Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎
  • Les uns contre les autres

    Les uns contre les autres

    Il faut parfois souffrir la mort d’un être aimé pour reconnaître la lumière qui émane de nos vies.

    En examinant les photos d’une amie proche, récemment décédée, une personne très chère avec qui notre famille a vécu tant de choses depuis tant d’années, j’ai été saisi par l’extraordinaire contraste que ces photos révélaient entre la vie ordinaire que nous partagions, et les perles qui se cachaient dans ces instants volés par la caméra.

    Nous gardons ces souvenirs, ces moments volés, comme des cailloux qui nous font revenir sur nos pas, des trésors archéologiques qui permettent de reconstruire notre vie. Mais, en réalité, ces symboles de notre passé sont plus que des artefacts ou des ruines; ils sont des moments auréolés de lumière, de petites étincelles qui raniment notre conscience, la font vibrer.

    Regardez, pas exemple, cette toile de Renoir, Le Bal du moulin de la Galette. Je veux dire, regardez-la vraiment pour comprendre le contenu de vie que ce chef d’oeuvre renferme. Il ne s’agit pas d’un cliché, bien entendu, mais d’impressions que le peintre a eues en observant cette fête, comme n’importe quelle autre fête.1 Renoir, ce très grand peintre, offre ici un regard sur des instants de la vie ordinaire, sur le bonheur des amoureux, des artistes, des gens qui vont à la galette le dimanche pour bavarder, boire et danser. Malgré les défauts qui inévitablement accablent leurs vies, malgré l’insatisfaction ou les tracas qui sûrement affectaient ces personnes (peintes sur le vif par Renoir), la toile nous enseigne qu’il s’y loge un grand bonheur. Regardez la lumière scintillante et les visages roses de joie.

    Il n’est pas besoin de perdre un être cher pour faire l’expérience de ce contraste et apercevoir une lumière cachée dans la réalité. Chacun sait qu’un voyage dans un endroit magnifique, longtemps attendu, n’est jamais vécu avec une satisfaction entière, à la hauteur du rêve qu’on en faisait. Parfois il fait trop chaud, parfois il y a une dispute, parfois les enfants sont malades. Pourtant, au retour, on regarde nos photos et notre voyage en famille, on examine nos souvenirs, on se remémore nos aléas et nos plaisirs, et mystérieusement tout semble devenir unique et extraordinaire.

    Nous vivons les uns contre les autres, nous vivons mal, mais dans la coquille médiocre de nos vies, pourtant, se cachent des éclats de bonheur. Il faut savoir les remarquer, il faut cultiver ces perles, les extraire et les rendre encore plus brillantes.

    1. Voir aussi Le Déjeuner des canotiers du même peintre. ↩︎
  • La réalité cachée

    La réalité cachée

    Drogues, psychothérapie, religion et poésie

    — Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin.

    A. Rimbaud, Adieu, Une saison en enfer

    En revenant de Montréal, récemment, j’écoutais l’épisode d’un podcast de la CBC portant sur l’utilisation de drogues en psychothérapie.1 L’emploi de psychédéliques pour traiter les traumas est en hausse par les temps qui courent. Malgré les restrictions et mesures de sauvegardes établies par les autorités réglementaires, le phénomène a pris les allures d’une mode.

    L’expérience partagée par une thérapeute pendant cet épisode était fascinante. Les séances menées par cette thérapeute, séances qu’elle diffuse en ligne, sont menées avec compassion, rigueur et professionnalisme. Elles sont aussi spectaculaires. En est-il toutefois toujours ainsi?

    Je ne mets pas en doute ni n’affirme le potentiel thérapeutique de l’emploi des psychédéliques pour résoudre des traumas. Des experts sont là pour ça et certains qui ont plus d’expérience et de savoir en ont fait l’éloge, affirmant que ce serait le premier développement sérieux pour le traitement de la dépression et des traumas depuis l’invention des antidépresseurs.2

    Ce qui m’intéresse dans le phénomène est plutôt ce qu’il révèle de notre rapport à la réalité cachée des choses, à une autre réalité, à la réalité réelle. À cette réalité enfouie dans l’inconscient ou celle d’un ordre supérieur…

    Dans le poème cité en exergue, Rimbaud faisait son adieu à la vision poétique pour embrasser, comme il le dit, la « réalité rugueuse » :

    Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !

