Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Les cœurs purs – 3

    Les cœurs purs – 3

    « L’amour est un voile entre l’amant et l’aimé »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Nous ne savons plus ce qu’est l’extase. C’est l’une des clés du divin que nous avons perdues en quittant la pratique religieuse. Notre époque est celle du triomphe du cogito : Je pense, donc je suis.

    La pratique de la méditation, ou celle du Yoga, est en hausse dans notre société. Celle du sport extrême aussi. Depuis notre sortie de l’église, nous cherchons une façon de nous reconnecter avec l’absolu, ou plutôt une sensation équivalente à celle d’y être emporté. Entre les substances psychédéliques, l’ecstasy et le binge drinking, on se cherche. On cherche un succédané de l’absolu…

    Dans notre culture normalisée, même l’amour, la grande fontaine d’extase, est devenue ou bien morne et régulée, ou bien empoisonnée et affligeante. On prône l’autonomie, la préservation, l’équilibre et le contrôle de soi.

    Qui veut s’abandonner à l’amour aujourd’hui, s’il faut rester sur ses gardes, si l’on en fait un manque d’estime de soi, si l’amour doit céder le pas à l’égo adapté et équilibré?!

    Pourtant, l’amour – de sa dame ou de son Dieu – est le chemin le plus sûr vers l’extase, et ce depuis des siècles. C’est dans l’amour que le soi se perd, s’abolit, se fusionne à l’être cher.

    Je ne prendrai ici que l’exemple des mystiques, ceux de la tradition du soufisme islamique que j’ai étudié récemment. Les soufis pratiquent des rituels de prières et de mouvements répétitifs (dhikrs), utilisent leur audition (sama) pour déclencher des transes musicales, pour être menés vers l’extase (wajd) et l’annihilation du soi (fana).1

    Surtout, comme l’ont révélé tant de poètes persans, les soufis récitent des poésies amoureuses qui les transportent vers ce sentiment d’intimité avec l’Absolu, l’Être suprême, le Dieu unique qui contient tout si l’on peut s’y abandonner.

    «  Allume dans ton âme le feu de l’amour
    Et brûle toute pensée et toute adoration.  »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Je l’avoue, le mysticisme religieux qui s’en remet à l’amour comme passage vers l’Absolu est ma plus grande fascination. J’ai beaucoup de mal à penser à une autre forme rituelle d’accès au divin pour la conscience humaine. C’est dans l’Amour que les barrières tombent, que le soi s’envole vers l’être aimé comme l’oiseau s’échappe de sa cage. Comme le dit le prophète persan Baha’u’llah :

    « L’amour ne veut pas de l’existence et ne tient pas à la vie : dans la mort, il voit la vie et cherche la gloire dans la honte. Il faut beaucoup de bon sens pour mériter la folie de l’amour et une grande force d’âme pour être digne des liens de l’Ami. Béni est le cou pris dans son lacet, et heureuse la tête embrassant la poussière dans le sentier de son amour. Renonce à toi-même, ô ami, afin de trouver l’Incomparable et renonce à cette terre mortelle pour chercher abri dans le nid céleste. Si tu veux allumer le feu de l’existence et être prêt à cheminer vers l’amour, annihile-toi !  »
    – Baha’u’llah, Les sept vallées (« Vallée de l’Amour »)

    Dans une très faible mesure, le commun des mortels peut faire l’expérience de ce « feu de l’existence ». Quiconque est tombé amoureux a ressenti cette fièvre qui trouble la perception du réel pendant un temps. Mais qui peut prétendre avoir été consumé par l’amour? L’amour mystique dont parle les poètes et prophètes est d’un autre ordre. La différence entre l’amour moderne et l’amour mystique est aussi grande que celle entre le froid ressenti en touchant un glaçon et celui que l’on ressentirait, nu, debout, sur une banquise au pôle nord. Il n’y a pas de comparaison possible.

    Pourtant, l’amour ressenti sur cette terre peut-il à lui seul nous faire connaître Dieu? Au grand dam des autorités religieuses, les soufis ont prétendu que oui, qu’il n’est pas nécessaire de respecter la loi religieuse pour accéder à Dieu.

