Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Ville-Marie

    Ville-Marie

    C’est à Montréal que tout a commencé pour ma famille. Il y a dix générations que mon ancêtre Marin Deniau y est arrivé, le 16 novembre 1653, après un long et pénible voyage sur le Saint-Nicolas. Il faisait partie de la « grande recrue », la deuxième vague de colons recrutés pour sauver la colonie de Ville-Marie sur le point de disparaître. La maladie, les affrontements avec les Iroquoiens, le manque de forces vives étaient trop grands pour cette petite mission fondée par des exaltés, les « Montréalistes ».

    La plupart des Québécois l’ignorent mais Montréal fut fondée par une société religieuse française, la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion de sauvages de la Nouvelle-France. Cette société fut constituée par un petit groupe de catholiques pieux dirigés par Jérôme Le Royer, mystique de la région de La Flèche (d’où venait Marin), et par Jean-Jacques Olier, autre mystique catholique du XVIIe siècle et fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. L’objectif de la Société de Notre-Dame de Montréal était d’établir une colonie catholique et d’évangéliser les autochtones. Montréal n’avait pas de vocation commerciale à l’origine. C’était une mission animée par un courant mystique du catholicisme et placée sous la protection spirituelle de la Vierge Marie. Des mystiques agissant, si l’on peut dire, probablement inspirés par les Relations des Jésuites.

    Avant la fondation de Ville-Marie, l’île de Montréal fut l’emplacement de la bourgade iroquoienne d’Hochelaga. Lors de l’exploration de l’île par les Français en 1535, Jacques Cartier a désigné la montagne se trouvant au milieu de celle-ci comme le « mont Royal ». L’histoire de ce nom, à savoir comment il désigna successivement la montagne, l’île et enfin la ville, et comment il se transforma pour devenir « Montréal », est intéressante et complexe. Retenons que le nom « Montréal », comme nous le connaissons aujourd’hui, ne fut pas utilisé sur les cartes avant la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe siècle.

    Après la visite initiale de Jacques Cartier, le territoire fut de nouveau exploré par Champlain en 1603 et 1611. Champlain comprit son importance stratégique et décida de le cartographier et d’en défricher un secteur pour faciliter les contacts avec les Indiens. Il créa la place Royale, laquelle était située là où se trouve maintenant la Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal.

    Après Champlain, c’est la Compagnie des Cent-Associés qui acquit le territoire de l’île à la suite de la fondation de Québec. Le territoire fut ensuite concédé en seigneurie à Jean de Lauson, lequel cependant négligea son développement. La seigneurie fut enfin acquise en 1640 par Jérôme Le Royer et Pierre Chevrier, qui avaient fondé la Société de Notre-Dame un an plus tôt avec Jean-Jacques Olier, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne-Mance et quelques autres.

    Quand le groupe d’une cinquantaine de colons Français recrutés par la Société Notre-Dame et dirigés par Maisonneuve débarquent sur l’île le 17 mai 1642, à l’emplacement de la Place Royale, ils donnent à l’établissement le nom de Ville-Marie pour le consacrer à la Vierge Marie.

    Du moment de sa fondation par ce groupe de missionnaire en 1642 jusqu’à son transfert aux Sulpiciens en 1663, Ville-Marie fut l’expérience radicale et désespérée d’un groupe de catholiques exaltés.

    Il s’agissait d’une expérience radicale, puisqu’elle poussait la vocation charitable du catholicisme à la limite d’un monde inexploré. Le projet essentiel de la Société Notre-Dame était de soigner (Jeanne-Mance fonde l’Hôtel Dieu en 1645) et d’apporter la bonne nouvelle (Marguerite Bourgeois fonde la Congrégation de Notre-Dame en 1659).

