Auteur : admin@philippedenault.ca

  • Angle mort

    Angle mort

    C’est début décembre et, comme tous les ans, nous nous souvenons de la tuerie de Polytechnique le 6 décembre. Chaque fois, il semble y avoir un nouveau morceau de vérité qui émerge de cette tragédie. Comme si toute la vérité n’avait pu sortir immédiatement après l’événement. Cette année, c’est le témoignage de Stéphane Guay, un étudiant de la Polytechnique qui se trouvait dans la classe C-230.4, où la tuerie a commencé et où 9 femmes furent attaquées et 6 d’entre elles assassinées.

    Ce témoignage est important, c’est celui d’un homme qui a quitté la classe quand le tueur l’a ordonné. Un homme qui a souffert toute sa vie de cette décision.

    J’étais au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce soir-là, dans une classe, tout près du lieu du massacre. C’était ma dernière année de baccalauréat. Je me souviens vaguement qu’on parlait d’une urgence à la Polytechnique. Je me souviens qu’à mon retour à la maison, on parlait déjà aux actualités de quelques victimes, mais c’était encore la confusion, et si on sentait que quelque chose de sérieux venait de se produire, l’ampleur du massacre n’était toujours pas connue quand je suis allé me coucher.

    C’est en me réveillant le lendemain matin, en écoutant la radio, que la réalité de 14 femmes assassinées m’a rattrapé. Ce fut pour moi un choc, un choc dont je me souviens encore, me rappelant exactement l’endroit, ma chambre, mon lit, la radio. Un fait irréel, si une telle chose est possible, une abomination qui faisait intrusion dans ma vie comme dans la mémoire du Québec. C’était une intrusion certes moins violente que celle de ce tireur fou dans la vie des victimes, mais une intrusion tout de même très choquante. Comment oublier le retour en classe ce jour-là, la peur qui nous hantait à voir simplement la porte s’ouvrir…

    Je n’ai rien vu le 6 décembre sur les lieux de la Polytechnique mais je n’ai pas oublié. J’ai lu sur ce qui s’est passé, suivi les enquêtes dans les journaux, les débats sur la place publique, écouté les entrevues données par sa mère, lu le rapport du coroner, vu le film de Villeneuve (aussi tard qu’hier; j’y résistais, craignant sa violence…).

    S’il y a une chose qui m’a continuellement préoccupé, toutes ces années, c’est la décision des hommes de la classe C-230.4 de sortir et de laisser les femmes derrière eux avec un homme qui tenait une carabine, qui venait de tirer au plafond et qui criait comme un enragé. Cette décision de partir – pourtant pas la mienne – n’a cessé de me tourmenter depuis comme si, moi aussi, j’avais été présent dans cette classe. On se demande, bien naturellement, ce que nous aurions fait dans une telle situation. Il vaut la peine de lire le témoignage de Stéphane Guay pour l’imaginer…

    La question était brûlante pour moi puisque ma pensée morale se manifestait à cette époque dans une recherche de grandeur… J’étais alors un jeune homme ayant à peu près le même âge que le tueur et les victimes, un étudiant dans une classe à peu près semblable de la même université, un étudiant de littérature qui s’intéressait à la figure du héros dans la littérature classique, un littéraire qui réfléchissait passionnément à l’héroïsme.

    Je me souviens d’un article publié dans La Presse, en 1990, dans lequel un prof de l’Université de Montréal (l’un de mes profs!) protestait contre la décision de ne pas tenir d’enquête publique. Il protestait contre l’absence de réflexion sur les aspects psychanalytiques du drame, en ce qui concerne le rôle des hommes, de la figure maternelle, des autorités. Il accusait aussi les hommes, l’homme québécois, de lâcheté. Il cherchait à confirmer des détails, comme celui de savoir s’il était vrai que le tueur avait tiré dans une photocopieuse, un symbole de la matrice maternelle selon lui. Bref, son texte était suffisamment provoquant et dur envers les témoins masculins du drame, que j’avais senti le besoin d’écrire à La Presse pour protester. Je voyais mal comment on pouvait accuser ces hommes de lâcheté et faire de celle-ci, comme il le faisait, une extrapolation de l’inconscient collectif québécois, alors que d’autres hommes du Québec, dans des drames semblables, avaient déjà fait preuve d’héroïsme (comme le sergent d’arme Jalbert de l’Assemblé nationale, lors d’une tuerie semblable). Je trouvais l’accusation exagérée.

