Catégorie : Histoire

  • Les cœurs purs – 4

    Les cœurs purs – 4

    J’ai déjà exploré dans le présent carnet le thème du cœur pur dans la littérature, les arts, la morale ou la religion. Comme je l’exposais, la recherche de pureté du cœur humain peut être vécue dans l’amour, la vertu ou l’extase. Mais toujours, il me semble, elle restera inaccessible au commun des mortels.

    Il n’est pas donné à tous d’être mystique. Peut-on vivre une passion de l’absolu sans pourtant se fondre psychologiquement à son idéal? Il y a sans doute une façon de se tenir un cran en dessous, dans les limites de son imperfection, tout en demeurant un authentique idéaliste. Cette position est soutenue plus facilement en tant qu’artiste ou dévot. C’est aussi la position de l’activiste politique, de l’extrémiste, du radical.

    J’ai vu récemment le film Octobre de Pierre Falardeau. Ce film m’a fasciné, comme me fascine toute cette période agitée de l’histoire du Québec. L’histoire du nationalisme radical québécois ne peut être comprise qu’en la plaçant dans le contexte des luttes de décolonisation qui se déroulaient à l’époque, ou des luttes idéologiques qui sévissaient en contexte de guerre froide. Les felquistes s’inspiraient de Cuba et de l’Algérie. À la même époque, il y avait aussi l’Uruguay ou le Chili, et plus tard, le Sentier lumineux au Pérou, sans parler de l’Afrique et de l’Asie.

    À la fin du film de Falardeau, après l’instauration des mesures de guerre, on voit les membres de la cellule Chénier débattre de ce qu’ils feront à partir de là. L’un deux, Jacques Rose ou Simard, dit alors, après la tentative d’évasion ratée de Laporte, qu’« il faut aller jusqu’au bout ». C’est essentiellement la même logique désespérée, disons-le perdante et aveuglée, que nous trouvons dans la plupart des cas d’attentats terroristes, qui à la fin ne donne rien, ne change rien. C’est le moule idéologique vain et assassin dans lequel les faibles se retrouvent lorsqu’ils sont confrontés aux puissants.

    Dans certains cas, l’acte extrémiste violent des terroristes produira un cataclysme qu’eux-mêmes n’anticipaient pas, bien qu’ils aient été à la recherche du chaos (on pense à Gavrilo Princip tuant l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo). Dans la plupart des cas, leur acte ne sera ni plus ni moins qu’un crime sans autre conséquence que le durcissement répressif du pouvoir étatique. Dans tous les cas, un dilemme moral se présente néanmoins à la base de leur décision de commettre un attentat. C’est le dilemme présenté par Albert Camus dans son œuvre Les Justes, écrite lors sa querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de sa pièce Les main sales. Vaut-il la peine de tuer un innocent pour une cause politique, lorsque celle-ci paraît juste?

    Dans les faits, la plupart des causes politiques adoptées par les radicaux violents sont désespérées, c’est-à-dire utopiques ou absolutistes. Ceci n’excuse pas leur violence. Le désespoir n’empêche pas certaines causes de réussir, qu’elles soient matérialistes ou non, marxiste ou fasciste, séculaires ou religieuses. Celles que je trouve les plus intéressantes sont ces dernières, les religieuses, puisqu’elles supposent – en prétention – une pureté d’intention accompagnant le langage des armes. Je pense aux croisades, aux jihads, je pense même à la passion de Jeanne d’Arc, la pucelle, qui menait des armées en tenant sa bannière blanche avec le Christ pantocrator, les archanges Michel et Gabriel, sans apparemment jamais tuer un soldat pendant toutes ces batailles.

    Le cœur a-t-il besoin d’une noble cause, d’un absolu, pour se purifier du sang que l’être humain fait couler? Qu’il s’agisse de sa patrie, de sa classe, ou de sa foi, le radical est-il jamais justifié de tuer un innocent, et ce même s’il fallait le faire pour en sauver mille! C’est une question de principe, et s’il fallait que j’en adopte une, je dirais que le martyre des mille innocents est préférable à toute violence perpétrée au nom d’un idéal spirituel.

    Je ne pense pas résoudre ce débat; tout le Bhagavad Gita repose sur cette question. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je voudrais être martyr, si on me demandait de choisir entre la position du prêtre tenant l’ostensoir et celle du guerrier qui défend sa communauté à la pointe de l’épée, à la toute fin du film « Mission ». La pureté n’est peut-être pas de ce monde, et le sang versé son unique condition.

  • Mon oncle Pierre

    Mon oncle Pierre

    C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

    Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

    Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

    Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

    Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

    Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

    J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

    Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

    Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

    Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

    Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

    Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

    Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

    C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

    Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

    Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

    Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.