    L’expérience était désespérée puisque les Iroquoiens se montraient hostiles et attaquaient le petit groupe de colons. Ceux-ci, d’ailleurs, de peur de mourir, recevaient l’eucharistie tous les matins. Cette mission folle était sur le point d’échouer à cause de la maladie et des attaques, lorsque Maisonneuve alla recruter une centaine de colons en 1652 et revint avec la grande recrue…

    Ville-Marie, expérience religieuse radicale et désespérée, est maintenant disparue dans la brume de l’Histoire. Il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges, dont le nom d’un arrondissement, la basilique Notre-Dame, la congrégation du même nom. Elle a aussi inspiré quelques symboles de la ville moderne d’aujourd’hui, dont la fameuse place Ville-Marie, construite en forme de croix entre 1958 et 1962. Cette place, avec le gyrophare de la Banque Royale, devint rapidement l’emblème de la vocation commerciale de Montréal, rappelant symboliquement la vocation idéaliste perdue de Montréal. D’ailleurs, c’est la lumière projetée de ce gyrophare que je regardais de chez moi, à St-Jean, lorsqu’enfant je me prenais à rêver d’un autre lieu, de la ville, d’un monde inexploré auquel j’aspirais…

  • Les cœurs purs – 2

    Les cœurs purs – 2

    L’enseignement fondamental du Christ a renouvelé la loi juive en deux commandements très simples : aime Dieu, aime ton prochain. Cette loi simplifiée n’est pas venue avec un « mode d’emploi » malheureusement. Il est très difficile pour l’humain de savoir aimer, d’aimer tout simplement.

    Si le récit de la vie et du ministère de Jésus contient quelques exemples de ce qu’il faut faire pour respecter son commandement, par exemple la parabole du bon Samaritain, c’est dans les béatitudes que l’on trouve l’indication chrétienne la plus claire et lumineuse de ce qui nous donne la grâce d’être sauvé. (Je n’expliquerai pas ici ce que l’on entend par salvation dans la foi chrétienne, c’est un sujet énorme; je présumerai seulement que cette grâce est d’être infiniment heureux, comme on dit des saints qu’ils sont « bienheureux »).

    Dans les béatitudes, j’aime particulièrement celle des cœurs purs :

    Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu! (Matt. 5.8)

    Cette béatitude est intéressante du point de vue de toutes les religions, et tout particulièrement du point de vue du judaïsme que le Christ a réformé. Le judaïsme – cette grande religion du livre et de la loi – valorise de façon formelle la pureté. Pour être en communion avec Dieu et participer au culte, il faut demeurer en état de pureté. Selon la tradition de notre époque, la Torah impose le respect de 613 commandements ou mitzvah, dont le plus connu est sans doute l’observance du sabbat. La loi juive dans son ensemble, la Halakha, est encore plus vaste et comprend les devoirs civiques et les préceptes de vie en société.

    Au point de vue rituel, dans plusieurs religions, on devient impur, par exemple, en mangeant certains aliments ou en touchant certains objets. Ainsi, dans le judaïsme et l’Islam, la consommation de viande de porc est interdite. Le judaïsme prescrit de ne pas manger de la viande avec des produits laitiers. Dans l’Islam et la foi bahaï, la consommation d’alcool est interdite. Le lavage de mains avant la prière, la confession avant l’eucharistie, l’interdiction d’utiliser la technologie pendant le sabbat, sont d’autres exemples d’emphase rituelle sur le besoin de se purifier.

    De façon plus générale, on s’éloigne de la grâce divine du point de vue moral en enfreignant les commandements, ceux du décalogue ou ceux des sept piliers de l’Islam, ou celui de la prière quotidienne obligatoire du bahaïsme.

    Les règles de la religion sont incalculables. Dans une perspective d’unité des religions, est-il même possible d’envisager une harmonisation de toutes ces règles? Peut-on penser que ces règles, au fond, sont accessoires à chacune des religions prises individuellement et que leur nature est contingente, historique ou… politique? La question centrale, donc, est de savoir ce que cette recherche de pureté, commune aux religions abrahamiques, signifie essentiellement?