    Si l’extase mystique est réservée à quelques fous de Dieu, que reste-t-il aux autres mortels pour connaître le divin en ce monde? La loi des prophètes serait-elle le meilleur chemin, le chemin avéré, pour se rendre patiemment au sommet?

    Comme le dit le prophète Baha’u’llah dans son oeuvre, Les septs vallées :

    « Il nous faut donc travailler à détruire notre condition animale jusqu’à ce qu’apparaisse en nous le sens de l’humain. »

    Et encore:

    « Que dans ces pérégrinations, le voyageur ne s’écarte pas, fut-ce de l’épaisseur d’un cheveu, de la « Loi » qui est le secret même du « Cheminement », le fruit de l’arbre de « Vérité ». »

    C’est, au fond, le programme de toutes les religions, celui auquel s’opposait si vigoureusement le philosophe Nietzsche. C’est la lutte éternelle entre l’idéalisme apollinien et le réalisme dionysiaque, entre le disque solaire et la vigne, entre la raison aveugle et l’ivresse.

    Les prophètes ont cette particularité qu’ils n’abolissent pas les lois sans les remplacer. La loi est le fardeau de l’âme faible, comme la croix est celle des martyres… Elle est pénible mais avons-nous le choix de la porter?

    1. Cette excellente introduction peut être consultée sur le site de Filip Holm, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Yc9k9nvIHOU?si=TPBCqNMLbJ6j-taU ↩︎
  • Cul de sac

    Cul de sac

    Voir un être cher, son amie, sa soeur, mourir lentement, cruellement, trop jeune, arrache le coeur. C’est une épreuve que j’ai vécue et je vis.

    C’est peut-être ce qui explique qu’une chanson québécoise que je ne connaissais pas a attiré mon attention ces derniers jours. Je parle de La fin du show, un chanson des Cowboys fringants, écrite par Jean-François Pauzé et chantée par le défunt Karl Tremblay peu de temps avant sa mort.

    La Fin du show est une chanson terrible. Une chanson bien tournée, accrocheuse, mais de celles qui veulent surtout provoquer et qui rendent triste.

    La fin du show est la chanson d’un déprimé, d’un condamné, d’un désespéré en colère qui s’apprête à mourir quand sa vie, son « show », finit trop tôt.

    En écoutant cette chanson, j’ai pensé à la chanson de Charlebois quand il déprimait d’être « ordinaire ». La chanson par laquelle il a enterré son génie. J’ai aussi pensé à tous ces pauvres gens malheureux au teint pâle que j’ai côtoyés pendant des années alors qu’ils attendaient leur traitement de chimiothérapie au centre de cancérologie.

    Bref, la fin du show, une chanson glauque, est une chanson fuckée. Je ne comprends pas qu’elle puisse avoir plu. C’est comme célébrer une chanson qui encourage l’auto-mutilation, une drogue que l’on prescrirait aux Québécois pour déprimer et s’ouvrir les veines. Vraiment, est-ce que c’est ça être triste et perdre un être cher?

    Ce n’est pas juste le ton abattu, le rythme monotone. C’est le propos sans imagination, au premier degré, qui agit comme un poison.

    « La santé dans le slow-fader, je cherche en vain une lueur

    « Ce soir c’est l’ombre de moi-même, Qui sans bruit, va quitter la scène, Pour passer d’l’autre bord du rideau

    «Faque c’est ça, on en est là (…), J’suis fatigué, j’peux pu chanter, J’en ai plein l’cul et le coeur n’y est plus

    Vraiment, est-ce que c’est ça mourir? Voir un être cher s’en aller?

    Dans le troisième tableau de la chanson, on vient à comprendre la frustration mortifère du parolier qui a eu l’indécence d’offrir cette chanson à un homme malade qui allait mourir.