    N’empêche, la question est toujours demeurée, lancinante, non résolue. Les hommes de la classe C-230.4 ont-ils fait preuve de lâcheté en quittant cette classe sans tenter d’arrêter le tueur ou de protéger leurs collègues? Pourquoi ont-ils obéi? Surtout, pourquoi les deux professeurs présents dans la classe – des hommes – ont-ils invités les étudiants à sortir? Pourquoi ne pas aborder la question de front publiquement?

    Le témoignage de Stéphane Guay ne répond pas à cette question. Il expose la profondeur de l’énigme et l’extraordinaire poids de cette responsabilité sur la conscience de ces hommes. Le film de Villeneuve aussi le montre, dans le personnage de Jean-François, dont la culpabilité est si grande qu’il choisit de se suicider peu après les événements, et dont l’histoire est bien réel, trop réel.

    Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui cherchent à excuser ces hommes. À la demande d’un homme armé qui avait déjà tiré au plafond, les hommes de cette classe se sont séparés des femmes et ont quitté la classe en les laissant derrière eux. Le film de Villeneuve, à cet égard, est éloquent. C’est la scène-clé du film. C’est un fait et le fait est gravissime.

    Cela dit, des raisons de ne pas intervenir et de partir, il y en avait. On peut certainement les reconnaître. Des étudiants ont dit qu’ils n’étaient pas sûrs de ce qui passait, pensant même à une mauvaise blague. Certains ont cru qu’il s’agissait d’une prise d’otages. D’ailleurs, pourquoi exiger de ces jeunes hommes – étudiants en génie – le courage des armes, la capacité de rester en contrôle d’eux-mêmes devant un homme armé d’une carabine qui n’hésite pas à l’utiliser? Faut-il attendre de tous les hommes qu’ils se comportent comme des soldats entraînés lorsqu’ils sont visés par une arme?

    Toutes ces raisons sont valables et n’oublions pas non plus que ce ne sont pas ces jeunes et leurs maîtres qui ont assassiné ces femmes. Il s’agit du crime d’un seul homme.

    Et pourtant…

    Dans le témoignage de Stéphane Guay, nous constatons le poids de la culpabilité. Comme nous le voyons chez la mère du tueur dans les entrevues qu’elle a données. On ne peut rien faire contre ce sentiment qui les hante. Les faits sont là pour torturer la mémoire de ces personnes qui, en réalité, auraient pu intervenir et prévenir la tragédie. Si, au moins, ils avaient pu avoir l’étincelle d’une prémonition, s’ils avaient pu dégager ne serait-ce qu’une once de courage, sentir en eux une colère suffisante pour dire « NON ».

    Au fond, c’est la réalité de toutes les victimes d’abus et de violence. L’incapacité de rien dire et de s’opposer ou réagir quand il le faut pendant le trauma. Si on peut excuser les hommes de la classe C-230.4, c’est dans cette perspective uniquement. Ils étaient parmi les victimes, une arme était pointée sur eux. Comme le furent la mère et la sœur du tireur, qui ont été victimes d’abus elles aussi. On en vient donc à conclure qu’il ne peut y avoir qu’un seul coupable, le tireur fou, ce jeune homme odieux et dérangé, qui n’a su s’extirper de l’héritage de violence de son père.

    Il y a d’autres personnes dont le degré de responsabilité a varié puisqu’ils ne se trouvaient pas ce soir-là dans la mire du tueur mais bien dans la position d’intervenant. J’inclus ici toute figure d’autorité, dont les deux profs dans la classe, et possiblement aussi les services policiers – s’ils ont effectivement retardé l’intervention.

