Mon oncle Pierre

C’est dimanche et c’est le jour de la semaine que je choisissais pour appeler mon oncle Pierre. Mais aujourd’hui il n’est plus là. Il nous a quittés cette semaine après un long combat contre la tristesse et l’ennui d’être éloigné de celle qu’il aimait.

Je ressens donc une absence, un vide à nouveau, comme chaque fois qu’un être cher disparaît. Et l’impression troublante du temps qui défile malgré nous. Bientôt dix ans que mon père est décédé et encore, parfois, le réflexe de vouloir l’appeler pour parler de tout et de rien, de politique ou de sports, me surprend. La mort tronque la vie de ceux qui restent. Ce sera la même chose avec Pierre…

Ce que je perds avec le décès de mon oncle, en plus d’un proche attentionné et compréhensif – mon fidèle lecteur! – est aussi un lien vivant, l’un des derniers, avec mon histoire.

Pierre était le plus jeune des cinq fils de Ernest et Aline encore en vie. Il s’intéressait à l’histoire de la famille Denault et de la famille Lacerte. Nous avions des échanges de courriels et des discussions à ce sujet, allant chaque fois puiser un nouveau détail dans la généalogie ou l’histoire de ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons même donné une entrevue au journal La Tribune pour parler du centenaire de l’élection de notre ancêtre DOE Denault à la mairie de Sherbrooke.

Mon oncle Pierre, comme tous mes oncles d’ailleurs, était un peu « Mon oncle Antoine ». Ce film, représentant la génération de mon père et la précédente, m’a toujours fait penser à mes origines. Comme beaucoup de Québécois, j’ai grandi auprès d’hommes généreux, un peu bourru et vulnérables. J’ai aussi grandi dans un univers familial dominé par les femmes. Ma mère étant proche de ses sœurs, nous avions des contacts moins fréquents avec mes oncles, du moins du côté des Denault, mais suffisamment pour deviner leurs travers.

Quelle joie, donc, quand j’ai pu retisser ce lien avec ce côté un peu obscur de ma filiation, la lignée Denault, au début des années 2010. Mon oncle Michel était malade déjà et Pierre était le seul autre survivant des frères de mon père. Il avait encore de l’énergie et il partageait avec moi quelques intérêts, dont la généalogie, mais aussi celle du droit (étant lui-même juriste) et de la philosophie (ayant été prêtre dominicain). Comme j’ai grandi dans un milieu fédéraliste et que Pierre, autant que je me souvienne, était un nationaliste québécois de la génération lyrique des années 60 et 70, j’étais aussi fasciné par cet autre regard sur le Québec. Ce regard, tabou dans mon enfance fédéraliste, était devenu le mien à l’adolescence. En étant plus près de Pierre, je pouvais apercevoir aussi un morceau de cette liberté que Pierre représentait inconsciemment pour moi dans ma jeunesse…

J’ai mentionné le film « Mon oncle Antoine ». Ce chef d’œuvre de Claude Jutras représente le Québec rural des années 40 et 50. L’histoire se déroule à Thetford Mines. Pendant le film, les protagonistes partent en traîneau dans la tempête de neige pour recueillir le corps d’un enfant qui vient de mourir. Quand je vois cette partie du film, je ne peux m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, Dr Eugène Lacerte, qui vivait à Thetford Mines aussi et partait – à la même époque – soigner les malades et accoucher les femmes dans la campagne environnante hiver comme été. Pierre adorait parler de notre ancêtre, Dr Lacerte. J’adorais l’écouter et recueillir des anecdotes de cette époque, par exemple le fait que Eugène revenait souvent avec une poche de patates dans son traîneau, le seul paiement que pouvaient faire certains habitants trop pauvres pour payer un médecin.

