Auteur : Le soupirail

  • Beauté divine

    Beauté divine

    La distance est l’âme du beau.

    Simone Weil, La pesanteur et la grâce

    Il fallait une âme sensible comme Simone Weil pour souligner la contradiction inhérente du beau. La beauté est l’objet de notre désir et pourtant elle ne se laisse pas posséder. Nous voulons la retenir, l’absorber, en faire une chose à soi mais toujours elle se dérobe. Raison pour laquelle, le plus souvent, nous choisissons une version matérielle et édulcorée du beau.

    J’ai fait un rêve à ce sujet, il y a longtemps : au moment de m’approcher d’un visage féminin rond et lumineux, beau comme une pleine lune, je me suis détourné vers un autre visage, un visage sensuel, lascif et obscur, celui que je pouvais posséder. Je me suis alors réveillé.

    Comme le dit Weil, le beau est une incarnation et, en cela, un idéal. Le beau est la preuve de l’existence de Dieu : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. »1 Et pourtant, encore une fois, si le beau est la preuve de la présence de Dieu dans le monde, le beau – tout comme Dieu lui-même – ne se laisse pas posséder.2

    Il est évident, si je regarde un coucher de soleil magnifique, que je ne peux absorber en moi, corporellement, la beauté de ce coucher de soleil. Le phénomène m’impressionne mais il reste extérieur à moi. Il a un effet sur moi mais il ne devient pas moi. Si, toutefois, je choisis un avatar plus proche du beau, par exemple une belle fleur, cette beauté ne pourra être connue en ingérant la fleur. Il y a une probabilité élevée d’ailleurs que cette fleur devienne amère. Il vaut mieux, donc, seulement la contempler, l’effleurer du regard.

    On opposera à ce paradoxe le fait que la beauté d’un plat savoureux ou d’un bon vin – la beauté olfactive ou gustative – peut être ressentie corporellement. Ou que la beauté musicale – celle d’une mélodie touchante – nous pénètre et nous possède sans entrave, en passant directement au cerveau au point de nous donner la chair de poule. Est-ce qu’en ingérant le plat ou le vin notre sensation du beau devient plus grande? Est-ce qu’en écoutant la mélodie notre connaissance du beau devient plus claire? La plupart diront que oui et, comme le dit Weil, en cet instant « l’unité des contraires, celle de l’instantané et de l’éternel », paraît devenir évidente.

    Je dirai pour ma part que l’ingestion ou l’écoute d’une belle chose, comme la sensation d’être touché par une main sensible et attentionnée, restent éphémères. Pour appréhender réellement la beauté d’une belle chose, il faut davantage que la consommer. Il faudrait pouvoir la contempler immobile et pour l’éternité. Car la beauté n’est pas dans la chose, n’est pas la chose que nous éprouvons comme belle.

    Le temps dégrade les choses qui supportent la beauté comme la mastication dégrade le repas que l’on trouve exquis. Le temps est l’ennemi du beau. Nos seuls recours pour continuer d’éprouver le beau est donc la renonciation : « Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. » (Weil)

    Contempler sans l’attente de posséder est certainement la chose la plus difficile qui soit. Il faut pouvoir contempler sans désirer. À notre époque matérialiste où nous en sommes réduits à prendre des selfies en tournant le dos aux choses, l’espoir même de reconnaître le beau semble perdu. Nous sommes devenus impatients et aveugles, nous sommes devenus incroyants.


    1. Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Librairie Plon, 1947 et 1988. ↩︎
    2. Il s’agit d’une preuve panenthéiste que Dieu est à la fois dans le monde et à l’extérieur du monde. Pour une présentation sommaire du panenthéisme, voir Rupert Sheldrake, « A lecture on panentheism – St James Church, London » : https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=ztl9K86o8ZxlVyeb ↩︎
  • Angle mort

    Angle mort

    C’est début décembre et, comme tous les ans, nous nous souvenons de la tuerie de Polytechnique le 6 décembre. Chaque fois, il semble y avoir un nouveau morceau de vérité qui émerge de cette tragédie. Comme si toute la vérité n’avait pu sortir immédiatement après l’événement. Cette année, c’est le témoignage de Stéphane Guay, un étudiant de la Polytechnique qui se trouvait dans la classe C-230.4, où la tuerie a commencé et où 9 femmes furent attaquées et 6 d’entre elles assassinées.

    Ce témoignage est important, c’est celui d’un homme qui a quitté la classe quand le tueur l’a ordonné. Un homme qui a souffert toute sa vie de cette décision.

