous ne pouvons sortir. J’ai réalisé alors qu’il est rigoureusement impossible d’arrêter la machine du temps dans laquelle les jours se succèdent les uns aux autres. Ce que nous appelons le moment présent m’est apparu comme une illusion d’optique, une illusion semblable à celle projetée sur un écran au cinéma.

    Au fait, combien de temps dure un instant? Quand on y pense, l’instant présent est enserré au creux du temps, comme une bille qui roule perpétuellement entre le moment qui vient de passer et le moment qui vient. Et la réalité, cette chose fugace qui se tient en équilibre au sommet d’une crête infiniment plus courte qu’un millième de seconde, elle paraît tout aussi brève.

    Puisqu’un instant ne se mesure pas, est-ce à dire que le réel, ce qui existe à chaque instant, se réduit dans le royaume de notre conscience à une sorte de mirage? Que si tout est changement constant devant nos yeux, qu’il faille conclure, comme Héraclite, qu’il n’y a pas de réalité absolue et que l’Être, eh bien, il n’est pas?

    Les réalistes objecteront que le monde existe bel et bien, qu’il est tangible, et pour preuve ils souligneront que chaque jour on meurt dans des collisions et tombe en bas des échelles. Mais qu’en est-il vraiment? Est-ce une preuve suffisante? À ce sujet, je m’en remets aux spéculations de la physique théorique et de la psychologie cognitive, que je trouve particulièrement intéressantes.

    Dans la théorie de la relativité, Einstein a démontré que le temps est relatif à l’espace, que l’espace et le temps forment une seule entité, l’espace-temps, et donc que le temps ou l’espace, comme tels, n’existent pas en soi. De même, à l’échelle des particules, la mécanique quantique a démontré que tout n’est pas localisé, qu’un déplacement dans l’espace-temps n’est pas toujours nécessaire et qu’une particule peut changer de caractéristique simultanément et exactement comme une autre particule située à des milliers d’années-lumière. C’est la théorie de l’« intrication quantique ». Enfin, des recherches plus récentes, menées par des psychologues de la perception, permettent de démontrer que le temps ou l’espace, comme nous les percevons, n’ont pas cette qualité objective que nous leur attribuons. La perception d’une chose serait une construction mentale a posteriori; la chose observée serait déjà ailleurs dans l’avenir quand notre cerveau la perçoit.

    Certains physiciens vont encore plus loin. Par exemple, quelques-uns ont affirmé que l’univers pourrait n’être qu’un gigantesque hologramme. Cette théorie a été proposée au début des années 1990 par deux scientifiques renommés, le prix Nobel de physique Gerard ‘t Hooft et le cofondateur de la célèbre théorie des cordes, Leonard Susskind. Ils ont affirmé que l’espace dans lequel nous vivons, avec tout ce qu’il contient, serait une projection holographique. En se fondant sur l’étude des trous noirs et de l’horizon des événements, ils ont déterminé mathématiquement que l’univers perceptible, structuré en trois dimensions, serait en fait la projection d’une somme d’informations se trouvant sur une surface en deux dimensions.1

    Bien entendu, à l’échelle macroscopique, notre expérience clame le contraire. Nos perceptions confirment que l’espace et le temps existent comme catégories incontournables de la réalité. Mais depuis un siècle environ, ces catégories – comme la réalité sous-jacente – semblent avoir perdu leur caractère absolu en science. Les notions d’espace et de temps n’ont plus cette qualité objective qu’elles avaient autrefois.

    Si ces recherches sont fascinantes sur le plan scientifique, elles sont tout simplement stupéfiantes sur le plan philosophique. Est-ce à dire que l’Univers observable, sur lequel je bute mon corps et mon esprit, ne serait pas l’universelle réalité? Si tel est le cas, quelle est la source de ce rêve, de ce songe que les poètes et dramaturges évoquent si souvent? D’où vient cette lumière projetée dans le monde et, surtout, comment expliquer la matérialité de cette projection, la gangue dans laquelle ce qui existe prend forme?