    Cette réalité rugueuse, c’est celle que nous vivons tous les jours, la vie quotidienne. Nous nous réveillons, déjeunons, courons pour aller au travail, exécutons nos tâches avec émotion, conviction et logique, bref nous faisons ce que le cerveau est entraîné à faire, ce pour quoi il a été conditionné : construire le monde, habiter le cadre logique et le monde physique quadridimensionnel, donner à la vie un semblant de réalité.

    La question est de savoir s’il y a plus que cela. Quoi qu’en disent les hippies des années 60 qui prenaient du LSD, je ne suis pas certain que la consommation de psychédéliques, en thérapie ou comme loisir, ouvre la porte sur une autre réalité.

    La position de principe est de penser que Lucy in the sky with diamonds n’était rien d’autre qu’une hallucination, un réarrangement des neurones, un certain dysfonctionnement du cerveau produisant une illusion symbolique nouvelle. Un trip, une visite à la fête foraine.

    Même chose pour la poésie, qui peut être vue comme un effort sobre – quoi qu’en dise Baudelaire3 – pour changer notre vision du réel, en augmenter l’ampleur, déplacer les bornes qui l’enferment, le faire sortir de sa logique infernale et froide, de sa platitude.

    Les psychédéliques, la poésie, ce n’est peut-être à la fin qu’une autre façon de voir la réalité, une façon de la voir autrement. Pas surprenant, donc, que les substances utilisées en thérapie puisse faire sortir les traumas de leur coin caché au fond de la mémoire, de l’exhumer de leur trou noir.

    Mais qu’en est-il alors de la religion, de l’idéalisme transcendantal et plus particulièrement de l’expérience mystique? Celle-ci permet-elle de déchirer le voile, de voir une autre réalité de l’autre côté du miroir terrestre, en un mot, de voir l’au-delà? Les mystiques au sommet de l’exaltation ont peut-être cette capacité; les prophètes appellent « Réalité » (la vraie, la seule, la réalité réelle) cette autre réalité. Mais rien ne dit qu’ils n’ont pas alors, animés par leur foi brûlante, la même expérience que les poètes ou les utilisateurs de psychédéliques.

    Les religions du monde, les religions dualistes surtout, ont toutes une vision de Dieu qui le place en dehors du monde matériel et contingent. Le paradoxe est qu’il est possible de s’en approcher, comme être vivant, mais jamais de le connaître. Même les religions monistes qui s’en remettent à une essence, ou « substance » comme disait Spinoza, peuvent lui attribuer un caractère transcendant ou universel. Ainsi, le bouddhisme Zen de l’école Mahayana, bien que reconnaissant le caractère irrémédiablement changeant de la réalité, reconnaît une essence immuable, qu’elle appelle le Nature de Bouddha, à laquelle tous peuvent accéder par la pratique ou subitement.

    Il faut donc postuler, du moins en religion, l’existence d’une autre réalité, mais admettre aussi que celle-ci reste inconnaissable. Comme le dit le prophète Baha’u’llah, dans le Livre de la certitude :

    [Dieu] est et a toujours été voilé dans l’antique éternité de son Essence et, dans sa Réalité, il restera éternellement caché aux yeux des hommes.

    Il ne sert donc à rien de le poursuivre dans son royaume. Pour le connaître, il suffit de savoir reconnaître son parfum et son chant entre les branches qui nous en séparent. La contemplation, la bonté et l’humilité, sont des gages sûrs de pouvoir ressentir, en notre conscience humaine si limitée, ne serait-ce qu’un atome de son existence. Ce ressenti, c’est le sentiment d’émerveillement qui nous emporte en lisant un poème, en admirant une œuvre d’art, en regardant les splendeurs du monde naturel, lesquelles sont toutes, à la fin, des traductions lyriques ou géométriques d’un langage qui n’est parlé que dans cette autre réalité.