    «Adieu, frères de larmes et de sang, Ou devrais-je dire à néant? Parce qu’au moment d’la fin du show, Y a rien d’l’autre côté du rideau

    «Chaque vie finit d’la même manière, C’est la seule justice sur la Terre, Tous égaux dans le cimetière, C’est c’qui arrive à la fin du show

    C’est donc la chanson déprimée d’un parolier sans espoir, d’un matérialiste et d’un athée. La vie est un « show », je me projette, je vis ébloui, j’ai « du fun en tabarnak », j’ai « une vie ben plus cool qu’la vôtre », et puis quand je suis poussé vers la sortie, que ma vie qui-n’est-pas-une-vie-mais-un-show est finie, je me « jette dans l’Univers », je tombe dans le grand rien, « pour que m’avale l’Univers ».

    Je ne peux pas juger une telle pensée morbide, un tel « instinct de mort » comme il le dit si bien. Qui suis-je pour juger un être blessé qui fait le deuil en colère de son ami? Mais le parolier, avec un instrument à sa disposition comme les Cowboys Fringants et leur idole Karl Tremblay, aurait dû s’abstenir. Sa chanson est indécente.

    Car quiconque affirme « Y’a rien d’l’autre côté du rideau », ou bien ment, ce qu’on ne peut lui excuser, ou bien ne sait pas qu’il ment, ce qui relève de l’inconscience d’un influenceur.

    Personne ne sait ce qu’il y a « d’l’autre côté du rideau ». Littéralement personne. Affirmer qu’il n’y a rien est une croyance certainement aussi indécente que celle d’un catholique qui croit aux « osti d’conneries » de l’enfer et du paradis.

    Vraiment, qui juge ici? Qu’est-ce qui lui prend à ce parolier d’affirmer son incroyance – son ignorance – comme une certitude? Comme la seule chose certaine?

    La foi est une affaire personnelle. Pour tout dire, je préfère la tristesse de Dagerman, qui n’avait pas cette passion du néant et qui, comme un révolté dans la pensée de Camus, a mis fin à ses jours sans déranger personne, sans crier sur les toits qu’il était « athée », sans donner des leçons de justice sociale au cimetière. Dagerman avait la tristesse noble :

    « Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieux, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu: on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose: le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

    Devant la mort, même la mort prématurée, Dagerman nous enseigne qu’il faut chercher la consolation sans hargne. Car si la tristesse est sans fond, la colère ne peut que la rendre plus profonde. Il n’y a que les larmes qui sont certaines.

  • Ville-Marie

    Ville-Marie

    C’est à Montréal que tout a commencé pour ma famille. Il y a dix générations que mon ancêtre Marin Deniau y est arrivé, le 16 novembre 1653, après un long et pénible voyage sur le Saint-Nicolas. Il faisait partie de la « grande recrue », la deuxième vague de colons recrutés pour sauver la colonie de Ville-Marie sur le point de disparaître. La maladie, les affrontements avec les Iroquoiens, le manque de forces vives étaient trop grands pour cette petite mission fondée par des exaltés, les « Montréalistes ».

    La plupart des Québécois l’ignorent mais Montréal fut fondée par une société religieuse française, la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion de sauvages de la Nouvelle-France. Cette société fut constituée par un petit groupe de catholiques pieux dirigés par Jérôme Le Royer, mystique de la région de La Flèche (d’où venait Marin), et par Jean-Jacques Olier, autre mystique catholique du XVIIe siècle et fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. L’objectif de la Société de Notre-Dame de Montréal était d’établir une colonie catholique et d’évangéliser les autochtones. Montréal n’avait pas de vocation commerciale à l’origine. C’était une mission animée par un courant mystique du catholicisme et placée sous la protection spirituelle de la Vierge Marie. Des mystiques agissant, si l’on peut dire, probablement inspirés par les Relations des Jésuites.

    Avant la fondation de Ville-Marie, l’île de Montréal fut l’emplacement de la bourgade iroquoienne d’Hochelaga. Lors de l’exploration de l’île par les Français en 1535, Jacques Cartier a désigné la montagne se trouvant au milieu de celle-ci comme le « mont Royal ». L’histoire de ce nom, à savoir comment il désigna successivement la montagne, l’île et enfin la ville, et comment il se transforma pour devenir « Montréal », est intéressante et complexe. Retenons que le nom « Montréal », comme nous le connaissons aujourd’hui, ne fut pas utilisé sur les cartes avant la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe siècle.