  • Angle mort

    Angle mort

    C’est début décembre et, comme tous les ans, nous nous souvenons de la tuerie de Polytechnique le 6 décembre. Chaque fois, il semble y avoir un nouveau morceau de vérité qui émerge de cette tragédie. Comme si toute la vérité n’avait pu sortir immédiatement après l’événement. Cette année, c’est le témoignage de Stéphane Guay, un étudiant de la Polytechnique qui se trouvait dans la classe C-230.4, où la tuerie a commencé et où 9 femmes furent attaquées et 6 d’entre elles assassinées.

    Ce témoignage est important, c’est celui d’un homme qui a quitté la classe quand le tueur l’a ordonné. Un homme qui a souffert toute sa vie de cette décision.

    J’étais au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce soir-là, dans une classe, tout près du lieu du massacre. C’était ma dernière année de baccalauréat. Je me souviens vaguement qu’on parlait d’une urgence à la Polytechnique. Je me souviens qu’à mon retour à la maison, on parlait déjà aux actualités de quelques victimes, mais c’était encore la confusion, et si on sentait que quelque chose de sérieux venait de se produire, l’ampleur du massacre n’était toujours pas connue quand je suis allé me coucher.

    C’est en me réveillant le lendemain matin, en écoutant la radio, que la réalité de 14 femmes assassinées m’a rattrapé. Ce fut pour moi un choc, un choc dont je me souviens encore, me rappelant exactement l’endroit, ma chambre, mon lit, la radio. Un fait irréel, si une telle chose est possible, une abomination qui faisait intrusion dans ma vie comme dans la mémoire du Québec. C’était une intrusion certes moins violente que celle de ce tireur fou dans la vie des victimes, mais une intrusion tout de même très choquante. Comment oublier le retour en classe ce jour-là, la peur qui nous hantait à voir simplement la porte s’ouvrir…

    Je n’ai rien vu le 6 décembre sur les lieux de la Polytechnique mais je n’ai pas oublié. J’ai lu sur ce qui s’est passé, suivi les enquêtes dans les journaux, les débats sur la place publique, écouté les entrevues données par sa mère, lu le rapport du coroner, vu le film de Villeneuve (aussi tard qu’hier; j’y résistais, craignant sa violence…).

    S’il y a une chose qui m’a continuellement préoccupé, toutes ces années, c’est la décision des hommes de la classe C-230.4 de sortir et de laisser les femmes derrière eux avec un homme qui tenait une carabine, qui venait de tirer au plafond et qui criait comme un enragé. Cette décision de partir – pourtant pas la mienne – n’a cessé de me tourmenter depuis comme si, moi aussi, j’avais été présent dans cette classe. On se demande, bien naturellement, ce que nous aurions fait dans une telle situation. Il vaut la peine de lire le témoignage de Stéphane Guay pour l’imaginer…

    La question était brûlante pour moi puisque ma pensée morale se manifestait à cette époque dans une recherche de grandeur… J’étais alors un jeune homme ayant à peu près le même âge que le tueur et les victimes, un étudiant dans une classe à peu près semblable de la même université, un étudiant de littérature qui s’intéressait à la figure du héros dans la littérature classique, un littéraire qui réfléchissait passionnément à l’héroïsme.

    Je me souviens d’un article publié dans La Presse, en 1990, dans lequel un prof de l’Université de Montréal (l’un de mes profs!) protestait contre la décision de ne pas tenir d’enquête publique. Il protestait contre l’absence de réflexion sur les aspects psychanalytiques du drame, en ce qui concerne le rôle des hommes, de la figure maternelle, des autorités. Il accusait aussi les hommes, l’homme québécois, de lâcheté. Il cherchait à confirmer des détails, comme celui de savoir s’il était vrai que le tueur avait tiré dans une photocopieuse, un symbole de la matrice maternelle selon lui. Bref, son texte était suffisamment provoquant et dur envers les témoins masculins du drame, que j’avais senti le besoin d’écrire à La Presse pour protester. Je voyais mal comment on pouvait accuser ces hommes de lâcheté et faire de celle-ci, comme il le faisait, une extrapolation de l’inconscient collectif québécois, alors que d’autres hommes du Québec, dans des drames semblables, avaient déjà fait preuve d’héroïsme (comme le sergent d’arme Jalbert de l’Assemblé nationale, lors d’une tuerie semblable). Je trouvais l’accusation exagérée.

