Catégorie : Philosophie

  • La face cachée de la lune

    La face cachée de la lune

    « … la vie pour un homme vaut la peine d’être vécue quand il contemple le beau en lui-même ! » (Platon, Le Banquet)

    L’amour de la beauté—je veux dire de la beauté physique—est une forme mineure de l’Amour. C’est sa forme la plus accessible. Si je vois une belle chose, une fleur, une oeuvre d’art, je ressens une émotion. Si je vois une belle personne, dans mon cas une belle femme, je ressens un désir, une attraction. Mais aimer une chose pour sa beauté ne mène qu’à cela, justement, à la chose. Un tel amour ne mène pas à l’essence de la chose. Ni même à la beauté comme telle.  

    Car les choses vieillissent, se flétrissent et deviennent laides avec le temps. Il ne reste plus alors cette beauté physique qui nous attirait au départ, ni même l’amour qu’on avait de la chose. L’amour s’étiole avec celle-ci. 

    Je pensais à cela récemment en me rappelant un rêve que j’ai fait il y très longtemps. J’étais un jeune adulte et, si je me souviens bien, je vivais alors une rupture amoureuse. Mon rêve fut bref et très simple : j’étais invité à choisir entre deux femmes qui me regardaient sans parler. L’arrière-fond était obscur. Je connaissais en réalité ces deux femmes, que je trouvais toutes deux très belles. À ma gauche, une brunette au teint foncé dont le visage restait dans l’ombre; à ma droite une blonde au visage rond et à la peau claire qui reflétait la lumière comme une lune qui brille. Si la première m’était présentée comme la «sensualité», c’était clairement la deuxième que je trouvais la plus fascinante. Pourtant je savais que je devais choisir la brune sensuelle, derrière laquelle se trouvait la réalité, la profondeur, le risque, au contraire de la blonde qui représentait l’idéal hypnotisant de la beauté impassible. 

    Cette opposition entre l’obscur et le brillant m’est apparue fondamentale à l’époque quand j’ai analysé ce rêve. Deux objets du désir qui s’offraient à moi; un choix existentiel devait être fait qui aurait une conséquence dans ma vie. Dans mon rêve, mon intuition me disait de choisir la sensualité, le réalisme, l’aventure. C’est en faisant ce choix que je me suis alors réveillé ! 

    On voit ici l’opposition nietzschéenne entre le savoir dyonisiaque et le savoir appollinien, entre le monde souterrain de la volonté et le ciel de l’idéal, entre les sens et la raison, les désirs et la contemplation. C’est une opposition fondamentale en effet. Toute la philosophie repose sur cette opposition : d’un côté l’idéalisme et le rationalisme, de l’autre le réalisme et l’empirisme. 

    Ce qui m’étonne aujourd’hui, alors que les années ont passé et que la vieillesse, oui, fait son oeuvre, est de réaliser qu’il y avait une erreur de ma part de croire que la sensualité de la brunette, parce qu’elle m’apparaissait dynamique, dangereuse et excitante, devait être préférée à la beauté lunaire de la blonde, que je trouvais fascinante, certes, mais paralysante et superficielle. Avec les années, je ne vois plus cette opposition entre l’obscur et le brillant dans sa dimension physique ou corporelle, mais bien davantage dans sa dimension spirituelle. 

    La beauté lunaire est hypnotisante, d’une certaine façon repoussante, car il est difficile de pénétrer cette aura, d’en crever la superficie, pour connaître réellement l’idéal de beauté qui s’offre à la vue mais se cache à nos autres sens—dont le goût et l’odorat que Nietzsche célébrait à juste titre. Pourtant, là réside la beauté, au-delà de la chose physique qui brille, derrière le halo de la représentation, et non en-deçà dans le tourbillon obscur et indéchiffrable des sens. 

    J’aime m’en remettre au discours de Socrate dans Le Banquet, une œuvre que j’ai lue et relue – encore une fois cette semaine. Socrate y raconte ce que Diotime lui a dit de l’Amour, lequel est non pas un Dieu à proprement parler, mais un Démon, situé dans l’entre-deux, progéniture de Pauvreté et d’Expédient. L’Amour est dirigé vers ce qu’il n’a pas, il est laid par nature, comme Pauvreté, mais il est aussi ingénieux, intelligent, comme Expédient. Il est donc entièrement dirigé vers la beauté, dont il est dépourvu, et vers le bien (le bon) qui rend heureux et qui, dans la procréation, peut rendre immortel. Surtout, il agit avec méthode pour aspirer à la Beauté absolue. 

    L’amant est ainsi attiré par la beauté physique des corps, individuellement et ensuite universellement, mais peu à peu accède aux échelons supérieurs qui vont des belles occupations aux belles connaissances, jusqu’à accéder à la science du beau surnaturel, soit du beau tout seul, pour connaître enfin «l’essence même du beau» (la beauté absolue). 

    La philosophie chrétienne—inspirée de l’idéalisme platonicien—nous a appris à chercher l’essence du beau dans la charité, ce qui nous amène à aimer au-delà de l’illusion initiale et superficielle des corps, dans la maladie comme dans la vieillesse. Ainsi, le Chrétien ne voit pas les plaies et la saleté de l’indigent, mais reconnaît l’essence humaine dans le pauvre et l’affligé. L’amant aussi est invité à ne pas s’attarder à la jeunesse superficielle, mais à aimer jusqu’au tombeau.  

