« … la vie pour un homme vaut la peine d’être vécue quand il contemple le beau en lui-même ! » (Platon, Le Banquet)
L’amour de la beauté—je veux dire de la beauté physique—est une forme mineure de l’Amour. C’est sa forme la plus accessible. Si je vois une belle chose, une fleur, une oeuvre d’art, je ressens une émotion. Si je vois une belle personne, dans mon cas une belle femme, je ressens un désir, une attraction. Mais aimer une chose pour sa beauté ne mène qu’à cela, justement, à la chose. Un tel amour ne mène pas à l’essence de la chose. Ni même à la beauté comme telle.
Car les choses vieillissent, se flétrissent et deviennent laides avec le temps. Il ne reste plus alors cette beauté physique qui nous attirait au départ, ni même l’amour qu’on avait de la chose. L’amour s’étiole avec celle-ci.
Je pensais à cela récemment en me rappelant un rêve que j’ai fait il y très longtemps. J’étais un jeune adulte et, si je me souviens bien, je vivais alors une rupture amoureuse. Mon rêve fut bref et très simple : j’étais invité à choisir entre deux femmes qui me regardaient sans parler. L’arrière-fond était obscur. Je connaissais en réalité ces deux femmes, que je trouvais toutes deux très belles. À ma gauche, une brunette au teint foncé dont le visage restait dans l’ombre; à ma droite une blonde au visage rond et à la peau claire qui reflétait la lumière comme une lune qui brille. Si la première m’était présentée comme la «sensualité», c’était clairement la deuxième que je trouvais la plus fascinante. Pourtant je savais que je devais choisir la brune sensuelle, derrière laquelle se trouvait la réalité, la profondeur, le risque, au contraire de la blonde qui représentait l’idéal hypnotisant de la beauté impassible.
Cette opposition entre l’obscur et le brillant m’est apparue fondamentale à l’époque quand j’ai analysé ce rêve. Deux objets du désir qui s’offraient à moi; un choix existentiel devait être fait qui aurait une conséquence dans ma vie. Dans mon rêve, mon intuition me disait de choisir la sensualité, le réalisme, l’aventure. C’est en faisant ce choix que je me suis alors réveillé !
On voit ici l’opposition nietzschéenne entre le savoir dyonisiaque et le savoir appollinien, entre le monde souterrain de la volonté et le ciel de l’idéal, entre les sens et la raison, les désirs et la contemplation. C’est une opposition fondamentale en effet. Toute la philosophie repose sur cette opposition : d’un côté l’idéalisme et le rationalisme, de l’autre le réalisme et l’empirisme.
Ce qui m’étonne aujourd’hui, alors que les années ont passé et que la vieillesse, oui, fait son oeuvre, est de réaliser qu’il y avait une erreur de ma part de croire que la sensualité de la brunette, parce qu’elle m’apparaissait dynamique, dangereuse et excitante, devait être préférée à la beauté lunaire de la blonde, que je trouvais fascinante, certes, mais paralysante et superficielle. Avec les années, je ne vois plus cette opposition entre l’obscur et le brillant dans sa dimension physique ou corporelle, mais bien davantage dans sa dimension spirituelle.
La beauté lunaire est hypnotisante, d’une certaine façon repoussante, car il est difficile de pénétrer cette aura, d’en crever la superficie, pour connaître réellement l’idéal de beauté qui s’offre à la vue mais se cache à nos autres sens—dont le goût et l’odorat que Nietzsche célébrait à juste titre. Pourtant, là réside la beauté, au-delà de la chose physique qui brille, derrière le halo de la représentation, et non en-deçà dans le tourbillon obscur et indéchiffrable des sens.
J’aime m’en remettre au discours de Socrate dans Le Banquet, une œuvre que j’ai lue et relue – encore une fois cette semaine. Socrate y raconte ce que Diotime lui a dit de l’Amour, lequel est non pas un Dieu à proprement parler, mais un Démon, situé dans l’entre-deux, progéniture de Pauvreté et d’Expédient. L’Amour est dirigé vers ce qu’il n’a pas, il est laid par nature, comme Pauvreté, mais il est aussi ingénieux, intelligent, comme Expédient. Il est donc entièrement dirigé vers la beauté, dont il est dépourvu, et vers le bien (le bon) qui rend heureux et qui, dans la procréation, peut rendre immortel. Surtout, il agit avec méthode pour aspirer à la Beauté absolue.
L’amant est ainsi attiré par la beauté physique des corps, individuellement et ensuite universellement, mais peu à peu accède aux échelons supérieurs qui vont des belles occupations aux belles connaissances, jusqu’à accéder à la science du beau surnaturel, soit du beau tout seul, pour connaître enfin «l’essence même du beau» (la beauté absolue).
La philosophie chrétienne—inspirée de l’idéalisme platonicien—nous a appris à chercher l’essence du beau dans la charité, ce qui nous amène à aimer au-delà de l’illusion initiale et superficielle des corps, dans la maladie comme dans la vieillesse. Ainsi, le Chrétien ne voit pas les plaies et la saleté de l’indigent, mais reconnaît l’essence humaine dans le pauvre et l’affligé. L’amant aussi est invité à ne pas s’attarder à la jeunesse superficielle, mais à aimer jusqu’au tombeau.
Pour ma part, j’aime penser qu’il y a, dans la belle blonde de mon rêve, dans la beauté lunaire, une invitation de l’Amour à diriger notre regard vers la beauté véritable, une invitation qui amène non pas à l’union charnelle ou sensuelle, uniquement, mais aussi à la contemplation du visage véritable de la beauté absolue, de la forme primordiale, du Dieu unique caché derrière le masque de beauté et bonté.