    J’étais au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce soir-là, dans une classe, tout près du lieu du massacre. C’était ma dernière année de baccalauréat. Je me souviens vaguement qu’on parlait d’une urgence à la Polytechnique. Je me souviens qu’à mon retour à la maison, on parlait déjà aux actualités de quelques victimes, mais c’était encore la confusion, et si on sentait que quelque chose de sérieux venait de se produire, l’ampleur du massacre n’était toujours pas connue quand je suis allé me coucher.

    C’est en me réveillant le lendemain matin, en écoutant la radio, que la réalité de 14 femmes assassinées m’a rattrapé. Ce fut pour moi un choc, un choc dont je me souviens encore, me rappelant exactement l’endroit, ma chambre, mon lit, la radio. Un fait irréel, si une telle chose est possible, une abomination qui faisait intrusion dans ma vie comme dans la mémoire du Québec. C’était une intrusion certes moins violente que celle de ce tireur fou dans la vie des victimes, mais une intrusion tout de même très choquante. Comment oublier le retour en classe ce jour-là, la peur qui nous hantait à voir simplement la porte s’ouvrir…

    Je n’ai rien vu le 6 décembre sur les lieux de la Polytechnique mais je n’ai pas oublié. J’ai lu sur ce qui s’est passé, suivi les enquêtes dans les journaux, les débats sur la place publique, écouté les entrevues données par sa mère, lu le rapport du coroner, vu le film de Villeneuve (aussi tard qu’hier; j’y résistais, craignant sa violence…).

    S’il y a une chose qui m’a continuellement préoccupé, toutes ces années, c’est la décision des hommes de la classe C-230.4 de sortir et de laisser les femmes derrière eux avec un homme qui tenait une carabine, qui venait de tirer au plafond et qui criait comme un enragé. Cette décision de partir – pourtant pas la mienne – n’a cessé de me tourmenter depuis comme si, moi aussi, j’avais été présent dans cette classe. On se demande, bien naturellement, ce que nous aurions fait dans une telle situation. Il vaut la peine de lire le témoignage de Stéphane Guay pour l’imaginer…

    La question était brûlante pour moi puisque ma pensée morale se manifestait à cette époque dans une recherche de grandeur… J’étais alors un jeune homme ayant à peu près le même âge que le tueur et les victimes, un étudiant dans une classe à peu près semblable de la même université, un étudiant de littérature qui s’intéressait à la figure du héros dans la littérature classique, un littéraire qui réfléchissait passionnément à l’héroïsme.

    Je me souviens d’un article publié dans La Presse, en 1990, dans lequel un prof de l’Université de Montréal (l’un de mes profs!) protestait contre la décision de ne pas tenir d’enquête publique. Il protestait contre l’absence de réflexion sur les aspects psychanalytiques du drame, en ce qui concerne le rôle des hommes, de la figure maternelle, des autorités. Il accusait aussi les hommes, l’homme québécois, de lâcheté. Il cherchait à confirmer des détails, comme celui de savoir s’il était vrai que le tueur avait tiré dans une photocopieuse, un symbole de la matrice maternelle selon lui. Bref, son texte était suffisamment provoquant et dur envers les témoins masculins du drame, que j’avais senti le besoin d’écrire à La Presse pour protester. Je voyais mal comment on pouvait accuser ces hommes de lâcheté et faire de celle-ci, comme il le faisait, une extrapolation de l’inconscient collectif québécois, alors que d’autres hommes du Québec, dans des drames semblables, avaient déjà fait preuve d’héroïsme (comme le sergent d’arme Jalbert de l’Assemblé nationale, lors d’une tuerie semblable). Je trouvais l’accusation exagérée.

    N’empêche, la question est toujours demeurée, lancinante, non résolue. Les hommes de la classe C-230.4 ont-ils fait preuve de lâcheté en quittant cette classe sans tenter d’arrêter le tueur ou de protéger leurs collègues? Pourquoi ont-ils obéi? Surtout, pourquoi les deux professeurs présents dans la classe – des hommes – ont-ils invités les étudiants à sortir? Pourquoi ne pas aborder la question de front publiquement?

    Le témoignage de Stéphane Guay ne répond pas à cette question. Il expose la profondeur de l’énigme et l’extraordinaire poids de cette responsabilité sur la conscience de ces hommes. Le film de Villeneuve aussi le montre, dans le personnage de Jean-François, dont la culpabilité est si grande qu’il choisit de se suicider peu après les événements, et dont l’histoire est bien réel, trop réel.

    Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui cherchent à excuser ces hommes. À la demande d’un homme armé qui avait déjà tiré au plafond, les hommes de cette classe se sont séparés des femmes et ont quitté la classe en les laissant derrière eux. Le film de Villeneuve, à cet égard, est éloquent. C’est la scène-clé du film. C’est un fait et le fait est gravissime.

    Cela dit, des raisons de ne pas intervenir et de partir, il y en avait. On peut certainement les reconnaître. Des étudiants ont dit qu’ils n’étaient pas sûrs de ce qui passait, pensant même à une mauvaise blague. Certains ont cru qu’il s’agissait d’une prise d’otages. D’ailleurs, pourquoi exiger de ces jeunes hommes – étudiants en génie – le courage des armes, la capacité de rester en contrôle d’eux-mêmes devant un homme armé d’une carabine qui n’hésite pas à l’utiliser? Faut-il attendre de tous les hommes qu’ils se comportent comme des soldats entraînés lorsqu’ils sont visés par une arme?

    Toutes ces raisons sont valables et n’oublions pas non plus que ce ne sont pas ces jeunes et leurs maîtres qui ont assassiné ces femmes. Il s’agit du crime d’un seul homme.

    Et pourtant…

    Dans le témoignage de Stéphane Guay, nous constatons le poids de la culpabilité. Comme nous le voyons chez la mère du tueur dans les entrevues qu’elle a données. On ne peut rien faire contre ce sentiment qui les hante. Les faits sont là pour torturer la mémoire de ces personnes qui, en réalité, auraient pu intervenir et prévenir la tragédie. Si, au moins, ils avaient pu avoir l’étincelle d’une prémonition, s’ils avaient pu dégager ne serait-ce qu’une once de courage, sentir en eux une colère suffisante pour dire « NON ».

    Au fond, c’est la réalité de toutes les victimes d’abus et de violence. L’incapacité de rien dire et de s’opposer ou réagir quand il le faut pendant le trauma. Si on peut excuser les hommes de la classe C-230.4, c’est dans cette perspective uniquement. Ils étaient parmi les victimes, une arme était pointée sur eux. Comme le furent la mère et la sœur du tireur, qui ont été victimes d’abus elles aussi. On en vient donc à conclure qu’il ne peut y avoir qu’un seul coupable, le tireur fou, ce jeune homme odieux et dérangé, qui n’a su s’extirper de l’héritage de violence de son père.

    Il y a d’autres personnes dont le degré de responsabilité a varié puisqu’ils ne se trouvaient pas ce soir-là dans la mire du tueur mais bien dans la position d’intervenant. J’inclus ici toute figure d’autorité, dont les deux profs dans la classe, et possiblement aussi les services policiers – s’ils ont effectivement retardé l’intervention.

    Surtout, je mettrais au premier plan celui dont personne ne parle, le grand absent de la tragédie de Polytechnique, un véritable fantôme dans cette histoire, un mystère pour ceux et celles qui se demandent encore ce qui s’est passé. Je parle de Rachid Liass Gharbi, le père abuseur, le mari violent, qui était retourné en Algérie, dans l’angle mort du drame de sa famille. Celui-là n’a jamais fait face aux victimes de ses propres victimes à lui, ses enfants. Il me semble clair que la misogynie de son fils ne peut s’expliquer sans la sienne, qu’il y avait dans le fils un ressort violent hérité du père.

    Le Québec n’a jamais parlé du père de Lépine. Pourquoi donc? Parce que les victimes devaient prendre le premier plan? Parce que le père était immigrant? Parce que… Parce que quoi, au fait? Le vrai lâche, s’il n’est pas mort, court toujours…

  • Les feuilles mortes

    Les feuilles mortes

    La crainte générée par l’intelligence artificielle rend opaque une vérité pourtant évidente : les robots ne seront jamais capables d’éprouver certains sentiments profondément humains, des sentiments qui nous rendent en fait plus intelligents que n’importe lequel de ces robots qui sera jamais créé. Est-ce que vous pensez qu’une machine pourra un jour éprouver un regret? Du ressentiment? De l’envie?