    Pour ma part, j’aime penser qu’il y a, dans la belle blonde de mon rêve, dans la beauté lunaire, une invitation de l’Amour à diriger notre regard vers la beauté véritable, une invitation qui amène non pas à l’union charnelle ou sensuelle, uniquement, mais aussi à la contemplation du visage véritable de la beauté absolue, de la forme primordiale, du Dieu unique caché derrière le masque de beauté et bonté. 

  • Un étrange et douloureux divorce

    Un étrange et douloureux divorce

    Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
    Ni sa faiblesse ni son coeur […]

    Louis Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux

    Quelqu’un m’a déjà confié que la psychothérapie n’était qu’une béquille dans sa vie. Si j’ai bien compris, elle voulait dire qu’il suffirait d’un peu de volonté pour s’en passer.

    Autrement dit, comme Jésus dirait à un paralytique “lève-toi et marche”, la personne qui souffre psychologiquement devrait simplement se prendre en main, se secouer un peu pour sortir de sa torpeur, de sa dépression, et que sais-je. 

    C’est, à mon sens, se méprendre sur le destin des êtres humains. Car il y a une chance très faible en naissant dans ce monde que l’on en sorte indemne. D’abord, il y a les « tares » avec lesquelles parfois l’on naît. On peut naître fragile physiquement ou mentalement, on peut souffrir d’une maladie héréditaire, d’une condition génétique. Il est clair pour moi que certaines souffrances psychologiques, par exemple la schizophrénie ou la bipolarité, relèvent probablement de la chimie du cerveau.  

    Mais, en faisant abstraction de ce qui est clairement inné et en supposant, comme l’affirmait Rousseau, que la nature est bonne et que c’est la civilisation qui corrompt l’innocence et l’harmonie de la nature humaine, il est vrai que la fréquentation de nos proches, en commençant par nos parents et ensuite la société plus largement, nous rend déficients. Je serais d’accord avec Rousseau que notre éducation au sens large, y compris ce dont on est témoin ou victime, nous rend impuissants, incomplets, invalides. 

    Notre vie est donc, comme l’écrivait Aragon, un étrange et douloureux divorce. Nous cherchons dans l’amour comme dans l’art, le travail et même, oui, la thérapie, à nous réparer, à retrouver cet état premier de bonheur dans lequel nous aurions vécu originellement. Ou encore, parfois, nous cherchons malheureusement à oublier et à ne plus sentir. 

    D’une certaine façon, Voltaire (qui contredisait Rousseau sur l’optimisme de la nature) avait aussi raison : la nature peut être vilaine et chaotique et c’est parfois la civilisation qui nous sauve d’un monde cruel et sauvage. Mais cet optimisme de la volonté humaine, cette attitude qui nous fait mépriser le faible qui s’appuie sur ses béquilles, je ne le partage qu’à moitié.  

    Comme le pensaient les romantiques allemands de la première heure, ceux du Sturm und Drang (qui s’inspiraient d’ailleurs de Rousseau), la vie est le plus souvent un orage et une mer agitée qui nous projettent sur les récifs. Il est difficile – si difficile – de la traverser sans faire naufrage, malgré nos bonnes intentions et nos facultés. Notre âme est souvent comme ce navire échoué sur la côte, balloté par les vagues.

    Je partage donc avec Goethe, comme dans son Werther, un certain désespoir, soit que la société et nos semblables, nos amis même, ne puissent réussir à nous sauver, à nous lever, comme par miracle, de toutes ces embûches qui nous abattent et nous meurtrissent. 

    Mais au désespoir sur la vie humaine et le salut, il me semble qu’on peut opposer aussi un certain progrès. La raison fait souvent son œuvre, en commençant par la science médicale ou la psychologie, qui peuvent traiter le corps et l’esprit affectés par les épreuves. C’est un combat sans répit, auquel s’ajoute souvent la recherche d’une harmonie spirituelle.

    Si l’esprit humain ne peut à lui seul calmer les tempêtes et les passions, il peut apprendre à naviguer parmi les écueils, à se détendre dans la bourrasque, bref, à se calmer dans l’adversité comme dans la fatalité. Comme le dit si bien la sagesse antique, philosopher, c’est apprendre à mourir. Et j’ajouterais, à vivre mieux aussi, avec ou sans béquilles. 

  • L’éternité

    L’éternité

    Elle est retrouvée.
    Quoi ? – L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.

    Arthur Rimbaud, L’éternité

    Il n’y a pas de meilleur temps que les jours cuisants de juillet et le temps des vacances au ralenti pour sentir un fragment d’éternité briller dans nos vies. Ce que Rimbaud appelle les « braises de satin », ces éclats de vérité dont « Le Devoir s’exhale / Sans qu’on dise: enfin. » Fragment – ou plutôt fragments – que je reconnais toujours quand je vois le soleil scintiller sur un lac ou l’océan.1

    Mais qu’est-ce que l’éternité, réellement, dans un monde limité et divisé comme le monde matériel que nous habitons, que nous ressentons, dans nos corps mêmes? Les matérialistes et les jouisseurs dirons que c’est le parfum d’une fleur, un vin exquis, une sensation sur la peau. Rimbaud, un « voyant », disait que c’était « la mer allée avec le soleil ». Une vision mystique, donc, une vision de l’impossible union d’entités absolument séparées. L’union de deux parties dans un tout.

