Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎
  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎
  • Les uns contre les autres

    Les uns contre les autres

    Il faut parfois souffrir la mort d’un être aimé pour reconnaître la lumière qui émane de nos vies.

    En examinant les photos d’une amie proche, récemment décédée, une personne très chère avec qui notre famille a vécu tant de choses depuis tant d’années, j’ai été saisi par l’extraordinaire contraste que ces photos révélaient entre la vie ordinaire que nous partagions, et les perles qui se cachaient dans ces instants volés par la caméra.

    Nous gardons ces souvenirs, ces moments volés, comme des cailloux qui nous font revenir sur nos pas, des trésors archéologiques qui permettent de reconstruire notre vie. Mais, en réalité, ces symboles de notre passé sont plus que des artefacts ou des ruines; ils sont des moments auréolés de lumière, de petites étincelles qui raniment notre conscience, la font vibrer.

    Regardez, pas exemple, cette toile de Renoir, Le Bal du moulin de la Galette. Je veux dire, regardez-la vraiment pour comprendre le contenu de vie que ce chef d’oeuvre renferme. Il ne s’agit pas d’un cliché, bien entendu, mais d’impressions que le peintre a eues en observant cette fête, comme n’importe quelle autre fête.1 Renoir, ce très grand peintre, offre ici un regard sur des instants de la vie ordinaire, sur le bonheur des amoureux, des artistes, des gens qui vont à la galette le dimanche pour bavarder, boire et danser. Malgré les défauts qui inévitablement accablent leurs vies, malgré l’insatisfaction ou les tracas qui sûrement affectaient ces personnes (peintes sur le vif par Renoir), la toile nous enseigne qu’il s’y loge un grand bonheur. Regardez la lumière scintillante et les visages roses de joie.

    Il n’est pas besoin de perdre un être cher pour faire l’expérience de ce contraste et apercevoir une lumière cachée dans la réalité. Chacun sait qu’un voyage dans un endroit magnifique, longtemps attendu, n’est jamais vécu avec une satisfaction entière, à la hauteur du rêve qu’on en faisait. Parfois il fait trop chaud, parfois il y a une dispute, parfois les enfants sont malades. Pourtant, au retour, on regarde nos photos et notre voyage en famille, on examine nos souvenirs, on se remémore nos aléas et nos plaisirs, et mystérieusement tout semble devenir unique et extraordinaire.

    Nous vivons les uns contre les autres, nous vivons mal, mais dans la coquille médiocre de nos vies, pourtant, se cachent des éclats de bonheur. Il faut savoir les remarquer, il faut cultiver ces perles, les extraire et les rendre encore plus brillantes.

    1. Voir aussi Le Déjeuner des canotiers du même peintre. ↩︎
  • La réalité cachée

    La réalité cachée

    Drogues, psychothérapie, religion et poésie

    — Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin.

    A. Rimbaud, Adieu, Une saison en enfer

    En revenant de Montréal, récemment, j’écoutais l’épisode d’un podcast de la CBC portant sur l’utilisation de drogues en psychothérapie.1 L’emploi de psychédéliques pour traiter les traumas est en hausse par les temps qui courent. Malgré les restrictions et mesures de sauvegardes établies par les autorités réglementaires, le phénomène a pris les allures d’une mode.

    L’expérience partagée par une thérapeute pendant cet épisode était fascinante. Les séances menées par cette thérapeute, séances qu’elle diffuse en ligne, sont menées avec compassion, rigueur et professionnalisme. Elles sont aussi spectaculaires. En est-il toutefois toujours ainsi?

    Je ne mets pas en doute ni n’affirme le potentiel thérapeutique de l’emploi des psychédéliques pour résoudre des traumas. Des experts sont là pour ça et certains qui ont plus d’expérience et de savoir en ont fait l’éloge, affirmant que ce serait le premier développement sérieux pour le traitement de la dépression et des traumas depuis l’invention des antidépresseurs.2

    Ce qui m’intéresse dans le phénomène est plutôt ce qu’il révèle de notre rapport à la réalité cachée des choses, à une autre réalité, à la réalité réelle. À cette réalité enfouie dans l’inconscient ou celle d’un ordre supérieur…

    Dans le poème cité en exergue, Rimbaud faisait son adieu à la vision poétique pour embrasser, comme il le dit, la « réalité rugueuse » :

    Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !

    Cette réalité rugueuse, c’est celle que nous vivons tous les jours, la vie quotidienne. Nous nous réveillons, déjeunons, courons pour aller au travail, exécutons nos tâches avec émotion, conviction et logique, bref nous faisons ce que le cerveau est entraîné à faire, ce pour quoi il a été conditionné : construire le monde, habiter le cadre logique et le monde physique quadridimensionnel, donner à la vie un semblant de réalité.

    La question est de savoir s’il y a plus que cela. Quoi qu’en disent les hippies des années 60 qui prenaient du LSD, je ne suis pas certain que la consommation de psychédéliques, en thérapie ou comme loisir, ouvre la porte sur une autre réalité.