    Surtout, je mettrais au premier plan celui dont personne ne parle, le grand absent de la tragédie de Polytechnique, un véritable fantôme dans cette histoire, un mystère pour ceux et celles qui se demandent encore ce qui s’est passé. Je parle de Rachid Liass Gharbi, le père abuseur, le mari violent, qui était retourné en Algérie, dans l’angle mort du drame de sa famille. Celui-là n’a jamais fait face aux victimes de ses propres victimes à lui, ses enfants. Il me semble clair que la misogynie de son fils ne peut s’expliquer sans la sienne, qu’il y avait dans le fils un ressort violent hérité du père.

    Le Québec n’a jamais parlé du père de Lépine. Pourquoi donc? Parce que les victimes devaient prendre le premier plan? Parce que le père était immigrant? Parce que… Parce que quoi, au fait? Le vrai lâche, s’il n’est pas mort, court toujours…

  • Les feuilles mortes

    Les feuilles mortes

    La crainte générée par l’intelligence artificielle rend opaque une vérité pourtant évidente : les robots ne seront jamais capables d’éprouver certains sentiments profondément humains, des sentiments qui nous rendent en fait plus intelligents que n’importe lequel de ces robots qui sera jamais créé. Est-ce que vous pensez qu’une machine pourra un jour éprouver un regret? Du ressentiment? De l’envie?

    Une machine sait ce qu’est le regret, mais elle ne peut en faire l’expérience. Elle ne pourrait réellement savoir ce qu’il est.1 Pour de la profondeur, du vécu, l’humain conserve le haut du pavé…

    Ce qui m’amène à penser que l’IA souffre d’un déficit de réalité et que, si elle peut changer celle-ci en la rendant plus efficace, elle ne pourra jamais être cette réalité dans ce qu’elle exprime d’intelligent au sens existentiel (conscient) du mot. Elle est un mirage, un écran de fumée, un miroir.2 Et c’est pourquoi, sans doute, l’IA est aussi incapable de créer authentiquement et que l’on parle de plus en plus de naufrage créatif, ce que les anglo-saxons, rarement à court de néologismes, appellent maintenant le « AI slop ».3

    Je faisais ces réflexions récemment en éprouvant, justement, du regret. Au tournant de ma soixantaine, je pense inévitablement aux années passées, à ce que j’ai fait ou vécu, que j’aimerais mieux ne pas avoir fait ou vécu, et à ce que je n’ai pu faire et vivre aussi, ces choses qui m’ont échappé, que j’ai manquées, qui ne reviendront plus.

    La sensation étrange d’avoir de telles pensées, de vivre en décalage d’une vie rêvée, vient de savoir que toutes ces choses que l’on regrette n’existent plus ou n’ont jamais même existé. Qu’elles n’ont plus, au présent, aucune importance.

    Et pourtant, lorsqu’on éprouve un regret, si la chose n’existe pas, la mélancolie est réelle. C’est la mémoire qui donne au présent cette tonalité douloureuse du regret. Notre mémoire porte en elle son lot de peines enfouies, comme elle porte d’ailleurs des souvenirs joyeux, des sources de fierté et de plénitude.

    Si l’on doit espérer une chose de l’humain dans ce combat qui s’amorce avec la machine, c’est donc de préserver en nous cette mémoire vive, de la reconnaître, et de la transmettre.

    Dans cette chanson fameuse de Prévert, le chanteur insiste en disant, « Tu vois, je n’ai pas oublié ». Il nous prévient de « la nuit froide de l’oubli » et de la mer qui efface « les pas des amants désunis ».3 C’est qu’il s’agit là du grand danger, de la vraie et terrifiante machine, celle du temps qui passe, qui dévore ses enfants et qui efface tout. Dans le regret, il y a une petite mort qu’aucun robot jamais ne pourra redouter…


    1. J’ai demandé au Chatbot de Microsoft, Copilot, de me dire « qu’est-ce que le regret »? Sa réponse, psychologisante, paraît tirée d’un livre de recette psycho-pop. Je vous invite à en faire l’essai… ↩︎
    2. Ceux et celles qui s’y accrochent à des fins relationnelles sont en danger. Déjà, l’illusion informatique fait des victimes : K. Hill, Lawsuits Blame ChatGPT for Suicides and Harmful Delusions, New York Times, 6 novembre 2025. ↩︎
    3. C. Warzel, A Tool That Crushes Creativity – AI Slop is Winning, The Atlantic, 20 octobre 2025. ↩︎
    4. Les Feuilles Mortes, J. Prévert et J. Kosma, chanté par Y. Montand, sur YouTube. ↩︎

  • Le mal humain

    Le mal humain

    Depuis son expulsion du jardin d’Éden, l’être humain est aux prises avec l’abus, la démesure.