    Après la visite initiale de Jacques Cartier, le territoire fut de nouveau exploré par Champlain en 1603 et 1611. Champlain comprit son importance stratégique et décida de le cartographier et d’en défricher un secteur pour faciliter les contacts avec les Indiens. Il créa la place Royale, laquelle était située là où se trouve maintenant la Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal.

    Après Champlain, c’est la Compagnie des Cent-Associés qui acquit le territoire de l’île à la suite de la fondation de Québec. Le territoire fut ensuite concédé en seigneurie à Jean de Lauson, lequel cependant négligea son développement. La seigneurie fut enfin acquise en 1640 par Jérôme Le Royer et Pierre Chevrier, qui avaient fondé la Société de Notre-Dame un an plus tôt avec Jean-Jacques Olier, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne-Mance et quelques autres.

    Quand le groupe d’une cinquantaine de colons Français recrutés par la Société Notre-Dame et dirigés par Maisonneuve débarquent sur l’île le 17 mai 1642, à l’emplacement de la Place Royale, ils donnent à l’établissement le nom de Ville-Marie pour le consacrer à la Vierge Marie.

    Du moment de sa fondation par ce groupe de missionnaire en 1642 jusqu’à son transfert aux Sulpiciens en 1663, Ville-Marie fut l’expérience radicale et désespérée d’un groupe de catholiques exaltés.

    Il s’agissait d’une expérience radicale, puisqu’elle poussait la vocation charitable du catholicisme à la limite d’un monde inexploré. Le projet essentiel de la Société Notre-Dame était de soigner (Jeanne-Mance fonde l’Hôtel Dieu en 1645) et d’apporter la bonne nouvelle (Marguerite Bourgeois fonde la Congrégation de Notre-Dame en 1659).

    L’expérience était désespérée puisque les Iroquoiens se montraient hostiles et attaquaient le petit groupe de colons. Ceux-ci, d’ailleurs, de peur de mourir, recevaient l’eucharistie tous les matins. Cette mission folle était sur le point d’échouer à cause de la maladie et des attaques, lorsque Maisonneuve alla recruter une centaine de colons en 1652 et revint avec la grande recrue…

    Ville-Marie, expérience religieuse radicale et désespérée, est maintenant disparue dans la brume de l’Histoire. Il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges, dont le nom d’un arrondissement, la basilique Notre-Dame, la congrégation du même nom. Elle a aussi inspiré quelques symboles de la ville moderne d’aujourd’hui, dont la fameuse place Ville-Marie, construite en forme de croix entre 1958 et 1962. Cette place, avec le gyrophare de la Banque Royale, devint rapidement l’emblème de la vocation commerciale de Montréal, rappelant symboliquement la vocation idéaliste perdue de Montréal. D’ailleurs, c’est la lumière projetée de ce gyrophare que je regardais de chez moi, à St-Jean, lorsqu’enfant je me prenais à rêver d’un autre lieu, de la ville, d’un monde inexploré auquel j’aspirais…

  • Les cœurs purs – 2

    Les cœurs purs – 2

    L’enseignement fondamental du Christ a renouvelé la loi juive en deux commandements très simples : aime Dieu, aime ton prochain. Cette loi simplifiée n’est pas venue avec un « mode d’emploi » malheureusement. Il est très difficile pour l’humain de savoir aimer, d’aimer tout simplement.

    Si le récit de la vie et du ministère de Jésus contient quelques exemples de ce qu’il faut faire pour respecter son commandement, par exemple la parabole du bon Samaritain, c’est dans les béatitudes que l’on trouve l’indication chrétienne la plus claire et lumineuse de ce qui nous donne la grâce d’être sauvé. (Je n’expliquerai pas ici ce que l’on entend par salvation dans la foi chrétienne, c’est un sujet énorme; je présumerai seulement que cette grâce est d’être infiniment heureux, comme on dit des saints qu’ils sont « bienheureux »).