    J’ai toujours soupçonné que les oppositions en philosophie étaient trompeuses. Par exemple, faut-il vraiment choisir entre monisme et dualisme? Vous dites que Dieu est transcendant? Mais pourquoi ne serait-il pas aussi immanent? Pourquoi le corps et l’esprit resteraient-ils toujours séparés? Pourquoi la conscience ne serait-elle pas aussi bien matérielle que spirituelle?

    Je pense aussi, bien entendu, à l’image fascinante du buisson ardent dans le livre de l’Exode2, un buisson qui brûle sans se consumer, et à travers lequel Dieu confie à Moïse sa mission de libérer le peuple juif du joug égyptien. Que répond Dieu quand Moïse lui demande qui parle à travers ce buisson – image quintessentielle de LA conscience universelle? Il lui dit: « Je suis qui je suis ». Ou encore: tu diras au peuple que celui qui t’a envoyé vers vous est « JE-SUIS ». Aucune séparation, donc, entre le sujet et l’objet. Et pourtant, il y a le verbe, il y a une parole!

    Les philosophes ont réfléchi au problème de la partie et du tout – et à la formule « tout est en tout » – depuis au moins les pré-socratiques.3 Le problème fut même posé par Descartes, qui n’a pas, comme on le croit souvent, opposé totalement la raison au monde sensible. Il a réfléchi au rapport entre la partie et le tout, par exemple pour expliquer l’incarnation et transubstantiation, ou encore l’amour entre deux êtres qui forment dans le sentiment amoureux un tout plus grand que ses parties.4

    La théorie du tout, que l’on rencontre aussi bien en physique contemporaine que dans certaines philosophies orientales (par exemple, dans le taoïsme, le soufisme et même, dans une certaine mesure, la foi baha’ie5), n’est donc pas une vaine pensée. J’ose dire que c’est le projet qui se trouve au coeur de toute démarche intellectuelle ou spirituelle.

    C’est pour cette raison que je me considère d’abord et avant tout comme panenthéiste.6 Dieu, l’« Être » absolu et souverain qui fonde tous les êtres et toutes les consciences, peut être séparé du monde, de l’univers, comme il peut en faire partie intégrante dans la moindre des particules de la matière qui forme cet univers. Car si Dieu était séparé du monde, ou ne pouvait au contraire en être détaché, ce serait dire qu’il est aussi de nature limité!

    Mais un être absolu ne peut être limité, ou illimité, seulement. C’est la nature de l’absolu d’être tout et chacun à la fois. Comme dans la vision de Rimbaud, Dieu est la mer, il est soleil, mais il est aussi la mer allée avec le soleil.

    1. Vision qui s’offre à Gustav à la toute fin du film, lorsqu’il est sur la plage, dans l’adaptation de Mort à Venise par Visconti. Il me semble que c’est la même vision que Marcel a à la plage dans À l’ombre des jeunes filles en fleur. ↩︎
    2. Exode 3:14 ↩︎
    3. Le philosophe Anaxagore a formulé le principe d’inhérence du Noûs, de l’intelligence primordiale, qui pénètre la matière et lui donne sa permanence dans un processus continu de création et destruction. ↩︎
    4. Descartes : la partie et le tout | Cairn.info ↩︎
    5. Sur le soufisme et la foi baha’ie, écouter cette discussion en les théologiens Todd Lawson et le philosophe Steven Phelps, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Z6ns31xmC4Q?si=Lw4Z0u8uzo3pXFqs ↩︎
    6. Le panenthéisme est la croyance que Dieu est en tout et tout est en Dieu. Voir cette conférence de Rupert Sheldrake, A Lecture on Panentheism, disponible sur YouTube: https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=zi5tMTIerKWSBhdn. ↩︎
  • Le désespoir

    Le désespoir

    L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. (Stig Dagerman)

    Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir 60 ans, ou encore l’effondrement actuel de notre civilisation, mais j’ai brièvement ressenti récemment un désespoir accompagné de paix. C’est un sentiment étrange, puisque le désespoir devrait toujours être inconfortable. Mais voilà qu’avec lui venait pour moi une liberté sous forme de repos.

    J’ai tout de suite pensé à un court texte que j’ai lu et qui m’a inspiré dans ma jeunesse. Il s’agit d’un essai de Stig Dagerman intitulé Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.1 Une méditation lucide sur le désespoir, que je viens de relire pour une énième fois. La méditation d’un futur suicidé, disons-le, puisque Dagerman souffrait intensément.

    Avec un peu de recul, je me rends compte, trente ans après l’avoir découvert, que ce texte ne m’a pas touché maintenant parce qu’il reflète mon état d’âme, comme c’était le cas dans ma jeunesse, mais plutôt parce qu’il offre une sortie de l’impasse, une solution, laquelle je ne comprenais pas alors.