    Aussi, avant que le Rossignol du paradis mystique ne regagne le jardin de Dieu, avant que les rayons de l’Aurore spirituelle ne retournent au Soleil de vérité, efforce-toi, dans le tas de poussières qu’est le monde mortel, de capter les effluves du jardin éternel pour vivre à jamais à l’ombre des peuples de cette cité. Et lorsque tu auras atteint cette très haute condition, tu contempleras l’Aimé et tu en oublieras tout le reste.4

    Quant aux drogues, sans pouvoir en parler d’expérience, j’ai mes doutes à leur sujet. Baudelaire en a parlé comme des « paradis artificiels » dans leur rapport à la création littéraire. En ce qui concerne la psychothérapie, je crains que l’engouement ressemble à celui qu’on avait pour l’hypnose au 19e siècle pour le traitement des névroses. Effet réel, mais effet passager, en avait conclu Freud avant d’inventer la psychanalyse.

    Ne cherche-t-on pas aujourd’hui, comme autrefois, des chemins de traverse? Le succès initial des psychédéliques en psychothérapie, on ne peut qu’espérer qu’il soit bien fondé, qu’il soit bien réel, mais sachons rester prudents…


    1. Consultez l’excellent podcast On Drugs de la CBC, en particulier l’épisode 9 de la saison 3 : « Do Drugs Belong in Therapy ». https://www.cbc.ca/listen/cbc-podcasts/157-on-drugs ↩︎
    2. Écoutez cette conversation fascinante avec le Dr. Bessel van der Kolk sur le show de Ezra Klein : https://www.nytimes.com/2021/08/24/opinion/ezra-klein-podcast-van-der-kolk.html ↩︎
    3. « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. […] Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous! » ↩︎
    4. Baha’u’llah, Les Sept Vallées, « 7. La vallée de la vraie pauvreté et de l’anéantissement absolue ». ↩︎
  • Les cœurs purs – 3

    Les cœurs purs – 3

    « L’amour est un voile entre l’amant et l’aimé »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Nous ne savons plus ce qu’est l’extase. C’est l’une des clés du divin que nous avons perdues en quittant la pratique religieuse. Notre époque est celle du triomphe du cogito : Je pense, donc je suis.

    La pratique de la méditation, ou celle du Yoga, est en hausse dans notre société. Celle du sport extrême aussi. Depuis notre sortie de l’église, nous cherchons une façon de nous reconnecter avec l’absolu, ou plutôt une sensation équivalente à celle d’y être emporté. Entre les substances psychédéliques, l’ecstasy et le binge drinking, on se cherche. On cherche un succédané de l’absolu…

    Dans notre culture normalisée, même l’amour, la grande fontaine d’extase, est devenue ou bien morne et régulée, ou bien empoisonnée et affligeante. On prône l’autonomie, la préservation, l’équilibre et le contrôle de soi.

    Qui veut s’abandonner à l’amour aujourd’hui, s’il faut rester sur ses gardes, si l’on en fait un manque d’estime de soi, si l’amour doit céder le pas à l’égo adapté et équilibré?!

    Pourtant, l’amour – de sa dame ou de son Dieu – est le chemin le plus sûr vers l’extase, et ce depuis des siècles. C’est dans l’amour que le soi se perd, s’abolit, se fusionne à l’être cher.

    Je ne prendrai ici que l’exemple des mystiques, ceux de la tradition du soufisme islamique que j’ai étudié récemment. Les soufis pratiquent des rituels de prières et de mouvements répétitifs (dhikrs), utilisent leur audition (sama) pour déclencher des transes musicales, pour être menés vers l’extase (wajd) et l’annihilation du soi (fana).1

    Surtout, comme l’ont révélé tant de poètes persans, les soufis récitent des poésies amoureuses qui les transportent vers ce sentiment d’intimité avec l’Absolu, l’Être suprême, le Dieu unique qui contient tout si l’on peut s’y abandonner.