    Comme je disais, au formalisme de la loi juive de l’Antiquité invoquée pour juger Jésus lui-même, qui avait guéri un jour de sabbat, le Christ a opposé une loi qui ne cherche comme preuve, parmi d’autres, que la pureté du « cœur ». L’image du « cœur pur » n’est pas étrangère, non plus, au judaïsme, puisqu’on la retrouve dans les Psaumes (ex : Ps 51). Elle existe aussi dans l’Islam (5:41), où la notion de pureté est fondamentale (l’un des sept piliers…) et où l’image est parfois traduite par « cœur sain ». Enfin, toujours dans la tradition abrahamique, elle a été reprise avec force par les fondateurs de la foi bahaïe, le Bab et Bahá’u’lláh, qui comparent le cœur pur à un miroir qui réfléchit parfaitement la lumière de Dieu.

    « Ô fils de la gloire !

    Fais diligence dans la voie de la sainteté et entre au ciel de la communion avec moi. Purifie ton cœur au brillant de l’esprit et empresse-toi vers la cour du Très-Haut. » (Paroles cachées, 2.8)

    Mais qu’est-ce que le cœur dans cet état de réalisation parfaite de la loi divine et qu’est-ce qu’on entend alors par pureté? Comment le cœur devient pur?  

    C’est un mystère et tout indique que cette voie vers l’état de grâce ou béatitude renvoie au message fondamental des religions monothéistes, soit que Dieu est amour, qu’il est miséricordieux, qu’il sauve les cœurs qui aiment sans réserve, et que l’amour de Dieu et de notre prochain est la meilleure façon de vivre en Lui.

    En somme, l’état de grâce dont ces religions parlent n’a pas grand-chose à voir avec les prescriptions et rituels de purification physique. Ces actes que l’on accomplit mécaniquement, l’obéissance à des prescriptions matérielles qui ne touchent pas l’esprit, n’ont pas tellement d’importance sinon de signifier notre appartenance à une tradition.

    Il n’est peut-être pas possible non plus de résoudre ce grand débat de la Réforme, à savoir si l’on est sauvé par les œuvres ou par la foi uniquement. Luther dénonçait la corruption de l’église catholique qui faisait le commerce des indulgences pour sauver les « âmes » du purgatoire. Mais la salvation par la foi, comme celle du larron sur la croix, est-elle suffisante pour nous mortels ordinaires? On peut se demander comment, concrètement, l’on trouve la grâce en réalisant une telle chose que la purification du cœur, c’est-à-dire comment on peut aimer ainsi sans réserve égoïste.

    Heureux les cœurs purs, donc, car ils verront Dieu avec leur cœur purifié par l’amour, parce que leur cœur se retrouvera dans le cœur même de Dieu :

    « Dieu est amour; celui qui demeure dans l’amour demeure uni à Dieu et Dieu demeure en lui. » (1 Jean 4.16)

  • L’amour n’est pas aveugle

    L’amour n’est pas aveugle

    J’ai été témoin récemment d’un acte d’amour véritable, un amour voyant, un amour qui n’a pas peur et qui cherche à protéger plutôt qu’à posséder. Cet événement m’a troublé et m’a fait réaliser une chose importante. L’amour du prochain est un pouvoir sacré. Dans l’obscurité du monde, le puit de misère dans lequel nous naviguons, un petit geste de bienveillance fondé sur le simple fait de voir l’autre, de voir réellement la souffrance d’un frère ou d’une sœur humaine, est une hiérophanie, une manifestation du sacré.