    Dagerman était visiblement hanté par les formes rigides de la société, par le conformisme, par les attentes inévitables qui pesaient sur lui, comme auteur de talent. La solution, comme il dit si bien, est de pouvoir « faire un pas de côté ». Pour être libre, il suffit, selon Dagerman, de se libérer du besoin de performer, et surtout de l’angoisse du temps : « (…) ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. »

    Cette pensée explique sans doute mon sentiment de paix paradoxale à me trouver récemment dans un état de désespoir. Le désespoir amène à l’abandon, à la reddition, à la défaite assumée. J’ai 60 ans, je pense à la retraite, j’abandonne toute ambition. Mes enfants ont grandi, ils sont devenus eux-mêmes, il n’est plus question que j’en fasse d’autres personnes. La civilisation occidentale s’écroule, l’ordre international est perdu, le désastre est si grand qu’on ne peut espérer un retour à l’ordre ancien ni même l’intervention d’une force réparatrice.

    Bref, comme dirait Dagerman, les consolations n’ont plus pour moi la valeur qu’elles avaient dans ma jeunesse. Le besoin d’être assouvi, de ne pas reconnaître l’absurde de l’existence, d’échapper à la peur de vivre ou de mourir dans la jouissance ou l’ascétisme, tout cela n’a plus d’importance. « Pour moi, dit Dagerman, ce n’est pas le devoir avant tout, mais : la vie avant tout. »

    Il y a donc quelque chose de profondément libérateur à ne plus vouloir se défaire même de son désespoir. Le désespoir, lorsqu’il est assumé, disparaît comme neige au soleil. Il cesse de peser sur l’âme qui devient soudainement légère.2 Pour reprendre la philosophie d’Épicure, le désespoir devient alors ataraxie – une âme que rien ne trouble.

    Je me demande, néanmoins, si le fait de baisser les bras, de rendre les armes, peut à lui seul expliquer le sentiment de paix – de repos – qui accompagne le désespoir. Le philosophe Kierkegaard considérait le désespoir comme une « maladie mortelle », une maladie du moi : « Dans le désespoir le mourir se change continuellement en vivre ».3

    Pour le philosophe, seule la présence à Dieu permet de résoudre ce déséquilibre de la conscience désespérée. Seule la foi permet de réconcilier le moi écartelé dans son rapport au fini et à l’éternité. Albert Camus lui a reproché d’avoir « fait le saut », comme il le disait de tous ceux qui s’en remettait à la foi devant l’absurde. Il l’admirait pourtant.4

    Mais sur le chemin qui va de la foi de Kierkegaard à la libération de Dagerman, qui va de l’échec du vivre pour soi à la libération du vivre pour vivre, il y a une continuité. C’est celle de l’acceptation, une attitude de croyant que Camus a refusé comme athée. Pour Camus, face à l’absurde de l’existence, il fallait choisir comme libération la révolte.

    Je ne pense pas que la révolte soit porteuse de paix. Elle est, d’abord et avant tout, un refus. S’il me faut admettre l’échec pour connaître la paix, je suis prêt à dire, comme Kierkegaard, que c’est là mon triomphe.

    1. Publié et traduit par Actes Sud, 1984 ↩︎
    2. Voir André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, PUF, 2016. ↩︎
    3. Sören Kierkegaard, Traité du désespoir, Gallimard, 1988, coll. Folio – Essais. ↩︎
    4. Voir Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, coll. Essais. ↩︎
  • Une insolation fatale

    Une insolation fatale

    Dans le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a posé ce qu’il a appelé la « question fondamentale de la philosophie » : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue? C’est pourquoi il a qualifié le suicide comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ».

    Je pense, pour ma part, qu’il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’extase. Affirmer ceci est prendre la prémisse opposée, une prémisse que Camus ne pouvait adopter en tant que penseur athée.

    Camus affirme ainsi que, « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Je veux bien admettre que ce soit vrai pour l’esprit absurde, et même que la raison soit vaine, mais c’est une évidence pour moi qu’il n’y a pas que la raison, qu’il n’y a pas rien au-delà de la raison.

    Au-delà de la raison, en effet, il y a l’extase…

    Le problème est donc de savoir comme vivre l’extase, c’est-à-dire dans un état où la raison n’offre pas ce socle instable et limité – «vain» – sur lequel veut se reposer l’athée, sur lequel il veut, comme Sisyphe, poser sa pierre une fois pour toutes.

    Quand je dis extase, je ne veux certainement pas dire exaltation. La nuance s’impose. L’extase, c’est l’être qui se tient hors de soi, c’est être transporté hors de soi-même (ek «hors de», stasis « se tenir »), tandis que l’exaltation, c’est se dresser, s’élever vers le haut (altus, «haut »). Il ne faut pas confondre le mystique et l’adolescent.

    J’ai vu aujourd’hui l’adaptation cinématographique de L’étranger, réalisée par François Ozon. Je n’ai pas été déçu. L’adaptation est fidèle, il y a ici et là quelques écarts, dont l’érotisme incongru, Meursault en jeune premier, l’homosexualité latente, mais l’essentiel est là. Le film confirme visuellement ma réflexion sur cette œuvre magistrale d’Albert Camus.