    «  Allume dans ton âme le feu de l’amour
    Et brûle toute pensée et toute adoration.  »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Je l’avoue, le mysticisme religieux qui s’en remet à l’amour comme passage vers l’Absolu est ma plus grande fascination. J’ai beaucoup de mal à penser à une autre forme rituelle d’accès au divin pour la conscience humaine. C’est dans l’Amour que les barrières tombent, que le soi s’envole vers l’être aimé comme l’oiseau s’échappe de sa cage. Comme le dit le prophète persan Baha’u’llah :

    « L’amour ne veut pas de l’existence et ne tient pas à la vie : dans la mort, il voit la vie et cherche la gloire dans la honte. Il faut beaucoup de bon sens pour mériter la folie de l’amour et une grande force d’âme pour être digne des liens de l’Ami. Béni est le cou pris dans son lacet, et heureuse la tête embrassant la poussière dans le sentier de son amour. Renonce à toi-même, ô ami, afin de trouver l’Incomparable et renonce à cette terre mortelle pour chercher abri dans le nid céleste. Si tu veux allumer le feu de l’existence et être prêt à cheminer vers l’amour, annihile-toi !  »
    – Baha’u’llah, Les sept vallées (« Vallée de l’Amour »)

    Dans une très faible mesure, le commun des mortels peut faire l’expérience de ce « feu de l’existence ». Quiconque est tombé amoureux a ressenti cette fièvre qui trouble la perception du réel pendant un temps. Mais qui peut prétendre avoir été consumé par l’amour? L’amour mystique dont parle les poètes et prophètes est d’un autre ordre. La différence entre l’amour moderne et l’amour mystique est aussi grande que celle entre le froid ressenti en touchant un glaçon et celui que l’on ressentirait, nu, debout, sur une banquise au pôle nord. Il n’y a pas de comparaison possible.

    Pourtant, l’amour ressenti sur cette terre peut-il à lui seul nous faire connaître Dieu? Au grand dam des autorités religieuses, les soufis ont prétendu que oui, qu’il n’est pas nécessaire de respecter la loi religieuse pour accéder à Dieu.

    Si l’extase mystique est réservée à quelques fous de Dieu, que reste-t-il aux autres mortels pour connaître le divin en ce monde? La loi des prophètes serait-elle le meilleur chemin, le chemin avéré, pour se rendre patiemment au sommet?

    Comme le dit le prophète Baha’u’llah dans son oeuvre, Les septs vallées :

    « Il nous faut donc travailler à détruire notre condition animale jusqu’à ce qu’apparaisse en nous le sens de l’humain. »

    Et encore:

    « Que dans ces pérégrinations, le voyageur ne s’écarte pas, fut-ce de l’épaisseur d’un cheveu, de la « Loi » qui est le secret même du « Cheminement », le fruit de l’arbre de « Vérité ». »

    C’est, au fond, le programme de toutes les religions, celui auquel s’opposait si vigoureusement le philosophe Nietzsche. C’est la lutte éternelle entre l’idéalisme apollinien et le réalisme dionysiaque, entre le disque solaire et la vigne, entre la raison aveugle et l’ivresse.

    Les prophètes ont cette particularité qu’ils n’abolissent pas les lois sans les remplacer. La loi est le fardeau de l’âme faible, comme la croix est celle des martyres… Elle est pénible mais avons-nous le choix de la porter?

    1. Cette excellente introduction peut être consultée sur le site de Filip Holm, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Yc9k9nvIHOU?si=TPBCqNMLbJ6j-taU ↩︎
  • Cul de sac

    Cul de sac

    Voir un être cher, son amie, sa soeur, mourir lentement, cruellement, trop jeune, arrache le coeur. C’est une épreuve que j’ai vécue et je vis.

    C’est peut-être ce qui explique qu’une chanson québécoise que je ne connaissais pas a attiré mon attention ces derniers jours. Je parle de La fin du show, un chanson des Cowboys fringants, écrite par Jean-François Pauzé et chantée par le défunt Karl Tremblay peu de temps avant sa mort.

    La Fin du show est une chanson terrible. Une chanson bien tournée, accrocheuse, mais de celles qui veulent surtout provoquer et qui rendent triste.