Côtoyer mon oncle Pierre – le plus intellectuel de mes oncles Denault – m’a permis de comprendre quelque chose que j’ignorais. J’ai toujours pensé que mon intérêt pour la vie des idées – l’histoire, la philosophie, la psychologie, etc. – provenait de ma mère et de mon ascendance Desmarais. Il y a sans doute un peu de cet héritage de ce côté, mais j’ai réalisé en discutant avec Pierre que les Denault n’étaient pas uniquement fils de commerçants, comme l’étaient DOE, Ernest et mon père. Jacques et Pierre, tous deux juristes, l’un diplomate et l’autre avocat de la défense et ensuite juge, de même que Michel dans une certaine mesure – il était optométriste – avaient aussi cette veine réflexive que j’attribuais par erreur aux Desmarais seulement. Mon héritage s’est avéré plus complexe que je l’imaginais. Les Denault, habituellement joviaux, pouvaient aussi ruminer leur vision du monde…

Si nous regardons le parcours de nos familles québécoises, celles de la tradition canadienne-française, il est possible de voir cet héritage de façon encore plus claire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France, vers 1760, la colonie n’était peuplée que de 65 000 habitants environ. Après le départ de l’élite gouvernante, des aristocrates, des militaires et des professionnels, sont restés sous l’emprise du gouvernement anglais les paysans – qu’on appelait habitants – et le clergé en plus de quelques seigneurs et propriétaires fonciers, qui ont rapidement établi un mode de survie collectif en s’accommodant du nouvel ordre. Ma famille, comme la plupart des familles de cette époque, vient d’une longue lignée d’agriculteurs. Mon premier ancêtre au Canada, Marin Deniau, était un défricheur. Ceux qui l’ont suivi ont cultivé la terre, et ce pendant sept générations. Le cycle fut rompu quand DOE, à la fin du XIXe sièce, fut envoyé aux États-Unis pour étudier le commerce.

Agriculteurs et commerçants, c’est en gros le profil de ma lignée ascendante Denault depuis que Marin a mis les pieds sur terre à Montréal avec la grande recrue de 1753.

Mon père était clairement du filon commerce, il était un commerçant-né, intelligent socialement, très ouvert, jovial et amène. Il avait ce génie hérité de ses aïeux, de DOE mais peut-être aussi du côté des Lacerte. En pensant aux périples du Dr Lacerte dans les campagnes l’hiver, je ne peux m’empêcher de penser au récit que mon père faisait de ses tournées dans l’Estrie et la Beauce, lors de son premier emploi avec la famille Vachon, celle des confitures et gâteaux. Les commerçants, qu’on appelle parfois commis-voyageurs, ont cette habilité des coureurs des bois des premiers temps de la colonie…

Mon oncle Pierre représente quant à lui le filon des artisans et des intellectuels, le filon agricole. Car la pratique du droit ou celle d’un métier, une pratique de la vie réglée et de l’ordre, n’est pas tellement différente de celle des agriculteurs sur leur terre, qui creusent leurs sillons patiemment et dont la vie est réglée par les saisons.

Pierre me disait qu’il n’aurait pas travaillé comme moi en législation puisqu’il aimait aussi la vie du palais de justice, les échanges et les histoires que cette vie offre. Droit et commerce, ordre et relations, il pouvait trouver ce point d’équilibre que je n’ai pas, moi qui aime la solitude et le recueillement de l’étude légale. Mais par son éducation, comme dans le cas de Jacques ou de mes oncles notaires, le filon agriculture, le filon bâtisseur de fondations, s’est développé. Il s’est développé jusqu’à devenir l’épine dorsale de toute une génération de bâtisseurs du Québec, épine autour de laquelle les autres talents, dont celui des commerçants, eux-mêmes descendants des explorateurs et des coureurs des bois, ont pu contribuer pour faire de notre société une société riche, stable et développée.

C’est avec une grande tristesse que je vois la génération qui me précède lentement s’éteindre pour de bon. C’était une génération de bâtisseurs et de fonceurs.

Mes discussions avec Pierre, par courriel ou le dimanche par téléphone, me manqueront. Qui s’intéressera maintenant au monde ancien, celui de nos ancêtres à qui nous devons tant, en fait tout ce que nous avons reçu de plus important? Combien d’histoires, de représentations et d’anecdotes disparaissent quand la mémoire vivante de ceux et celles qui nous précèdent disparaît, comme celle de Pierre?

Ce que nous perdons, ce que je perds avec le départ de mon vieil oncle, devenu mon ami, est cette liberté qu’il avait conquise en restant fidèle à son histoire, tout en étant profondément ouvert au changement, ouverture qu’il exprimait dans son appui à la libération des femmes et à la condition féminine.

Tu me manqueras Pierre. Repose en paix maintenant auprès de ton amour et de tes prédécesseurs.

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