    C’était un soir de début janvier, je revenais du travail en autobus. Il faisait nuit et il faisait très froid. Les passagers, comme moi, dans l’atmosphère blafarde d’un autobus sale et humide, étions comme toujours indifférents l’un à l’autre, un peu sur la défensive, attentifs à ce qui produit inévitablement sur un trajet difficile au centre-ville. Puis soudain entre une jeune femme blanche ou autochtone, énervée, sans ses souliers, vêtue seulement d’un pantalon cour et d’une camisole, les épaules découvertes, marchant rapidement dans l’allée du bus en s’exprimant péniblement. Je crois l’entendre dire qu’elle veut un chandail et puis elle va s’asseoir au-devant de l’autobus. C’est à ce moment qu’une vieille dame, une femme noire, un peu ronde et bien vêtue dans un manteau jaune, se lève, s’approche d’elle et lui donne un grand châle de laine, très beau et de toute évidence dispendieux. La jeune tentant de trouver des manches qui n’existaient pas dans ce châle, incapable de s’en servir, la vieille dame s’approche et l’aide tranquillement à l’enrouler autour de ses épaules, sans manifester plus d’émotion que celle qu’on aurait à vêtir d’une serviette de plage un enfant qui revient de la piscine.

    J’en suis resté bouche bée, non pas honteux, mais surpris, comme si j’avais vu un pan de la réalité s’ouvrir sur une autre dimension. (Ma honte est venue plus tard, la honte de celui qui se dit, « aurais-je fait la même chose? », « pourquoi n’ai-je pas réagi moi aussi ? »).

    Cet événement m’a fait réaliser que la crise que nous traversons, celle du sans-abrisme et de la toxicomanie, nous a laissé aveugles. Un couple de déficients intellectuels – dont l’un est sous curatelle – peut ainsi dormir dans le métro de Montréal depuis des années, et personne ne fait rien pour régler la situation (voir ce reportage récent dans La Presse). La bureaucratie est devenue indifférente. Quelques passants les aperçoivent obliquement, ressentent un malaise, donnent quelques trucs comme des serviettes, et voilà, ils continuent leur chemin pendant que la misère, le désespoir ou l’abandon continue son œuvre. On parle ici d’une faillite collective, pas tellement individuelle, bien entendu.

    Après mon expérience dans l’autobus, je suis maintenant convaincu que l’amour, au contraire de ce qu’on en dit, n’est pas aveugle. L’amour voit la réalité comme elle est, brise les cloisons qui nous séparent, brise les vagues et nous solidarise1.

    Quand on dit que l’« amour est aveugle », il s’agit en fait d’autre chose, il s’agit d’un mythe, d’une histoire qui n’est pas de notre monde mais de celui des idées. L’origine de cet adage est très lointaine. Elle décrit l’amour romantique.

    Il se pourrait que l’adage soit inspiré du mythe de Éros et Psyché, lequel est assez bien connu2. Ce mythe est riche et les interprétations abondent. Il est intéressant pour sa résonance psychologique, parce qu’il suppose – littéralement – que l’âme est aveugle, que l’amour doit rester invisible, mystérieux, que l’âme ne doit pas douter mais faire confiance, sans succomber à la crainte ou la curiosité. Le mythe intéresse aussi parce qu’il s’agit d’une vision idéaliste de l’amour dans laquelle, malgré la faiblesse des protagonistes, leur malice ou désobéissance, le thème de la beauté s’impose. À la fin, en toute logique, la belle âme se réconcilie avec l’amour et Psyché devient immortelle…

    Mais qu’adviendrait-il de ce mythe si la curiosité, inspirée par la crainte, faisait voir, non pas une beauté idyllique, le dieu Éros, mais une laideur repoussante, une déformité, une chose terrifiante, une horreur véritable?

    Le christianisme, plus particulièrement, mais aussi les autres religions fondées sur l’amour et le martyr, comme la foi bahaïe, ont apporté une réponse à cette question. L’amour-passion, l’amour captatif et intéressé, pour ne pas dire cupide (fondé sur le « désir », comme celui de Éros-Cupidon…) est remplacé dans le christianisme par agapè (traduit par caritas, « charité », en latin), soit l’amour-acceptation, l’amour fraternel et bienveillant.