    L’une des raisons qu’il n’arrive pas à résoudre ce problème, individuellement ou collectivement, est la difficulté qu’il a à reconnaître ses limites. Il est difficile en effet de mesurer sa force…

    Le problème de l’humain n’est pas notre goût du pouvoir, ni même notre propension à la violence. Le pouvoir et la violence, généralement déplorables, ne sont que des moyens. Ils peuvent être légitimes.

    Notre libre arbitre, acquis au moment de croquer la pomme, n’est pas non plus la raison ni la cause de notre excès. Il devrait plutôt en être la solution.

    Le problème de l’humain est plus profond. Le mal est logé au creux de l’âme humaine, comme un vers dans la pomme, si je peux dire.1 Il est simple mais occulte à la fois.

    Je reconnais ce problème subtilement illustré dans le mythe de Prométhée. Si vous examinez de près le mythe, vous verrez dans un repli, comme en arrière-plan, ce qui accable l’humain.

    Le mythe raconte la punition terrible infligée par Zeus à celui qui a volé le feu sacré sur l’Olympe pour le remettre aux hommes. Tous les jours et pour l’éternité, un aigle dévore le foie de Prométhée, enchaîné à un rocher.

    Prométhée étant d’une force extraordinaire, Il a fallu l’appui de Bia et Kratos pour l’attacher au rocher. Dans la mythologie grecque, Bia personnifie la force, la violence, alors que Kratos personnifie la puissance, le pouvoir.

    Il a donc fallu le pouvoir et la violence pour maîtriser Prométhée, le voleur de feu. Mais le problème ici n’est pas la force exercée. Une peine est toujours contraignante. Le problème est la chaîne qui l’attache au rocher, et l’aigle qui revient chaque jour le dévorer pour l’éternité. Le problème est l’excès de la peine, l’abus de pouvoir, la domination absolue.

    Proudhon a expliqué, au sujet de l’anarchie, qu’elle est « l’ordre sans le pouvoir ». Je pense quant à moi le contraire : l’anarchie est le pouvoir sans ordre. L’anarchie est l’arbitraire, la loi de la jungle. Elle est la bête féroce qui dévore le foie de Prométhée attaché à son rocher.2

    Ce qui me ramène au problème fondamental de l’humain depuis l’aube de l’humanité. Ce problème est l’usage de la force et de la violence par l’humain pour dominer l’humain.

    Le mal humain est la démesure du pouvoir, la domination. L’être humain tente depuis toujours de maîtriser – d’écraser – son adversaire. Il le démonise, en fait l’objet de sa haine, pour justifier son anéantissement.

    Sauf la force d’âme, le seul rempart contre cette faiblesse de l’instinct est la grande œuvre civilisatrice du droit. Le XXe siècle, un siècle de violence sans bornes, a permis de faire ce constat. Puis de progresser et de mettre en place un ordre juridique humaniste.

    C’est malheureusement cet effort ce que nous voyons maintenant s’effondrer devant nos yeux, en Ukraine, à Gaza, aux larges des côtes du Venezuela.3 On ne dira jamais assez à quel point l’époque que nous traversons est dangereuse…


    1. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la hantise de la mort, la « Terror Management Theory » (TMT) proposée comme la source de tous les maux qui affectent l’humain : Sheldon Solomon, Jeff Greenberg, and Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Penguin Random House, 2015. ↩︎
    2. Je lisais récemment une journaliste qui est allé sur le terrain au Soudan pour un reportage sur la guerre civile. Elle y explique la situation qui règne à la frontière du Sudan et du Tchad. Elle invite tous les libertariens à y aller pour constater dans quel état la société se trouve en état d’anarchie : Anne Applebaum, « The Most Nihilistic Conflict on Earth », The Atlantic, 5 août 2025. ↩︎
    3. « Why the Laws of War are Widely Ignored », The Economist, 5 août 2025. ↩︎
  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