    Pour illustrer ce que je dis ici sur la prémisse fondamentale de Camus, qui n’est pas la mienne, je pense à la réaction de Meursault lorsqu’il est confronté à la violence, celle du chien battu par Salamano, celle du voisin, Sintès, qui bat sa maîtresse Djemila. La posture de Meursault n’est pas celle du détachement; elle est celle de l’indifférence.

    L’indifférence devant la violence – comme devant la mort, celle de la mère de Meursault – n’a rien de philosophique. C’est de la psychopathie. À l’inverse, pratiquer le détachement du moine devant la violence, c’est pouvoir continuer de ressentir de l’empathie devant le destin tragique des êtres humains. C’est même pouvoir agir sur la violence.

    La pratique du moine, que Camus appellerait « faire le saut », est la pratique de l’extase. C’est élever son esprit au-delà du moi, au-delà même du monde de l’expérience. Les témoignages abondent de personnes qui ont pu atteindre cet état où le moi peut se dissoudre dans une dimension où il cesse de penser ou ruminer, où il devient extatique.

    Dans le cas de Meursault, son geste meurtrier n’était ni extase, ni même un état diminué d’exaltation. Quand le procureur lui demande, « Pourquoi avez-vous tué? », il répond : « À cause du soleil ». Il a donc commis ce geste meurtrier par abrutissement. Il s’agissait d’une insolation, seulement de cela.

    C’est souvent ce qui arrive quand on s’en remet uniquement à la raison, la vaine raison. On prend un coup de soleil sur la tête… On oublie qu’il y a aussi, à contempler, la bonté de l’ami ou la beauté de l’océan.

  • Les cœurs purs – 4

    Les cœurs purs – 4

    J’ai déjà exploré dans le présent carnet le thème du cœur pur dans la littérature, les arts, la morale ou la religion. Comme je l’exposais, la recherche de pureté du cœur humain peut être vécue dans l’amour, la vertu ou l’extase. Mais toujours, il me semble, elle restera inaccessible au commun des mortels.

    Il n’est pas donné à tous d’être mystique. Peut-on vivre une passion de l’absolu sans pourtant se fondre psychologiquement à son idéal? Il y a sans doute une façon de se tenir un cran en dessous, dans les limites de son imperfection, tout en demeurant un authentique idéaliste. Cette position est soutenue plus facilement en tant qu’artiste ou dévot. C’est aussi la position de l’activiste politique, de l’extrémiste, du radical.

    J’ai vu récemment le film Octobre de Pierre Falardeau. Ce film m’a fasciné, comme me fascine toute cette période agitée de l’histoire du Québec. L’histoire du nationalisme radical québécois ne peut être comprise qu’en la plaçant dans le contexte des luttes de décolonisation qui se déroulaient à l’époque, ou des luttes idéologiques qui sévissaient en contexte de guerre froide. Les felquistes s’inspiraient de Cuba et de l’Algérie. À la même époque, il y avait aussi l’Uruguay ou le Chili, et plus tard, le Sentier lumineux au Pérou, sans parler de l’Afrique et de l’Asie.

    À la fin du film de Falardeau, après l’instauration des mesures de guerre, on voit les membres de la cellule Chénier débattre de ce qu’ils feront à partir de là. L’un deux, Jacques Rose ou Simard, dit alors, après la tentative d’évasion ratée de Laporte, qu’« il faut aller jusqu’au bout ». C’est essentiellement la même logique désespérée, disons-le perdante et aveuglée, que nous trouvons dans la plupart des cas d’attentats terroristes, qui à la fin ne donne rien, ne change rien. C’est le moule idéologique vain et assassin dans lequel les faibles se retrouvent lorsqu’ils sont confrontés aux puissants.

    Dans certains cas, l’acte extrémiste violent des terroristes produira un cataclysme qu’eux-mêmes n’anticipaient pas, bien qu’ils aient été à la recherche du chaos (on pense à Gavrilo Princip tuant l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo). Dans la plupart des cas, leur acte ne sera ni plus ni moins qu’un crime sans autre conséquence que le durcissement répressif du pouvoir étatique. Dans tous les cas, un dilemme moral se présente néanmoins à la base de leur décision de commettre un attentat. C’est le dilemme présenté par Albert Camus dans son œuvre Les Justes, écrite lors sa querelle avec Jean-Paul Sartre à propos de sa pièce Les main sales. Vaut-il la peine de tuer un innocent pour une cause politique, lorsque celle-ci paraît juste?

    Dans les faits, la plupart des causes politiques adoptées par les radicaux violents sont désespérées, c’est-à-dire utopiques ou absolutistes. Ceci n’excuse pas leur violence. Le désespoir n’empêche pas certaines causes de réussir, qu’elles soient matérialistes ou non, marxiste ou fasciste, séculaires ou religieuses. Celles que je trouve les plus intéressantes sont ces dernières, les religieuses, puisqu’elles supposent – en prétention – une pureté d’intention accompagnant le langage des armes. Je pense aux croisades, aux jihads, je pense même à la passion de Jeanne d’Arc, la pucelle, qui menait des armées en tenant sa bannière blanche avec le Christ pantocrator, les archanges Michel et Gabriel, sans apparemment jamais tuer un soldat pendant toutes ces batailles.