    Une machine sait ce qu’est le regret, mais elle ne peut en faire l’expérience. Elle ne pourrait réellement savoir ce qu’il est.1 Pour de la profondeur, du vécu, l’humain conserve le haut du pavé…

    Ce qui m’amène à penser que l’IA souffre d’un déficit de réalité et que, si elle peut changer celle-ci en la rendant plus efficace, elle ne pourra jamais être cette réalité dans ce qu’elle exprime d’intelligent au sens existentiel (conscient) du mot. Elle est un mirage, un écran de fumée, un miroir.2 Et c’est pourquoi, sans doute, l’IA est aussi incapable de créer authentiquement et que l’on parle de plus en plus de naufrage créatif, ce que les anglo-saxons, rarement à court de néologismes, appellent maintenant le « AI slop ».3

    Je faisais ces réflexions récemment en éprouvant, justement, du regret. Au tournant de ma soixantaine, je pense inévitablement aux années passées, à ce que j’ai fait ou vécu, que j’aimerais mieux ne pas avoir fait ou vécu, et à ce que je n’ai pu faire et vivre aussi, ces choses qui m’ont échappé, que j’ai manquées, qui ne reviendront plus.

    La sensation étrange d’avoir de telles pensées, de vivre en décalage d’une vie rêvée, vient de savoir que toutes ces choses que l’on regrette n’existent plus ou n’ont jamais même existé. Qu’elles n’ont plus, au présent, aucune importance.

    Et pourtant, lorsqu’on éprouve un regret, si la chose n’existe pas, la mélancolie est réelle. C’est la mémoire qui donne au présent cette tonalité douloureuse du regret. Notre mémoire porte en elle son lot de peines enfouies, comme elle porte d’ailleurs des souvenirs joyeux, des sources de fierté et de plénitude.

    Si l’on doit espérer une chose de l’humain dans ce combat qui s’amorce avec la machine, c’est donc de préserver en nous cette mémoire vive, de la reconnaître, et de la transmettre.

    Dans cette chanson fameuse de Prévert, le chanteur insiste en disant, « Tu vois, je n’ai pas oublié ». Il nous prévient de « la nuit froide de l’oubli » et de la mer qui efface « les pas des amants désunis ».3 C’est qu’il s’agit là du grand danger, de la vraie et terrifiante machine, celle du temps qui passe, qui dévore ses enfants et qui efface tout. Dans le regret, il y a une petite mort qu’aucun robot jamais ne pourra redouter…


    1. J’ai demandé au Chatbot de Microsoft, Copilot, de me dire « qu’est-ce que le regret »? Sa réponse, psychologisante, paraît tirée d’un livre de recette psycho-pop. Je vous invite à en faire l’essai… ↩︎
    2. Ceux et celles qui s’y accrochent à des fins relationnelles sont en danger. Déjà, l’illusion informatique fait des victimes : K. Hill, Lawsuits Blame ChatGPT for Suicides and Harmful Delusions, New York Times, 6 novembre 2025. ↩︎
    3. C. Warzel, A Tool That Crushes Creativity – AI Slop is Winning, The Atlantic, 20 octobre 2025. ↩︎
    4. Les Feuilles Mortes, J. Prévert et J. Kosma, chanté par Y. Montand, sur YouTube. ↩︎

  • Le mal humain

    Le mal humain

    Depuis son expulsion du jardin d’Éden, l’être humain est aux prises avec l’abus, la démesure.

    L’une des raisons qu’il n’arrive pas à résoudre ce problème, individuellement ou collectivement, est la difficulté qu’il a à reconnaître ses limites. Il est difficile en effet de mesurer sa force…

    Le problème de l’humain n’est pas notre goût du pouvoir, ni même notre propension à la violence. Le pouvoir et la violence, généralement déplorables, ne sont que des moyens. Ils peuvent être légitimes.

    Notre libre arbitre, acquis au moment de croquer la pomme, n’est pas non plus la raison ni la cause de notre excès. Il devrait plutôt en être la solution.

    Le problème de l’humain est plus profond. Le mal est logé au creux de l’âme humaine, comme un vers dans la pomme, si je peux dire.1 Il est simple mais occulte à la fois.

    Je reconnais ce problème subtilement illustré dans le mythe de Prométhée. Si vous examinez de près le mythe, vous verrez dans un repli, comme en arrière-plan, ce qui accable l’humain.

    Le mythe raconte la punition terrible infligée par Zeus à celui qui a volé le feu sacré sur l’Olympe pour le remettre aux hommes. Tous les jours et pour l’éternité, un aigle dévore le foie de Prométhée, enchaîné à un rocher.

    Prométhée étant d’une force extraordinaire, Il a fallu l’appui de Bia et Kratos pour l’attacher au rocher. Dans la mythologie grecque, Bia personnifie la force, la violence, alors que Kratos personnifie la puissance, le pouvoir.