    N’empêche, la question est toujours demeurée, lancinante, non résolue. Les hommes de la classe C-230.4 ont-ils fait preuve de lâcheté en quittant cette classe sans tenter d’arrêter le tueur ou de protéger leurs collègues? Pourquoi ont-ils obéi? Surtout, pourquoi les deux professeurs présents dans la classe – des hommes – ont-ils invités les étudiants à sortir? Pourquoi ne pas aborder la question de front publiquement?

    Le témoignage de Stéphane Guay ne répond pas à cette question. Il expose la profondeur de l’énigme et l’extraordinaire poids de cette responsabilité sur la conscience de ces hommes. Le film de Villeneuve aussi le montre, dans le personnage de Jean-François, dont la culpabilité est si grande qu’il choisit de se suicider peu après les événements, et dont l’histoire est bien réel, trop réel.

    Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui cherchent à excuser ces hommes. À la demande d’un homme armé qui avait déjà tiré au plafond, les hommes de cette classe se sont séparés des femmes et ont quitté la classe en les laissant derrière eux. Le film de Villeneuve, à cet égard, est éloquent. C’est la scène-clé du film. C’est un fait et le fait est gravissime.

    Cela dit, des raisons de ne pas intervenir et de partir, il y en avait. On peut certainement les reconnaître. Des étudiants ont dit qu’ils n’étaient pas sûrs de ce qui passait, pensant même à une mauvaise blague. Certains ont cru qu’il s’agissait d’une prise d’otages. D’ailleurs, pourquoi exiger de ces jeunes hommes – étudiants en génie – le courage des armes, la capacité de rester en contrôle d’eux-mêmes devant un homme armé d’une carabine qui n’hésite pas à l’utiliser? Faut-il attendre de tous les hommes qu’ils se comportent comme des soldats entraînés lorsqu’ils sont visés par une arme?

    Toutes ces raisons sont valables et n’oublions pas non plus que ce ne sont pas ces jeunes et leurs maîtres qui ont assassiné ces femmes. Il s’agit du crime d’un seul homme.

    Et pourtant…

    Dans le témoignage de Stéphane Guay, nous constatons le poids de la culpabilité. Comme nous le voyons chez la mère du tueur dans les entrevues qu’elle a données. On ne peut rien faire contre ce sentiment qui les hante. Les faits sont là pour torturer la mémoire de ces personnes qui, en réalité, auraient pu intervenir et prévenir la tragédie. Si, au moins, ils avaient pu avoir l’étincelle d’une prémonition, s’ils avaient pu dégager ne serait-ce qu’une once de courage, sentir en eux une colère suffisante pour dire « NON ».

    Au fond, c’est la réalité de toutes les victimes d’abus et de violence. L’incapacité de rien dire et de s’opposer ou réagir quand il le faut pendant le trauma. Si on peut excuser les hommes de la classe C-230.4, c’est dans cette perspective uniquement. Ils étaient parmi les victimes, une arme était pointée sur eux. Comme le furent la mère et la sœur du tireur, qui ont été victimes d’abus elles aussi. On en vient donc à conclure qu’il ne peut y avoir qu’un seul coupable, le tireur fou, ce jeune homme odieux et dérangé, qui n’a su s’extirper de l’héritage de violence de son père.

    Il y a d’autres personnes dont le degré de responsabilité a varié puisqu’ils ne se trouvaient pas ce soir-là dans la mire du tueur mais bien dans la position d’intervenant. J’inclus ici toute figure d’autorité, dont les deux profs dans la classe, et possiblement aussi les services policiers – s’ils ont effectivement retardé l’intervention.

    Surtout, je mettrais au premier plan celui dont personne ne parle, le grand absent de la tragédie de Polytechnique, un véritable fantôme dans cette histoire, un mystère pour ceux et celles qui se demandent encore ce qui s’est passé. Je parle de Rachid Liass Gharbi, le père abuseur, le mari violent, qui était retourné en Algérie, dans l’angle mort du drame de sa famille. Celui-là n’a jamais fait face aux victimes de ses propres victimes à lui, ses enfants. Il me semble clair que la misogynie de son fils ne peut s’expliquer sans la sienne, qu’il y avait dans le fils un ressort violent hérité du père.

    Le Québec n’a jamais parlé du père de Lépine. Pourquoi donc? Parce que les victimes devaient prendre le premier plan? Parce que le père était immigrant? Parce que… Parce que quoi, au fait? Le vrai lâche, s’il n’est pas mort, court toujours…

  • Ville-Marie

    Ville-Marie

    C’est à Montréal que tout a commencé pour ma famille. Il y a dix générations que mon ancêtre Marin Deniau y est arrivé, le 16 novembre 1653, après un long et pénible voyage sur le Saint-Nicolas. Il faisait partie de la « grande recrue », la deuxième vague de colons recrutés pour sauver la colonie de Ville-Marie sur le point de disparaître. La maladie, les affrontements avec les Iroquoiens, le manque de forces vives étaient trop grands pour cette petite mission fondée par des exaltés, les « Montréalistes ».

