Le mal humain

Depuis son expulsion du jardin d’Éden, l’être humain est aux prises avec l’abus, la démesure.

L’une des raisons qu’il n’arrive pas à résoudre ce problème, individuellement ou collectivement, est la difficulté qu’il a à reconnaître ses limites. Il est difficile en effet de mesurer sa force…

Le problème de l’humain n’est pas notre goût du pouvoir, ni même notre propension à la violence. Le pouvoir et la violence, généralement déplorables, ne sont que des moyens. Ils peuvent être légitimes.

Notre libre arbitre, acquis au moment de croquer la pomme, n’est pas non plus la raison ni la cause de notre excès. Il devrait plutôt en être la solution.

Le problème de l’humain est plus profond. Le mal est logé au creux de l’âme humaine, comme un vers dans la pomme, si je peux dire.1 Il est simple mais occulte à la fois.

Je reconnais ce problème subtilement illustré dans le mythe de Prométhée. Si vous examinez de près le mythe, vous verrez dans un repli, comme en arrière-plan, ce qui accable l’humain.

Le mythe raconte la punition terrible infligée par Zeus à celui qui a volé le feu sacré sur l’Olympe pour le remettre aux hommes. Tous les jours et pour l’éternité, un aigle dévore le foie de Prométhée, enchaîné à un rocher.

Prométhée étant d’une force extraordinaire, Il a fallu l’appui de Bia et Kratos pour l’attacher au rocher. Dans la mythologie grecque, Bia personnifie la force, la violence, alors que Kratos personnifie la puissance, le pouvoir.

Il a donc fallu le pouvoir et la violence pour maîtriser Prométhée, le voleur de feu. Mais le problème ici n’est pas la force exercée. Une peine est toujours contraignante. Le problème est la chaîne qui l’attache au rocher, et l’aigle qui revient chaque jour le dévorer pour l’éternité. Le problème est l’excès de la peine, l’abus de pouvoir, la domination absolue.

Proudhon a expliqué, au sujet de l’anarchie, qu’elle est « l’ordre sans le pouvoir ». Je pense quant à moi le contraire : l’anarchie est le pouvoir sans ordre. L’anarchie est l’arbitraire, la loi de la jungle. Elle est la bête féroce qui dévore le foie de Prométhée attaché à son rocher.2

Ce qui me ramène au problème fondamental de l’humain depuis l’aube de l’humanité. Ce problème est l’usage de la force et de la violence par l’humain pour dominer l’humain.

Le mal humain est la démesure du pouvoir, la domination. L’être humain tente depuis toujours de maîtriser – d’écraser – son adversaire. Il le démonise, en fait l’objet de sa haine, pour justifier son anéantissement.

Sauf la force d’âme, le seul rempart contre cette faiblesse de l’instinct est la grande œuvre civilisatrice du droit. Le XXe siècle, un siècle de violence sans bornes, a permis de faire ce constat. Puis de progresser et de mettre en place un ordre juridique humaniste.

C’est malheureusement cet effort ce que nous voyons maintenant s’effondrer devant nos yeux, en Ukraine, à Gaza, aux larges des côtes du Venezuela.3 On ne dira jamais assez à quel point l’époque que nous traversons est dangereuse…


  1. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la hantise de la mort, la « Terror Management Theory » (TMT) proposée comme la source de tous les maux qui affectent l’humain : Sheldon Solomon, Jeff Greenberg, and Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Penguin Random House, 2015. ↩︎
  2. Je lisais récemment une journaliste qui est allé sur le terrain au Soudan pour un reportage sur la guerre civile. Elle y explique la situation qui règne à la frontière du Sudan et du Tchad. Elle invite tous les libertariens à y aller pour constater dans quel état la société se trouve en état d’anarchie : Anne Applebaum, « The Most Nihilistic Conflict on Earth », The Atlantic, 5 août 2025. ↩︎
  3. « Why the Laws of War are Widely Ignored », The Economist, 5 août 2025. ↩︎

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