    Il a donc fallu le pouvoir et la violence pour maîtriser Prométhée, le voleur de feu. Mais le problème ici n’est pas la force exercée. Une peine est toujours contraignante. Le problème est la chaîne qui l’attache au rocher, et l’aigle qui revient chaque jour le dévorer pour l’éternité. Le problème est l’excès de la peine, l’abus de pouvoir, la domination absolue.

    Proudhon a expliqué, au sujet de l’anarchie, qu’elle est « l’ordre sans le pouvoir ». Je pense quant à moi le contraire : l’anarchie est le pouvoir sans ordre. L’anarchie est l’arbitraire, la loi de la jungle. Elle est la bête féroce qui dévore le foie de Prométhée attaché à son rocher.2

    Ce qui me ramène au problème fondamental de l’humain depuis l’aube de l’humanité. Ce problème est l’usage de la force et de la violence par l’humain pour dominer l’humain.

    Le mal humain est la démesure du pouvoir, la domination. L’être humain tente depuis toujours de maîtriser – d’écraser – son adversaire. Il le démonise, en fait l’objet de sa haine, pour justifier son anéantissement.

    Sauf la force d’âme, le seul rempart contre cette faiblesse de l’instinct est la grande œuvre civilisatrice du droit. Le XXe siècle, un siècle de violence sans bornes, a permis de faire ce constat. Puis de progresser et de mettre en place un ordre juridique humaniste.

    C’est malheureusement cet effort ce que nous voyons maintenant s’effondrer devant nos yeux, en Ukraine, à Gaza, aux larges des côtes du Venezuela.3 On ne dira jamais assez à quel point l’époque que nous traversons est dangereuse…


    1. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la hantise de la mort, la « Terror Management Theory » (TMT) proposée comme la source de tous les maux qui affectent l’humain : Sheldon Solomon, Jeff Greenberg, and Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Penguin Random House, 2015. ↩︎
    2. Je lisais récemment une journaliste qui est allé sur le terrain au Soudan pour un reportage sur la guerre civile. Elle y explique la situation qui règne à la frontière du Sudan et du Tchad. Elle invite tous les libertariens à y aller pour constater dans quel état la société se trouve en état d’anarchie : Anne Applebaum, « The Most Nihilistic Conflict on Earth », The Atlantic, 5 août 2025. ↩︎
    3. « Why the Laws of War are Widely Ignored », The Economist, 5 août 2025. ↩︎
  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎
  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎
  • Les uns contre les autres

    Les uns contre les autres

    Il faut parfois souffrir la mort d’un être aimé pour reconnaître la lumière qui émane de nos vies.

    En examinant les photos d’une amie proche, récemment décédée, une personne très chère avec qui notre famille a vécu tant de choses depuis tant d’années, j’ai été saisi par l’extraordinaire contraste que ces photos révélaient entre la vie ordinaire que nous partagions, et les perles qui se cachaient dans ces instants volés par la caméra.

    Nous gardons ces souvenirs, ces moments volés, comme des cailloux qui nous font revenir sur nos pas, des trésors archéologiques qui permettent de reconstruire notre vie. Mais, en réalité, ces symboles de notre passé sont plus que des artefacts ou des ruines; ils sont des moments auréolés de lumière, de petites étincelles qui raniment notre conscience, la font vibrer.

    Regardez, pas exemple, cette toile de Renoir, Le Bal du moulin de la Galette. Je veux dire, regardez-la vraiment pour comprendre le contenu de vie que ce chef d’oeuvre renferme. Il ne s’agit pas d’un cliché, bien entendu, mais d’impressions que le peintre a eues en observant cette fête, comme n’importe quelle autre fête.1 Renoir, ce très grand peintre, offre ici un regard sur des instants de la vie ordinaire, sur le bonheur des amoureux, des artistes, des gens qui vont à la galette le dimanche pour bavarder, boire et danser. Malgré les défauts qui inévitablement accablent leurs vies, malgré l’insatisfaction ou les tracas qui sûrement affectaient ces personnes (peintes sur le vif par Renoir), la toile nous enseigne qu’il s’y loge un grand bonheur. Regardez la lumière scintillante et les visages roses de joie.

    Il n’est pas besoin de perdre un être cher pour faire l’expérience de ce contraste et apercevoir une lumière cachée dans la réalité. Chacun sait qu’un voyage dans un endroit magnifique, longtemps attendu, n’est jamais vécu avec une satisfaction entière, à la hauteur du rêve qu’on en faisait. Parfois il fait trop chaud, parfois il y a une dispute, parfois les enfants sont malades. Pourtant, au retour, on regarde nos photos et notre voyage en famille, on examine nos souvenirs, on se remémore nos aléas et nos plaisirs, et mystérieusement tout semble devenir unique et extraordinaire.