    Dans les béatitudes, j’aime particulièrement celle des cœurs purs :

    Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu! (Matt. 5.8)

    Cette béatitude est intéressante du point de vue de toutes les religions, et tout particulièrement du point de vue du judaïsme que le Christ a réformé. Le judaïsme – cette grande religion du livre et de la loi – valorise de façon formelle la pureté. Pour être en communion avec Dieu et participer au culte, il faut demeurer en état de pureté. Selon la tradition de notre époque, la Torah impose le respect de 613 commandements ou mitzvah, dont le plus connu est sans doute l’observance du sabbat. La loi juive dans son ensemble, la Halakha, est encore plus vaste et comprend les devoirs civiques et les préceptes de vie en société.

    Au point de vue rituel, dans plusieurs religions, on devient impur, par exemple, en mangeant certains aliments ou en touchant certains objets. Ainsi, dans le judaïsme et l’Islam, la consommation de viande de porc est interdite. Le judaïsme prescrit de ne pas manger de la viande avec des produits laitiers. Dans l’Islam et la foi bahaï, la consommation d’alcool est interdite. Le lavage de mains avant la prière, la confession avant l’eucharistie, l’interdiction d’utiliser la technologie pendant le sabbat, sont d’autres exemples d’emphase rituelle sur le besoin de se purifier.

    De façon plus générale, on s’éloigne de la grâce divine du point de vue moral en enfreignant les commandements, ceux du décalogue ou ceux des sept piliers de l’Islam, ou celui de la prière quotidienne obligatoire du bahaïsme.

    Les règles de la religion sont incalculables. Dans une perspective d’unité des religions, est-il même possible d’envisager une harmonisation de toutes ces règles? Peut-on penser que ces règles, au fond, sont accessoires à chacune des religions prises individuellement et que leur nature est contingente, historique ou… politique? La question centrale, donc, est de savoir ce que cette recherche de pureté, commune aux religions abrahamiques, signifie essentiellement?

    Comme je disais, au formalisme de la loi juive de l’Antiquité invoquée pour juger Jésus lui-même, qui avait guéri un jour de sabbat, le Christ a opposé une loi qui ne cherche comme preuve, parmi d’autres, que la pureté du « cœur ». L’image du « cœur pur » n’est pas étrangère, non plus, au judaïsme, puisqu’on la retrouve dans les Psaumes (ex : Ps 51). Elle existe aussi dans l’Islam (5:41), où la notion de pureté est fondamentale (l’un des sept piliers…) et où l’image est parfois traduite par « cœur sain ». Enfin, toujours dans la tradition abrahamique, elle a été reprise avec force par les fondateurs de la foi bahaïe, le Bab et Bahá’u’lláh, qui comparent le cœur pur à un miroir qui réfléchit parfaitement la lumière de Dieu.

    « Ô fils de la gloire !

    Fais diligence dans la voie de la sainteté et entre au ciel de la communion avec moi. Purifie ton cœur au brillant de l’esprit et empresse-toi vers la cour du Très-Haut. » (Paroles cachées, 2.8)

    Mais qu’est-ce que le cœur dans cet état de réalisation parfaite de la loi divine et qu’est-ce qu’on entend alors par pureté? Comment le cœur devient pur?  

    C’est un mystère et tout indique que cette voie vers l’état de grâce ou béatitude renvoie au message fondamental des religions monothéistes, soit que Dieu est amour, qu’il est miséricordieux, qu’il sauve les cœurs qui aiment sans réserve, et que l’amour de Dieu et de notre prochain est la meilleure façon de vivre en Lui.

    En somme, l’état de grâce dont ces religions parlent n’a pas grand-chose à voir avec les prescriptions et rituels de purification physique. Ces actes que l’on accomplit mécaniquement, l’obéissance à des prescriptions matérielles qui ne touchent pas l’esprit, n’ont pas tellement d’importance sinon de signifier notre appartenance à une tradition.