    Le cœur a-t-il besoin d’une noble cause, d’un absolu, pour se purifier du sang que l’être humain fait couler? Qu’il s’agisse de sa patrie, de sa classe, ou de sa foi, le radical est-il jamais justifié de tuer un innocent, et ce même s’il fallait le faire pour en sauver mille! C’est une question de principe, et s’il fallait que j’en adopte une, je dirais que le martyre des mille innocents est préférable à toute violence perpétrée au nom d’un idéal spirituel.

    Je ne pense pas résoudre ce débat; tout le Bhagavad Gita repose sur cette question. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je voudrais être martyr, si on me demandait de choisir entre la position du prêtre tenant l’ostensoir et celle du guerrier qui défend sa communauté à la pointe de l’épée, à la toute fin du film « Mission ». La pureté n’est peut-être pas de ce monde, et le sang versé son unique condition.

  • Beauté divine

    Beauté divine

    La distance est l’âme du beau.

    Simone Weil, La pesanteur et la grâce

    Il fallait une âme sensible comme Simone Weil pour souligner la contradiction inhérente du beau. La beauté est l’objet de notre désir et pourtant elle ne se laisse pas posséder. Nous voulons la retenir, l’absorber, en faire une chose à soi mais toujours elle se dérobe. Raison pour laquelle, le plus souvent, nous choisissons une version matérielle et édulcorée du beau.

    J’ai fait un rêve à ce sujet, il y a longtemps : au moment de m’approcher d’un visage féminin rond et lumineux, beau comme une pleine lune, je me suis détourné vers un autre visage, un visage sensuel, lascif et obscur, celui que je pouvais posséder. Je me suis alors réveillé.

    Comme le dit Weil, le beau est une incarnation et, en cela, un idéal. Le beau est la preuve de l’existence de Dieu : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. »1 Et pourtant, encore une fois, si le beau est la preuve de la présence de Dieu dans le monde, le beau – tout comme Dieu lui-même – ne se laisse pas posséder.2

    Il est évident, si je regarde un coucher de soleil magnifique, que je ne peux absorber en moi, corporellement, la beauté de ce coucher de soleil. Le phénomène m’impressionne mais il reste extérieur à moi. Il a un effet sur moi mais il ne devient pas moi. Si, toutefois, je choisis un avatar plus proche du beau, par exemple une belle fleur, cette beauté ne pourra être connue en ingérant la fleur. Il y a une probabilité élevée d’ailleurs que cette fleur devienne amère. Il vaut mieux, donc, seulement la contempler, l’effleurer du regard.

    On opposera à ce paradoxe le fait que la beauté d’un plat savoureux ou d’un bon vin – la beauté olfactive ou gustative – peut être ressentie corporellement. Ou que la beauté musicale – celle d’une mélodie touchante – nous pénètre et nous possède sans entrave, en passant directement au cerveau au point de nous donner la chair de poule. Est-ce qu’en ingérant le plat ou le vin notre sensation du beau devient plus grande? Est-ce qu’en écoutant la mélodie notre connaissance du beau devient plus claire? La plupart diront que oui et, comme le dit Weil, en cet instant « l’unité des contraires, celle de l’instantané et de l’éternel », paraît devenir évidente.

    Je dirai pour ma part que l’ingestion ou l’écoute d’une belle chose, comme la sensation d’être touché par une main sensible et attentionnée, restent éphémères. Pour appréhender réellement la beauté d’une belle chose, il faut davantage que la consommer. Il faudrait pouvoir la contempler immobile et pour l’éternité. Car la beauté n’est pas dans la chose, n’est pas la chose que nous éprouvons comme belle.

    Le temps dégrade les choses qui supportent la beauté comme la mastication dégrade le repas que l’on trouve exquis. Le temps est l’ennemi du beau. Nos seuls recours pour continuer d’éprouver le beau est donc la renonciation : « Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. » (Weil)

    Contempler sans l’attente de posséder est certainement la chose la plus difficile qui soit. Il faut pouvoir contempler sans désirer. À notre époque matérialiste où nous en sommes réduits à prendre des selfies en tournant le dos aux choses, l’espoir même de reconnaître le beau semble perdu. Nous sommes devenus impatients et aveugles, nous sommes devenus incroyants.


    1. Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Librairie Plon, 1947 et 1988. ↩︎
    2. Il s’agit d’une preuve panenthéiste que Dieu est à la fois dans le monde et à l’extérieur du monde. Pour une présentation sommaire du panenthéisme, voir Rupert Sheldrake, « A lecture on panentheism – St James Church, London » : https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=ztl9K86o8ZxlVyeb ↩︎
  • Mal de vivre

    Mal de vivre

    C’est l’automne qui commence et déjà la morsure de l’hiver se fait sentir. L’automne est la saison de la mélancolie, ce sentiment diffus qui appréhende la solitude de la saison morte.