    Nous vivons les uns contre les autres, nous vivons mal, mais dans la coquille médiocre de nos vies, pourtant, se cachent des éclats de bonheur. Il faut savoir les remarquer, il faut cultiver ces perles, les extraire et les rendre encore plus brillantes.

    1. Voir aussi Le Déjeuner des canotiers du même peintre. ↩︎
  • La réalité cachée

    La réalité cachée

    Drogues, psychothérapie, religion et poésie

    — Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin.

    A. Rimbaud, Adieu, Une saison en enfer

    En revenant de Montréal, récemment, j’écoutais l’épisode d’un podcast de la CBC portant sur l’utilisation de drogues en psychothérapie.1 L’emploi de psychédéliques pour traiter les traumas est en hausse par les temps qui courent. Malgré les restrictions et mesures de sauvegardes établies par les autorités réglementaires, le phénomène a pris les allures d’une mode.

    L’expérience partagée par une thérapeute pendant cet épisode était fascinante. Les séances menées par cette thérapeute, séances qu’elle diffuse en ligne, sont menées avec compassion, rigueur et professionnalisme. Elles sont aussi spectaculaires. En est-il toutefois toujours ainsi?

    Je ne mets pas en doute ni n’affirme le potentiel thérapeutique de l’emploi des psychédéliques pour résoudre des traumas. Des experts sont là pour ça et certains qui ont plus d’expérience et de savoir en ont fait l’éloge, affirmant que ce serait le premier développement sérieux pour le traitement de la dépression et des traumas depuis l’invention des antidépresseurs.2

    Ce qui m’intéresse dans le phénomène est plutôt ce qu’il révèle de notre rapport à la réalité cachée des choses, à une autre réalité, à la réalité réelle. À cette réalité enfouie dans l’inconscient ou celle d’un ordre supérieur…

    Dans le poème cité en exergue, Rimbaud faisait son adieu à la vision poétique pour embrasser, comme il le dit, la « réalité rugueuse » :

    Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !

    Cette réalité rugueuse, c’est celle que nous vivons tous les jours, la vie quotidienne. Nous nous réveillons, déjeunons, courons pour aller au travail, exécutons nos tâches avec émotion, conviction et logique, bref nous faisons ce que le cerveau est entraîné à faire, ce pour quoi il a été conditionné : construire le monde, habiter le cadre logique et le monde physique quadridimensionnel, donner à la vie un semblant de réalité.

    La question est de savoir s’il y a plus que cela. Quoi qu’en disent les hippies des années 60 qui prenaient du LSD, je ne suis pas certain que la consommation de psychédéliques, en thérapie ou comme loisir, ouvre la porte sur une autre réalité.

    La position de principe est de penser que Lucy in the sky with diamonds n’était rien d’autre qu’une hallucination, un réarrangement des neurones, un certain dysfonctionnement du cerveau produisant une illusion symbolique nouvelle. Un trip, une visite à la fête foraine.

    Même chose pour la poésie, qui peut être vue comme un effort sobre – quoi qu’en dise Baudelaire3 – pour changer notre vision du réel, en augmenter l’ampleur, déplacer les bornes qui l’enferment, le faire sortir de sa logique infernale et froide, de sa platitude.

    Les psychédéliques, la poésie, ce n’est peut-être à la fin qu’une autre façon de voir la réalité, une façon de la voir autrement. Pas surprenant, donc, que les substances utilisées en thérapie puisse faire sortir les traumas de leur coin caché au fond de la mémoire, de l’exhumer de leur trou noir.

    Mais qu’en est-il alors de la religion, de l’idéalisme transcendantal et plus particulièrement de l’expérience mystique? Celle-ci permet-elle de déchirer le voile, de voir une autre réalité de l’autre côté du miroir terrestre, en un mot, de voir l’au-delà? Les mystiques au sommet de l’exaltation ont peut-être cette capacité; les prophètes appellent « Réalité » (la vraie, la seule, la réalité réelle) cette autre réalité. Mais rien ne dit qu’ils n’ont pas alors, animés par leur foi brûlante, la même expérience que les poètes ou les utilisateurs de psychédéliques.