    Il n’est peut-être pas possible non plus de résoudre ce grand débat de la Réforme, à savoir si l’on est sauvé par les œuvres ou par la foi uniquement. Luther dénonçait la corruption de l’église catholique qui faisait le commerce des indulgences pour sauver les « âmes » du purgatoire. Mais la salvation par la foi, comme celle du larron sur la croix, est-elle suffisante pour nous mortels ordinaires? On peut se demander comment, concrètement, l’on trouve la grâce en réalisant une telle chose que la purification du cœur, c’est-à-dire comment on peut aimer ainsi sans réserve égoïste.

    Heureux les cœurs purs, donc, car ils verront Dieu avec leur cœur purifié par l’amour, parce que leur cœur se retrouvera dans le cœur même de Dieu :

    « Dieu est amour; celui qui demeure dans l’amour demeure uni à Dieu et Dieu demeure en lui. » (1 Jean 4.16)

  • L’amour n’est pas aveugle

    L’amour n’est pas aveugle

    J’ai été témoin récemment d’un acte d’amour véritable, un amour voyant, un amour qui n’a pas peur et qui cherche à protéger plutôt qu’à posséder. Cet événement m’a troublé et m’a fait réaliser une chose importante. L’amour du prochain est un pouvoir sacré. Dans l’obscurité du monde, le puit de misère dans lequel nous naviguons, un petit geste de bienveillance fondé sur le simple fait de voir l’autre, de voir réellement la souffrance d’un frère ou d’une sœur humaine, est une hiérophanie, une manifestation du sacré.

    C’était un soir de début janvier, je revenais du travail en autobus. Il faisait nuit et il faisait très froid. Les passagers, comme moi, dans l’atmosphère blafarde d’un autobus sale et humide, étions comme toujours indifférents l’un à l’autre, un peu sur la défensive, attentifs à ce qui produit inévitablement sur un trajet difficile au centre-ville. Puis soudain entre une jeune femme blanche ou autochtone, énervée, sans ses souliers, vêtue seulement d’un pantalon cour et d’une camisole, les épaules découvertes, marchant rapidement dans l’allée du bus en s’exprimant péniblement. Je crois l’entendre dire qu’elle veut un chandail et puis elle va s’asseoir au-devant de l’autobus. C’est à ce moment qu’une vieille dame, une femme noire, un peu ronde et bien vêtue dans un manteau jaune, se lève, s’approche d’elle et lui donne un grand châle de laine, très beau et de toute évidence dispendieux. La jeune tentant de trouver des manches qui n’existaient pas dans ce châle, incapable de s’en servir, la vieille dame s’approche et l’aide tranquillement à l’enrouler autour de ses épaules, sans manifester plus d’émotion que celle qu’on aurait à vêtir d’une serviette de plage un enfant qui revient de la piscine.

    J’en suis resté bouche bée, non pas honteux, mais surpris, comme si j’avais vu un pan de la réalité s’ouvrir sur une autre dimension. (Ma honte est venue plus tard, la honte de celui qui se dit, « aurais-je fait la même chose? », « pourquoi n’ai-je pas réagi moi aussi ? »).

    Cet événement m’a fait réaliser que la crise que nous traversons, celle du sans-abrisme et de la toxicomanie, nous a laissé aveugles. Un couple de déficients intellectuels – dont l’un est sous curatelle – peut ainsi dormir dans le métro de Montréal depuis des années, et personne ne fait rien pour régler la situation (voir ce reportage récent dans La Presse). La bureaucratie est devenue indifférente. Quelques passants les aperçoivent obliquement, ressentent un malaise, donnent quelques trucs comme des serviettes, et voilà, ils continuent leur chemin pendant que la misère, le désespoir ou l’abandon continue son œuvre. On parle ici d’une faillite collective, pas tellement individuelle, bien entendu.

    Après mon expérience dans l’autobus, je suis maintenant convaincu que l’amour, au contraire de ce qu’on en dit, n’est pas aveugle. L’amour voit la réalité comme elle est, brise les cloisons qui nous séparent, brise les vagues et nous solidarise1.