    Dans la foi qui reconnaît la souffrance du prochain, l’idéalisme se double ainsi d’un réalisme tragique, celui de l’amour sacrificiel, celui de l’abandon et l’oubli de soi, celui de la prise en charge. La passion du Christ exprime parfaitement cet amour sacrificiel, mais il est exprimé aussi dans les Évangiles dans des formes plus ordinaires, comme celui d’offrir de l’eau à l’assoiffé ou celui de venir au secours d’un blessé sur le chemin. La parabole du bon samaritain3 exprime ce message; tout comme l’extraordinaire bonté de cette femme que j’ai vue secourir une autre femme dans l’autobus un soir d’hiver à Ottawa. Après tout, le royaume des cieux n’est pas si loin… Il suffit de regarder de plus près.

    1. Intéressant de noter que le titre du film de Lars Von Trier, Breaking the Waves, fut traduit en français par L’amour est un pouvoir sacré. ↩︎
    2. Fille de roi, belle au point d’éloigner les prétendants, la jeune Psyché (âme en grec) suscite la jalousie de la déesse de l’amour, Aphrodite. Celle-ci commande à son fils Éros de la faire s’éprendre d’un monstre (détail important) et fait amener Psyché sur un rocher au sommet d’une montagne pour qu’elle soit séduite par ce monstre. Éros, toutefois, s’éprend de la belle Psyché et décide de ne pas remplir sa mission. Il fait emporter Psyché par le zéphyr (un vent d’ouest, très doux) dans un magnifique château et lui fait vivre richesses et plaisirs, à condition qu’elle ne cherche pas à voir son bienfaiteur et son amant, Éros (autre détail important). Bien entendu, Psyché sera induite pas ses vilaines sœurs à connaître l’identité de celui qui s’occupe si bien d’elle. La curiosité tourne au drame, Psyché découvre son amant (son monstre) pendant qu’il dort et, émue par tant de beauté, le brûle par accident en faisant tomber sur lui une goutte d’huile de sa lampe. Éros s’enfuit précipitamment; Psyché est alors chassée du paradis. L’histoire finit bien cependant. Après avoir erré et cherché sans relâche pour retrouver son amant, Éros la trouvera endormie, la piquera de sa flèche pour la réveiller, et l’épousera avec la permission de Zeus. Psyché (l’âme) devient alors immortelle… ↩︎
    3. Luc 10:29-37 ↩︎
  • L’inconscience américaine

    L’inconscience américaine

    C’est dans une lettre écrite en 1811 que le comte Joseph de Maistre, monarchiste émigré et papiste, aurait prononcé cette phrase fameuse: « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite ».

    À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à changer de président, il ne saurait mieux dire… On peut se demander, en effet, si les Américains ont véritablement choisi leur nouveau dirigeant ou si une sorte de mythe était à l’œuvre, ou encore la personnification d’un zeitgeist américain, une expression que les anglo-saxons utilisent pour désigner l’« esprit du temps ».

    À cet égard, considérant le caractère aberrant du personnage, je m’autorise quelques hypothèses…

    J’écarte d’emblée l’hypothèse réaliste, la moins intéressante, celle qu’à peu près tout le monde adopte dans les médias : les électeurs ont choisi leur président, c’est la démocratie qui a fait sont œuvre. Trump a reçu 77.3 millions de votes, 2.3 millions de plus (1.5 %) que Harris, moins de 50 % du vote mais assez pour remporter le collège électoral.1 On peut blâmer le manque de stratégie des Démocrates, le ressentiment populaire, le clivage urbain-rural, l’échec de la globalisation, la désinformation, l’argent et le vote ethnique, mais bon, l’affaire est entendue, le peuple et la Constitution ont parlé.