    Les religions du monde, les religions dualistes surtout, ont toutes une vision de Dieu qui le place en dehors du monde matériel et contingent. Le paradoxe est qu’il est possible de s’en approcher, comme être vivant, mais jamais de le connaître. Même les religions monistes qui s’en remettent à une essence, ou « substance » comme disait Spinoza, peuvent lui attribuer un caractère transcendant ou universel. Ainsi, le bouddhisme Zen de l’école Mahayana, bien que reconnaissant le caractère irrémédiablement changeant de la réalité, reconnaît une essence immuable, qu’elle appelle le Nature de Bouddha, à laquelle tous peuvent accéder par la pratique ou subitement.

    Il faut donc postuler, du moins en religion, l’existence d’une autre réalité, mais admettre aussi que celle-ci reste inconnaissable. Comme le dit le prophète Baha’u’llah, dans le Livre de la certitude :

    [Dieu] est et a toujours été voilé dans l’antique éternité de son Essence et, dans sa Réalité, il restera éternellement caché aux yeux des hommes.

    Il ne sert donc à rien de le poursuivre dans son royaume. Pour le connaître, il suffit de savoir reconnaître son parfum et son chant entre les branches qui nous en séparent. La contemplation, la bonté et l’humilité, sont des gages sûrs de pouvoir ressentir, en notre conscience humaine si limitée, ne serait-ce qu’un atome de son existence. Ce ressenti, c’est le sentiment d’émerveillement qui nous emporte en lisant un poème, en admirant une œuvre d’art, en regardant les splendeurs du monde naturel, lesquelles sont toutes, à la fin, des traductions lyriques ou géométriques d’un langage qui n’est parlé que dans cette autre réalité.

    Aussi, avant que le Rossignol du paradis mystique ne regagne le jardin de Dieu, avant que les rayons de l’Aurore spirituelle ne retournent au Soleil de vérité, efforce-toi, dans le tas de poussières qu’est le monde mortel, de capter les effluves du jardin éternel pour vivre à jamais à l’ombre des peuples de cette cité. Et lorsque tu auras atteint cette très haute condition, tu contempleras l’Aimé et tu en oublieras tout le reste.4

    Quant aux drogues, sans pouvoir en parler d’expérience, j’ai mes doutes à leur sujet. Baudelaire en a parlé comme des « paradis artificiels » dans leur rapport à la création littéraire. En ce qui concerne la psychothérapie, je crains que l’engouement ressemble à celui qu’on avait pour l’hypnose au 19e siècle pour le traitement des névroses. Effet réel, mais effet passager, en avait conclu Freud avant d’inventer la psychanalyse.

    Ne cherche-t-on pas aujourd’hui, comme autrefois, des chemins de traverse? Le succès initial des psychédéliques en psychothérapie, on ne peut qu’espérer qu’il soit bien fondé, qu’il soit bien réel, mais sachons rester prudents…


    1. Consultez l’excellent podcast On Drugs de la CBC, en particulier l’épisode 9 de la saison 3 : « Do Drugs Belong in Therapy ». https://www.cbc.ca/listen/cbc-podcasts/157-on-drugs ↩︎
    2. Écoutez cette conversation fascinante avec le Dr. Bessel van der Kolk sur le show de Ezra Klein : https://www.nytimes.com/2021/08/24/opinion/ezra-klein-podcast-van-der-kolk.html ↩︎
    3. « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. […] Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous! » ↩︎
    4. Baha’u’llah, Les Sept Vallées, « 7. La vallée de la vraie pauvreté et de l’anéantissement absolue ». ↩︎
  • Les cœurs purs – 3

    Les cœurs purs – 3

    « L’amour est un voile entre l’amant et l’aimé »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Nous ne savons plus ce qu’est l’extase. C’est l’une des clés du divin que nous avons perdues en quittant la pratique religieuse. Notre époque est celle du triomphe du cogito : Je pense, donc je suis.

    La pratique de la méditation, ou celle du Yoga, est en hausse dans notre société. Celle du sport extrême aussi. Depuis notre sortie de l’église, nous cherchons une façon de nous reconnecter avec l’absolu, ou plutôt une sensation équivalente à celle d’y être emporté. Entre les substances psychédéliques, l’ecstasy et le binge drinking, on se cherche. On cherche un succédané de l’absolu…

    Dans notre culture normalisée, même l’amour, la grande fontaine d’extase, est devenue ou bien morne et régulée, ou bien empoisonnée et affligeante. On prône l’autonomie, la préservation, l’équilibre et le contrôle de soi.