    La position de principe est de penser que Lucy in the sky with diamonds n’était rien d’autre qu’une hallucination, un réarrangement des neurones, un certain dysfonctionnement du cerveau produisant une illusion symbolique nouvelle. Un trip, une visite à la fête foraine.

    Même chose pour la poésie, qui peut être vue comme un effort sobre – quoi qu’en dise Baudelaire3 – pour changer notre vision du réel, en augmenter l’ampleur, déplacer les bornes qui l’enferment, le faire sortir de sa logique infernale et froide, de sa platitude.

    Les psychédéliques, la poésie, ce n’est peut-être à la fin qu’une autre façon de voir la réalité, une façon de la voir autrement. Pas surprenant, donc, que les substances utilisées en thérapie puisse faire sortir les traumas de leur coin caché au fond de la mémoire, de l’exhumer de leur trou noir.

    Mais qu’en est-il alors de la religion, de l’idéalisme transcendantal et plus particulièrement de l’expérience mystique? Celle-ci permet-elle de déchirer le voile, de voir une autre réalité de l’autre côté du miroir terrestre, en un mot, de voir l’au-delà? Les mystiques au sommet de l’exaltation ont peut-être cette capacité; les prophètes appellent « Réalité » (la vraie, la seule, la réalité réelle) cette autre réalité. Mais rien ne dit qu’ils n’ont pas alors, animés par leur foi brûlante, la même expérience que les poètes ou les utilisateurs de psychédéliques.

    Les religions du monde, les religions dualistes surtout, ont toutes une vision de Dieu qui le place en dehors du monde matériel et contingent. Le paradoxe est qu’il est possible de s’en approcher, comme être vivant, mais jamais de le connaître. Même les religions monistes qui s’en remettent à une essence, ou « substance » comme disait Spinoza, peuvent lui attribuer un caractère transcendant ou universel. Ainsi, le bouddhisme Zen de l’école Mahayana, bien que reconnaissant le caractère irrémédiablement changeant de la réalité, reconnaît une essence immuable, qu’elle appelle le Nature de Bouddha, à laquelle tous peuvent accéder par la pratique ou subitement.

    Il faut donc postuler, du moins en religion, l’existence d’une autre réalité, mais admettre aussi que celle-ci reste inconnaissable. Comme le dit le prophète Baha’u’llah, dans le Livre de la certitude :

    [Dieu] est et a toujours été voilé dans l’antique éternité de son Essence et, dans sa Réalité, il restera éternellement caché aux yeux des hommes.

    Il ne sert donc à rien de le poursuivre dans son royaume. Pour le connaître, il suffit de savoir reconnaître son parfum et son chant entre les branches qui nous en séparent. La contemplation, la bonté et l’humilité, sont des gages sûrs de pouvoir ressentir, en notre conscience humaine si limitée, ne serait-ce qu’un atome de son existence. Ce ressenti, c’est le sentiment d’émerveillement qui nous emporte en lisant un poème, en admirant une œuvre d’art, en regardant les splendeurs du monde naturel, lesquelles sont toutes, à la fin, des traductions lyriques ou géométriques d’un langage qui n’est parlé que dans cette autre réalité.

    Aussi, avant que le Rossignol du paradis mystique ne regagne le jardin de Dieu, avant que les rayons de l’Aurore spirituelle ne retournent au Soleil de vérité, efforce-toi, dans le tas de poussières qu’est le monde mortel, de capter les effluves du jardin éternel pour vivre à jamais à l’ombre des peuples de cette cité. Et lorsque tu auras atteint cette très haute condition, tu contempleras l’Aimé et tu en oublieras tout le reste.4

    Quant aux drogues, sans pouvoir en parler d’expérience, j’ai mes doutes à leur sujet. Baudelaire en a parlé comme des « paradis artificiels » dans leur rapport à la création littéraire. En ce qui concerne la psychothérapie, je crains que l’engouement ressemble à celui qu’on avait pour l’hypnose au 19e siècle pour le traitement des névroses. Effet réel, mais effet passager, en avait conclu Freud avant d’inventer la psychanalyse.

    Ne cherche-t-on pas aujourd’hui, comme autrefois, des chemins de traverse? Le succès initial des psychédéliques en psychothérapie, on ne peut qu’espérer qu’il soit bien fondé, qu’il soit bien réel, mais sachons rester prudents…


    1. Consultez l’excellent podcast On Drugs de la CBC, en particulier l’épisode 9 de la saison 3 : « Do Drugs Belong in Therapy ». https://www.cbc.ca/listen/cbc-podcasts/157-on-drugs ↩︎
    2. Écoutez cette conversation fascinante avec le Dr. Bessel van der Kolk sur le show de Ezra Klein : https://www.nytimes.com/2021/08/24/opinion/ezra-klein-podcast-van-der-kolk.html ↩︎
    3. « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. […] Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous! » ↩︎
    4. Baha’u’llah, Les Sept Vallées, « 7. La vallée de la vraie pauvreté et de l’anéantissement absolue ». ↩︎