    La plupart des Québécois l’ignorent mais Montréal fut fondée par une société religieuse française, la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion de sauvages de la Nouvelle-France. Cette société fut constituée par un petit groupe de catholiques pieux dirigés par Jérôme Le Royer, mystique de la région de La Flèche (d’où venait Marin), et par Jean-Jacques Olier, autre mystique catholique du XVIIe siècle et fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. L’objectif de la Société de Notre-Dame de Montréal était d’établir une colonie catholique et d’évangéliser les autochtones. Montréal n’avait pas de vocation commerciale à l’origine. C’était une mission animée par un courant mystique du catholicisme et placée sous la protection spirituelle de la Vierge Marie. Des mystiques agissant, si l’on peut dire, probablement inspirés par les Relations des Jésuites.

    Avant la fondation de Ville-Marie, l’île de Montréal fut l’emplacement de la bourgade iroquoienne d’Hochelaga. Lors de l’exploration de l’île par les Français en 1535, Jacques Cartier a désigné la montagne se trouvant au milieu de celle-ci comme le « mont Royal ». L’histoire de ce nom, à savoir comment il désigna successivement la montagne, l’île et enfin la ville, et comment il se transforma pour devenir « Montréal », est intéressante et complexe. Retenons que le nom « Montréal », comme nous le connaissons aujourd’hui, ne fut pas utilisé sur les cartes avant la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe siècle.

    Après la visite initiale de Jacques Cartier, le territoire fut de nouveau exploré par Champlain en 1603 et 1611. Champlain comprit son importance stratégique et décida de le cartographier et d’en défricher un secteur pour faciliter les contacts avec les Indiens. Il créa la place Royale, laquelle était située là où se trouve maintenant la Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal.

    Après Champlain, c’est la Compagnie des Cent-Associés qui acquit le territoire de l’île à la suite de la fondation de Québec. Le territoire fut ensuite concédé en seigneurie à Jean de Lauson, lequel cependant négligea son développement. La seigneurie fut enfin acquise en 1640 par Jérôme Le Royer et Pierre Chevrier, qui avaient fondé la Société de Notre-Dame un an plus tôt avec Jean-Jacques Olier, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne-Mance et quelques autres.

    Quand le groupe d’une cinquantaine de colons Français recrutés par la Société Notre-Dame et dirigés par Maisonneuve débarquent sur l’île le 17 mai 1642, à l’emplacement de la Place Royale, ils donnent à l’établissement le nom de Ville-Marie pour le consacrer à la Vierge Marie.

    Du moment de sa fondation par ce groupe de missionnaire en 1642 jusqu’à son transfert aux Sulpiciens en 1663, Ville-Marie fut l’expérience radicale et désespérée d’un groupe de catholiques exaltés.

    Il s’agissait d’une expérience radicale, puisqu’elle poussait la vocation charitable du catholicisme à la limite d’un monde inexploré. Le projet essentiel de la Société Notre-Dame était de soigner (Jeanne-Mance fonde l’Hôtel Dieu en 1645) et d’apporter la bonne nouvelle (Marguerite Bourgeois fonde la Congrégation de Notre-Dame en 1659).

    L’expérience était désespérée puisque les Iroquoiens se montraient hostiles et attaquaient le petit groupe de colons. Ceux-ci, d’ailleurs, de peur de mourir, recevaient l’eucharistie tous les matins. Cette mission folle était sur le point d’échouer à cause de la maladie et des attaques, lorsque Maisonneuve alla recruter une centaine de colons en 1652 et revint avec la grande recrue…

    Ville-Marie, expérience religieuse radicale et désespérée, est maintenant disparue dans la brume de l’Histoire. Il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges, dont le nom d’un arrondissement, la basilique Notre-Dame, la congrégation du même nom. Elle a aussi inspiré quelques symboles de la ville moderne d’aujourd’hui, dont la fameuse place Ville-Marie, construite en forme de croix entre 1958 et 1962. Cette place, avec le gyrophare de la Banque Royale, devint rapidement l’emblème de la vocation commerciale de Montréal, rappelant symboliquement la vocation idéaliste perdue de Montréal. D’ailleurs, c’est la lumière projetée de ce gyrophare que je regardais de chez moi, à St-Jean, lorsqu’enfant je me prenais à rêver d’un autre lieu, de la ville, d’un monde inexploré auquel j’aspirais…