    Quand on dit que l’« amour est aveugle », il s’agit en fait d’autre chose, il s’agit d’un mythe, d’une histoire qui n’est pas de notre monde mais de celui des idées. L’origine de cet adage est très lointaine. Elle décrit l’amour romantique.

    Il se pourrait que l’adage soit inspiré du mythe de Éros et Psyché, lequel est assez bien connu2. Ce mythe est riche et les interprétations abondent. Il est intéressant pour sa résonance psychologique, parce qu’il suppose – littéralement – que l’âme est aveugle, que l’amour doit rester invisible, mystérieux, que l’âme ne doit pas douter mais faire confiance, sans succomber à la crainte ou la curiosité. Le mythe intéresse aussi parce qu’il s’agit d’une vision idéaliste de l’amour dans laquelle, malgré la faiblesse des protagonistes, leur malice ou désobéissance, le thème de la beauté s’impose. À la fin, en toute logique, la belle âme se réconcilie avec l’amour et Psyché devient immortelle…

    Mais qu’adviendrait-il de ce mythe si la curiosité, inspirée par la crainte, faisait voir, non pas une beauté idyllique, le dieu Éros, mais une laideur repoussante, une déformité, une chose terrifiante, une horreur véritable?

    Le christianisme, plus particulièrement, mais aussi les autres religions fondées sur l’amour et le martyr, comme la foi bahaïe, ont apporté une réponse à cette question. L’amour-passion, l’amour captatif et intéressé, pour ne pas dire cupide (fondé sur le « désir », comme celui de Éros-Cupidon…) est remplacé dans le christianisme par agapè (traduit par caritas, « charité », en latin), soit l’amour-acceptation, l’amour fraternel et bienveillant.

    Dans la foi qui reconnaît la souffrance du prochain, l’idéalisme se double ainsi d’un réalisme tragique, celui de l’amour sacrificiel, celui de l’abandon et l’oubli de soi, celui de la prise en charge. La passion du Christ exprime parfaitement cet amour sacrificiel, mais il est exprimé aussi dans les Évangiles dans des formes plus ordinaires, comme celui d’offrir de l’eau à l’assoiffé ou celui de venir au secours d’un blessé sur le chemin. La parabole du bon samaritain3 exprime ce message; tout comme l’extraordinaire bonté de cette femme que j’ai vue secourir une autre femme dans l’autobus un soir d’hiver à Ottawa. Après tout, le royaume des cieux n’est pas si loin… Il suffit de regarder de plus près.

    1. Intéressant de noter que le titre du film de Lars Von Trier, Breaking the Waves, fut traduit en français par L’amour est un pouvoir sacré. ↩︎
    2. Fille de roi, belle au point d’éloigner les prétendants, la jeune Psyché (âme en grec) suscite la jalousie de la déesse de l’amour, Aphrodite. Celle-ci commande à son fils Éros de la faire s’éprendre d’un monstre (détail important) et fait amener Psyché sur un rocher au sommet d’une montagne pour qu’elle soit séduite par ce monstre. Éros, toutefois, s’éprend de la belle Psyché et décide de ne pas remplir sa mission. Il fait emporter Psyché par le zéphyr (un vent d’ouest, très doux) dans un magnifique château et lui fait vivre richesses et plaisirs, à condition qu’elle ne cherche pas à voir son bienfaiteur et son amant, Éros (autre détail important). Bien entendu, Psyché sera induite pas ses vilaines sœurs à connaître l’identité de celui qui s’occupe si bien d’elle. La curiosité tourne au drame, Psyché découvre son amant (son monstre) pendant qu’il dort et, émue par tant de beauté, le brûle par accident en faisant tomber sur lui une goutte d’huile de sa lampe. Éros s’enfuit précipitamment; Psyché est alors chassée du paradis. L’histoire finit bien cependant. Après avoir erré et cherché sans relâche pour retrouver son amant, Éros la trouvera endormie, la piquera de sa flèche pour la réveiller, et l’épousera avec la permission de Zeus. Psyché (l’âme) devient alors immortelle… ↩︎
    3. Luc 10:29-37 ↩︎