    La fin du show est la chanson d’un déprimé, d’un condamné, d’un désespéré en colère qui s’apprête à mourir quand sa vie, son « show », finit trop tôt.

    En écoutant cette chanson, j’ai pensé à la chanson de Charlebois quand il déprimait d’être « ordinaire ». La chanson par laquelle il a enterré son génie. J’ai aussi pensé à tous ces pauvres gens malheureux au teint pâle que j’ai côtoyés pendant des années alors qu’ils attendaient leur traitement de chimiothérapie au centre de cancérologie.

    Bref, la fin du show, une chanson glauque, est une chanson fuckée. Je ne comprends pas qu’elle puisse avoir plu. C’est comme célébrer une chanson qui encourage l’auto-mutilation, une drogue que l’on prescrirait aux Québécois pour déprimer et s’ouvrir les veines. Vraiment, est-ce que c’est ça être triste et perdre un être cher?

    Ce n’est pas juste le ton abattu, le rythme monotone. C’est le propos sans imagination, au premier degré, qui agit comme un poison.

    « La santé dans le slow-fader, je cherche en vain une lueur

    « Ce soir c’est l’ombre de moi-même, Qui sans bruit, va quitter la scène, Pour passer d’l’autre bord du rideau

    «Faque c’est ça, on en est là (…), J’suis fatigué, j’peux pu chanter, J’en ai plein l’cul et le coeur n’y est plus

    Vraiment, est-ce que c’est ça mourir? Voir un être cher s’en aller?

    Dans le troisième tableau de la chanson, on vient à comprendre la frustration mortifère du parolier qui a eu l’indécence d’offrir cette chanson à un homme malade qui allait mourir.

    «Adieu, frères de larmes et de sang, Ou devrais-je dire à néant? Parce qu’au moment d’la fin du show, Y a rien d’l’autre côté du rideau

    «Chaque vie finit d’la même manière, C’est la seule justice sur la Terre, Tous égaux dans le cimetière, C’est c’qui arrive à la fin du show

    C’est donc la chanson déprimée d’un parolier sans espoir, d’un matérialiste et d’un athée. La vie est un « show », je me projette, je vis ébloui, j’ai « du fun en tabarnak », j’ai « une vie ben plus cool qu’la vôtre », et puis quand je suis poussé vers la sortie, que ma vie qui-n’est-pas-une-vie-mais-un-show est finie, je me « jette dans l’Univers », je tombe dans le grand rien, « pour que m’avale l’Univers ».

    Je ne peux pas juger une telle pensée morbide, un tel « instinct de mort » comme il le dit si bien. Qui suis-je pour juger un être blessé qui fait le deuil en colère de son ami? Mais le parolier, avec un instrument à sa disposition comme les Cowboys Fringants et leur idole Karl Tremblay, aurait dû s’abstenir. Sa chanson est indécente.

    Car quiconque affirme « Y’a rien d’l’autre côté du rideau », ou bien ment, ce qu’on ne peut lui excuser, ou bien ne sait pas qu’il ment, ce qui relève de l’inconscience d’un influenceur.

    Personne ne sait ce qu’il y a « d’l’autre côté du rideau ». Littéralement personne. Affirmer qu’il n’y a rien est une croyance certainement aussi indécente que celle d’un catholique qui croit aux « osti d’conneries » de l’enfer et du paradis.

    Vraiment, qui juge ici? Qu’est-ce qui lui prend à ce parolier d’affirmer son incroyance – son ignorance – comme une certitude? Comme la seule chose certaine?

    La foi est une affaire personnelle. Pour tout dire, je préfère la tristesse de Dagerman, qui n’avait pas cette passion du néant et qui, comme un révolté dans la pensée de Camus, a mis fin à ses jours sans déranger personne, sans crier sur les toits qu’il était « athée », sans donner des leçons de justice sociale au cimetière. Dagerman avait la tristesse noble :

    « Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieux, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu: on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose: le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

    Devant la mort, même la mort prématurée, Dagerman nous enseigne qu’il faut chercher la consolation sans hargne. Car si la tristesse est sans fond, la colère ne peut que la rendre plus profonde. Il n’y a que les larmes qui sont certaines.