    Qui veut s’abandonner à l’amour aujourd’hui, s’il faut rester sur ses gardes, si l’on en fait un manque d’estime de soi, si l’amour doit céder le pas à l’égo adapté et équilibré?!

    Pourtant, l’amour – de sa dame ou de son Dieu – est le chemin le plus sûr vers l’extase, et ce depuis des siècles. C’est dans l’amour que le soi se perd, s’abolit, se fusionne à l’être cher.

    Je ne prendrai ici que l’exemple des mystiques, ceux de la tradition du soufisme islamique que j’ai étudié récemment. Les soufis pratiquent des rituels de prières et de mouvements répétitifs (dhikrs), utilisent leur audition (sama) pour déclencher des transes musicales, pour être menés vers l’extase (wajd) et l’annihilation du soi (fana).1

    Surtout, comme l’ont révélé tant de poètes persans, les soufis récitent des poésies amoureuses qui les transportent vers ce sentiment d’intimité avec l’Absolu, l’Être suprême, le Dieu unique qui contient tout si l’on peut s’y abandonner.

    «  Allume dans ton âme le feu de l’amour
    Et brûle toute pensée et toute adoration.  »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Je l’avoue, le mysticisme religieux qui s’en remet à l’amour comme passage vers l’Absolu est ma plus grande fascination. J’ai beaucoup de mal à penser à une autre forme rituelle d’accès au divin pour la conscience humaine. C’est dans l’Amour que les barrières tombent, que le soi s’envole vers l’être aimé comme l’oiseau s’échappe de sa cage. Comme le dit le prophète persan Baha’u’llah :

    « L’amour ne veut pas de l’existence et ne tient pas à la vie : dans la mort, il voit la vie et cherche la gloire dans la honte. Il faut beaucoup de bon sens pour mériter la folie de l’amour et une grande force d’âme pour être digne des liens de l’Ami. Béni est le cou pris dans son lacet, et heureuse la tête embrassant la poussière dans le sentier de son amour. Renonce à toi-même, ô ami, afin de trouver l’Incomparable et renonce à cette terre mortelle pour chercher abri dans le nid céleste. Si tu veux allumer le feu de l’existence et être prêt à cheminer vers l’amour, annihile-toi !  »
    – Baha’u’llah, Les sept vallées (« Vallée de l’Amour »)

    Dans une très faible mesure, le commun des mortels peut faire l’expérience de ce « feu de l’existence ». Quiconque est tombé amoureux a ressenti cette fièvre qui trouble la perception du réel pendant un temps. Mais qui peut prétendre avoir été consumé par l’amour? L’amour mystique dont parle les poètes et prophètes est d’un autre ordre. La différence entre l’amour moderne et l’amour mystique est aussi grande que celle entre le froid ressenti en touchant un glaçon et celui que l’on ressentirait, nu, debout, sur une banquise au pôle nord. Il n’y a pas de comparaison possible.

    Pourtant, l’amour ressenti sur cette terre peut-il à lui seul nous faire connaître Dieu? Au grand dam des autorités religieuses, les soufis ont prétendu que oui, qu’il n’est pas nécessaire de respecter la loi religieuse pour accéder à Dieu.

    Si l’extase mystique est réservée à quelques fous de Dieu, que reste-t-il aux autres mortels pour connaître le divin en ce monde? La loi des prophètes serait-elle le meilleur chemin, le chemin avéré, pour se rendre patiemment au sommet?

    Comme le dit le prophète Baha’u’llah dans son oeuvre, Les septs vallées :

    « Il nous faut donc travailler à détruire notre condition animale jusqu’à ce qu’apparaisse en nous le sens de l’humain. »

    Et encore:

    « Que dans ces pérégrinations, le voyageur ne s’écarte pas, fut-ce de l’épaisseur d’un cheveu, de la « Loi » qui est le secret même du « Cheminement », le fruit de l’arbre de « Vérité ». »

    C’est, au fond, le programme de toutes les religions, celui auquel s’opposait si vigoureusement le philosophe Nietzsche. C’est la lutte éternelle entre l’idéalisme apollinien et le réalisme dionysiaque, entre le disque solaire et la vigne, entre la raison aveugle et l’ivresse.

    Les prophètes ont cette particularité qu’ils n’abolissent pas les lois sans les remplacer. La loi est le fardeau de l’âme faible, comme la croix est celle des martyres… Elle est pénible mais avons-nous le choix de la porter?

    1. Cette excellente introduction peut être consultée sur le site de Filip Holm, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Yc9k9nvIHOU?si=TPBCqNMLbJ6j-taU ↩︎