    Personnellement, je ne trouve pas cette explication suffisante. Elle a, pour moi, quelque chose de limité, d’insatisfaisant. Je préfère l’hypothèse allégorique…

    Car l’ancien-nouveau président est, au fond, une personne assez médiocre. Une personne moralement déficiente, assoiffée de pouvoir et de reconnaissance, c’est certain, mais n’y en a-t-il pas d’autres? Pour qu’un personnage aussi clinquant ait accumulé un tel capital politique, un tel rayonnement à l’échelle mondiale, il faut qu’il représente autre chose que ses propres croyances ou convictions, s’il en a. C’est une erreur de prêter autant d’attention à l’individu, de lui attribuer tous les maux, de penser qu’il se réduit à lui-même, qu’il est le phénomène. Je pense qu’il représente une réalité spirituelle plus vaste, invisible et supérieure. Encore une fois, dois-je le répéter, je ne parle pas ici de la volonté du peuple…

    Par exemple, il est permis de penser que nous assistons à un affrontement mythologique titanesque entre des forces bienveillantes ou malveillantes. Le symbolisme religieux regorge de tels récits. Dans l’hindouisme, les asuras ont cette fonction archétypale dans leur opposition aux devas. On les décrit comme des êtres puissants obsédés par leur soif de richesse, d’ego, de colère, d’absence de principes, de force et de violence. Le rakshasa, dont j’ai reproduit une image ci-dessus, est l’un de ces asuras, un être démiurge qui hante la terre, guerrier, mangeur de chair humaine, doté de pouvoirs supernaturels au service du mal. Il peut changer de forme physique et, en tant qu’illusionniste, il est capable de créer des apparences qui sont réelles pour ceux qui y croient ou qui ne parviennent pas à dissiper l’illusion. Si l’on regarde de très haut, et qu’on enlève la lorgnette réaliste médiatique, on peut croire en effet qu’un tel asura a gagné les dernières élections : une puissance du mal a créé l’illusion.

    Si vous êtes incroyant, sceptique ou non-voyant et que cette dernière hypothèse vous semble poussée, il est possible alors d’aller du plan métaphysique au plan métapsychologique. Je ne connais pas bien la psychologie analytique de Jung, mais je sais qu’il a développé la notion d’inconscient collectif. N’est-il pas possible de voir dans le résultat de l’élection présidentielle américaine une manifestation de cet inconscient? Je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de ce président, encore une fois, un archétype et une personnification ou un révélateur de l’inconscient collectif des Américains. Je mélange peut-être les concepts, mais qui peut affirmer sans hésitation que Trump n’a pas ce pouvoir de représenter le zeitgeist américain?2

    Quoiqu’il en soit, nous entrons maintenant – lundi le 20 janvier à midi – dans l’ère du mal. Je doute que cette période qui commence serve à purger de l’inconscient collectif américain ce mal qui le ronge. Le mal est profond. La tension pourrait cependant diminuer après ce transfert d’énergie. Rassasié de chaos et destruction, les titans aussi peuvent se fatiguer et décider de faire une trêve. Pour un temps, du moins, souhaitons-le!

    1. Il y avait quand même un peu de magie dans sa victoire… Je note qu’il a gagné avec seulement 229,766 votes de plus dans le trois États clés de Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin; il suffisait donc pour la candidate Harris d’obtenir 114,885 votes bien répartis dans ces trois états, soit 0.074 % du vote total, pour éviter la défaite (60134 en Pennsylvanie, 40052 au Michigan, 14699 au Wisconsin. Je note aussi que, pour l’élection présidentielle sans doute la plus importante dans l’histoire de ce pays, le taux de participation a été de 63.9% (en baisse de 2.7%). ↩︎
    2. Soit dit en passant, le nom Trump n’est pas sans intérêt: le mot correspondant en anglais signifie l’emporter, prévaloir, comme dans « ambition trumps loyalty »; il désigne par exemple un trump card, un atout, une carte maîtresse; il a donné le mot « trumpet » et correspond étymologiquement à une panoplie de mots en français : trompe-l’oeil, trompe-la-mort, trompette, tromper, etc. ↩︎
  • Le Québec se tue

    Le Québec se tue

    La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

    Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

    Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

    Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

    Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

    Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

    Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

    Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

    À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

    1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
    2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
    3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
    4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
    5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
    6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