    À cet égard, il vaut sans doute mieux s’en remettre à la religion et à la métaphysique qu’à la science, à la révélation et à la raison plutôt qu’à l’observation. Parménide a affirmé que « tout est plein de l’Être » et que l’Être est « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ». Dans une telle métaphysique, l’absolu ne peut assurément appartenir à notre réalité opaque dominée par le changement, la division, l’individualité et la perte. Nous sommes ici en plein dualisme. Puisque le monde, en ses aspects élémentaires, reste malgré tout imprégné de l’Être, et que l’univers existe, ne serait-ce qu’en deux dimensions – bref, puisqu’il y a quelque chose plutôt que rien – il faut croire que la manifestation réelle de l’Être relève d’une intention, si ce n’est d’une chute ou d’une dégradation.

    1. D’autres chercheurs ont reconnu la valeur de la théorie et ont voulu la corroborer scientifiquement. Puisque le principe holographique est basé sur un postulat de la mécanique quantique voulant que la texture de l’Univers soit composée de minuscules oscillations de membranes, semblables à des pixels sur un écran, un appareil a été construit – l’holomètre – pour détecter ces oscillations dans l’étoffe de l’espace-temps. Le projet, financé par le Département de l’Énergie des États-Unis, est en cours au Fermilab afin de détecter le « bruit holographique » émanant de telles oscillations. ↩︎
  • Ce qui « est »

    Ce qui « est »

    Parménide est un penseur immense de la philosophie grecque présocratique. Je ne saurais prétendre en parler d’autorité. Néanmoins, je crois pouvoir partager quelques informations à son sujet et une intuition. 

    Parménide a vécu au tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C. De son oeuvre, il ne reste que des fragments de son traité intitulé De la nature. Malgré cette rareté des sources, Parménide demeure l’un des philosophes les plus influents de la pensée occidentale. Il était admiré de Platon, qui lui a consacré un dialogue socratique, Le Parménide, lequel aurait marqué le virage de la pensée platonicienne vers la théorie de l’Idée et des Formes.

    On dit de Parménide qu’il est le fondateur de l’ontologie, la science de l’être, et il conserve son influence dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.  Dans son traité, Parménide oppose l’Être – vérité immuable – à l’opinion – errance humaine. Pour reprendre une formule célèbre qui résume sa pensée, pour lui, « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas ». Il a affirmé ainsi le caractère absolu et transcendant de l’Être (si ce qui est, est, il existe donc un être en tant qu’être uniquement, un être en soi, absolu).

    On oppose donc Parménide au philosophe Héraclite, qui vécut à la même époque et qui a affirmé le contraire. Selon Héraclite, tout n’est que changement et harmonie des contraires et l’Être, donc, n’est pas.  Autrement dit, il ne peut y avoir d’Être absolu si ce qui est, par nature, est changeant.

    Quand on y pense, c’est une époque extraordinaire de l’aventure humaine que celle qui a vu naître à peu près en même temps, du côté de l’occident, Parménide et Héraclite, et du côté de l’orient, le monothéisme juif et Bouddha (Siddharta Gautama). Il semblerait que le développement du cerveau humain et l’évolution de la pensée ait atteint un stade critique à cette époque. 

    Du côté de l’occident, on connaît, bien entendu, le monothéisme des religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam, foi baha’i). Dans ces religions, le Dieu unique (affirmé dans le premier commandement du décalogue) est l’Être suprême, un Être transcendant, omnipotent, omniscient, bienveillant, un Dieu personnel. Du côté de l’orient, Bouddha découvrait des vérités semblables de la philosophie d’Héraclite. Plus particulièrement, que tout est impermanent, sans substance et source de souffrance. Ainsi, à la philosophie occidentale de l’Être de Parménide, il oppose à peu près en même temps une philosophie non-dualiste de la vacuité, selon laquelle les choses et les êtres n’ont pas d’essence, n’ont pas d’être en soi, et dans laquelle l’absolu (le nirvana) est représenté comme vide. 

    Au mysticisme de l’Être, conçu comme sphère intacte chez Parménide et si bien représenté selon moi par le « Cercle noir sur fond blanc » de Malevich, dans le mouvement suprématiste moderne de la peinture occidentale, on peut opposer le mysticisme du vide, représenté de façon étrangement concordante par le symbole de la vacuité et de l’achèvement (Enso) dans le bouddhisme Zen.