    Si la joie de vivre dont j’ai parlé précédemment est inhérente, une sorte de Graal intérieur, il faut admettre que son contraire, le mal de vivre, en est la gangue externe. Elle paralyse, elle brise, elle écrase, comme une vieille meule écrase le grain.

    Françoise Dolto décrivait le mal de vivre comme une souffrance existentielle.1 Je pense qu’on peut la décrire, en effet, comme une douleur ressentie par l’être. Une douleur tantôt objective, tantôt subjective.

    Le mal de vivre est ressenti comme douleur subjective, par exemple, lorsqu’il résulte d’un traumatisme, d’une fracture de l’être, par le fait d’un événement dont la conscience était insoutenable. Dans les cas extrêmes, il peut amener à une dissociation de la personnalité. Dans les cas ordinaires, il provoque une tension caractérielle entre les parties sous-jacentes de la personnalité.2

    Le mal de vivre est aussi conditionné par l’environnement. Par exemple, le travail, s’il est fondé sur l’exploitation, peut mener à un tel état. Il n’est pas besoin d’être Simone Weil et d’aller partager la vie abrutissante des ouvriers d’une usine pour comprendre cela. Tous les jours, les cols blancs font des burn-out. Ils se réveillent un matin, comme Gregor Samsa, réduits à l’état d’insecte incapable de sortir de leur lit.

    La souffrance existentielle ressentie subjectivement est facile à comprendre puisque, comme je viens de le décrire, elle résulte dans la plupart des cas d’un événement ou d’une condition extérieure qui pèse sur l’être. Lorsqu’elle est objective, toutefois, elle est davantage philosophique. Elle a l’aspect du mythe.

    Ainsi, le mal de vivre est ressenti objectivement comme Sisyphe ressent objectivement l’absurdité de sa sentence. Cette souffrance existentielle est totale. Elle ne s’explique pas rationnellement. À l’échelle humaine, elle apparaît aussi grande que la souffrance impassible de Meursault sous le soleil meurtrier d’Algérie ou celle qu’il ressentait dans sa cellule de pierres avant son exécution.

    Je ne suis pas certain que toutes ces manifestions du mal de vivre puissent se résumer en une seule expression. Mais j’aime les ramener à leur plus simple formulation à l’aide de la théorie de la gestion de la peur présentée dans l’ouvrageThe Worm at the Core.3

    Vu sous cet angle, le mal de vivre est cette condition évolutive, cette hantise de la mort qui loge en chacun de nous et qui nous fait souffrir et souffrir les autres aussi. On peut concevoir ainsi la souffrance de Gregor Samsa ou celle de Meursault.

    Quant à savoir quel est le chemin de la libération, celui qui fait jaillir la source vive enfouie au fond du soi, il est introuvable si on ne l’aborde pas individuellement, au cas par cas.

    Je note néanmoins le paradoxe : plus le soi est écrasé ou brisé, exploité ou nié, plus il prend de l’importance pour l’être malheureux. C’est comme s’il enflait sous l’effet d’une maladie.

    La solution serait-elle de ne pas donner à l’être personnel – le Soi tout-puissant – autant d’importance? La joie de vivre est peut-être là, dans la dissolution de l’ego triomphant, de ses croyances et convictions, y compris celles de son bonheur ou malheur…

    1. La Difficulté de vivre, Paris, Gallimard, 1995. ↩︎
    2. Richard C. Schwartz, Introduction to Internal Family Systems, 2e édition, https://ifs-institute.com/store/39 ↩︎
    3. S. Solomon, J. Greenberg, T. Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Human Life, Random House, 2015. ↩︎

  • Joie de vivre

    Joie de vivre

    J’ai pensé ces derniers temps au sermon de la fleur, l’un des récits fondateurs du bouddhisme zen (chan). J’aime la simplicité de ce sermon, mais aussi la leçon qu’il contient. Entre autres, il nous montre l’importance de la joie de vivre, ce sentiment si élusif qu’il paraît manquer à tout le monde, et surtout à moi ces temps-ci…

    Voici le sermon de la fleur comme il fut raconté par Wumen Huikai dans son fameux recueil de 48 kōans, La barrière sans porte1 :

    Jadis, alors que le Vénéré du monde [Bouddha] se tenait devant l’assemblée réunie au pic du mont des Vautours, il prit une fleur entre ses doigts et la montra à la foule. Tout le monde resta silencieux. Seul le vénérable Kāśyapa éclaira son visage d’un sourire. Le Vénéré du monde dit alors : « Je possède la corbeille de la vue de la Loi correcte : c’est l’esprit prodigieux et totalement apaisé, dont l’aspect absolu est dénué de caractéristiques, c’est la méthode de la Loi merveilleuse et subtile. Cette corbeille ne s’appuie pas sur les écritures; elle est au-delà de tout enseignement. Je la transmets à Mahā-Kāśyapa.

    On appelle aussi ce sermon le « sermon sans mots ». Pendant que l’assemblée des moines s’installaient, Bouddha a tiré une fleur de lotus de l’étang, puis l’a montrée sans dire un mot pendant un bon moment. Les moines le regardaient sans comprendre, attendant avec inquiétude ses paroles, sauf Kāśyapa qui se mit à sourire en comprenant ce que Bouddha faisait. Bouddha expliqua alors qu’il venait de lui transmettre l’enseignement le plus important, soit que l’éveil est « au-delà de tout enseignement ».

    Il suffit donc de deux esprits apaisés pour que la nature du bouddha soit reconnue et transmise: « Il n’y a rien à rechercher en dehors de soi. La quête elle-même doit être abandonnée. »2

    Puisque c’est un Kōan, il y a quelque chose de paradoxal dans le sermon de la fleur. C’est un enseignement sans enseignement. Si contempler une fleur est la chose la plus simple du monde, on comprend qu’il n’y a rien de facile dans cet exercice. Le défi est de regarder la chose et, ce faisant, de ressentir son existence.

    Ce qui me ramène à la joie de vivre…

    J’essaie souvent de regarder les choses sans autre pensée que celle de la chose qui existe devant moi. Sans conceptualiser. Seulement pour reconnaître la nature du bouddha, comme on dit en philosophie zen. Si la chose est vivante – une fleur, une feuille, un arbre… – la réalisation que cette chose est vivante permet de reconnaître la simplicité de la vie. Et si, alors, vous êtes en paix, et que vous arrivez à créer une espace de contemplation non réfléchie en vous, peut-être, je dis bien peut-être, vous arriverez à sentir une joie de vivre.

    Mais, vraiment, est-ce qu’il suffit d’admirer une fleur pour cela?

    Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, on s’est rappelé en Occident l’aphorisme carpe diem (« saisir le jour »), ou encore la recommandation d’Épicure de cultiver son jardin.

    Plus près de nous, le mythologue américain Joseph Campbell, qui aimait le bouddhisme zen, a suggéré à chacun de trouver la béatitude du moment présent dans les activités les plus simples (follow your bliss, disait-il).3 À sa façon, il prêchait la philosophie de l’éveil dans des choses qui procurent le sentiment de vivre, que ce soit la bicyclette, la course, le jardinage ou la musique…

    La joie de vivre, cependant, n’est pas gaieté ou jouissance. Je lisais récemment le récit d’un otage israélien détenu pendant 505 jours à Gaza.4 Il raconte que même dans les moments les plus sombres, retenus tout seul dans un cachot sans lumière au fond d’un tunnel, un cachot trop petit pour se tenir debout, et parfois abandonné pendant plusieurs jours, il pouvait ressentir la joie de vivre.

    Dans un contexte tout à fait différent, une autre personne ayant vécu cette fois une expérience de mort imminente, raconte qu’elle pouvait tout de même ressentir la joie de vivre alors qu’elle faisait le deuil pénible de son fils mort accidentellement.5 Son expérience l’avait transformée à jamais et préparée à vivre chaque chose, aussi tragique soit-elle, en pleine confiance.

    Une telle joie ne peut donc dépendre des choses extérieures. Elle est inhérente à la vie, au fait de vivre. Car la joie de vivre n’est pas la même chose qu’éprouver du plaisir; elle n’est pas non plus le fait d’être heureux. On peut ressentir du plaisir sans être joyeux, c’est très fréquent, ça arrive à tout le monde, toute notre société de consommation est axée sur ce paradoxe monté en épingle jusqu’à la confusion. On peut aussi être heureux sans être joyeux, ça m’est arrivé récemment, lorsque j’ai réalisé l’immense privilège d’avoir mes proches, ma famille, avec moi, autour de moi. C’est très difficile de comprendre cette distinction entre le bonheur et la joie, deux états différents, l’un créé par nos conditions extérieures, l’autre inhérent au soi.

    Ressentir la joie de vivre est décidément autre chose. C’est une immanence, un sentiment vécu en son for intérieur, peut-être même situé au-delà du soi, dans l’existence elle-même (la joie du vivre). Bien qu’il soit une condition de l’existence, ce sentiment peut malheureusement être entravé. Il est parfois enfoui si creux dans la gangue de nos soucis quotidiens qu’il devient invisible, non ressenti, comme la flamme d’une chandelle qui vivote difficilement au fond d’une mine.

    Je suis tenté de dire maintenant, après toutes ces années, que la tâche la plus importante de l’être humain est de libérer cette flamme, de la faire briller, coûte que coûte, en dépit du poids que l’existence peut prendre… La légèreté de l’être, aussi insoutenable soit-elle, est essentielle.

    1. Wumen Huikai, La passe sans porte, Éditions Points, 2014. ↩︎
    2. Ibid. (commentaires). Sur le bouddhisme Zen et la « nature du bouddha », voir sur YouTube le blogue vidéo Let’s talk religion, épisode « What is Zen Bouddhism ». ↩︎
    3. Joseph Campbell and David Kudler, Pathways to Bliss – Mythology and Personal Transformation, Collected Works, New World Library, 2004. ↩︎
    4. Omer Shen Tov, « I spent 500 days as a hostage of Hamas », in 1843 – The Economist, 26 juillet 2025. ↩︎
    5. Mary C. Neal, M.D., To Heaven and Back, WaterBrook Press, 2011. ↩︎
  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