Catégorie : Philosophie

  • Encombrement

    Encombrement

    Il n’est pas nécessaire de perdre un être cher pour réaliser que nos vies sont encombrées. S’il vous arrive de déménager après la quarantaine, vous pourriez constater le niveau d’encombrement matériel qui accable votre vie. Il est probable alors que vous sautiez sur l’occasion pour faire le ménage et vous libérer dans une sorte de catharsis jubilatoire.

    Mais lorsque vous faites ce ménage pour un défunt, cette expérience prend une tournure différente. Elle devient existentielle et, comme pour moi récemment, elle peut vous plonger dans « le Soleil noir de la Mélancolie ».1 Car il n’y a rien de jubilatoire à ramasser sur une plage grise et tachée par la tempête les rejets d’un naufrage. Le bilan matériel de nos vies me semble triste et dérisoire…

    Qu’est-ce qui nous amène ainsi, certains plus que d’autres, à accumuler tant de choses inutiles?

    Je lisais récemment sur le moi et sur la mémoire. Nous créons le « moi » (self en anglais) comme une sorte d’ancrage symbolique qui, à la fin, entrave la conscience.2 On dit que ceux et celles qui pratiquent la méditation vipassana arrivent à s’en dégager temporairement, à purifier leur conscience de l’ego et à atteindre, dit-on, la « pleine conscience », un état où celle-ci arrive à se libérer de la tyrannie du moi. Je ne vois pas autrement une vie qui serait libre de l’emprise matérielle, du besoin de posséder des choses, et franchement j’envie parfois les ascètes qui arrivent à leur dernier souffle sans rien posséder.

    Mais au fait, qui dit que nous ne sommes pas tous de tels ascètes au moment de notre mort? Quelle importance un bien matériel peut-il avoir à ce moment où le muscle cardiaque s’arrête et où le coeur spirituel s’élève. S’il arrive qu’au dernier moment notre regard se porte sur un objet, celui-ci n’aura aucun poids, il n’aura de valeur que sur le plan symbolique. C’est une idée, une image, la « forme », comme disait Platon, que l’esprit emportera.

    Pour le défunt, comme pour ceux et celles qui restent, la nature matérielle d’un objet n’a pas plus de valeur que la pelure d’une banane ou des épluchures de carottes. Nous sommes des êtres dominés par notre vie matérielle alors que c’est l’aspect symbolique, abstrait ou spirituel, qui lui donne sa force et sa consistance.

    Accumuler des choses par sentimentalisme, par crainte de perdre une quelconque trace de ses origines ou de son parcours, est un piège. Nous ne sommes que des bulles de conscience, des étincelles de la grande conscience universelle que nous rejoindrons au dernier jour.3 Et s’il y a une quelconque utilité à garder certaines choses matérielles jusqu’à ce moment, je dirais que c’est aux fins de les transmettre en héritage pour le progrès et l’avancement de ses proches ou de l’humanité. L’importance d’un bibelot, d’un caillou ramassé sur la plage, ne peut exister vraiment que dans l’oeil de celui ou celle qui l’a ramassé. Quelle importance pour les autres?

    Vivre bien, vivre beaucoup, c’est vivre léger, dans la joie de l’instant, sans rien ramasser qui n’aura, à la fin, que son poids d’inertie à offrir.

    1. Gérard de Nerval, Desdichado. ↩︎
    2. Annaka Harris | CONSCIOUS ↩︎
    3. Sur le panpsychisme, voir ce séminaire du philosophe Philip Goff : https://youtu.be/fPGf6qmLXS8?si=L9LO4KAHtmjfns8W (nb: le problème audio est réglé rapidement au début de la présentation) ↩︎
  • Les cœurs purs – 3

    Les cœurs purs – 3

    « L’amour est un voile entre l’amant et l’aimé »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Nous ne savons plus ce qu’est l’extase. C’est l’une des clés du divin que nous avons perdues en quittant la pratique religieuse. Notre époque est celle du triomphe du cogito : Je pense, donc je suis.

    La pratique de la méditation, ou celle du Yoga, est en hausse dans notre société. Celle du sport extrême aussi. Depuis notre sortie de l’église, nous cherchons une façon de nous reconnecter avec l’absolu, ou plutôt une sensation équivalente à celle d’y être emporté. Entre les substances psychédéliques, l’ecstasy et le binge drinking, on se cherche. On cherche un succédané de l’absolu…

    Dans notre culture normalisée, même l’amour, la grande fontaine d’extase, est devenue ou bien morne et régulée, ou bien empoisonnée et affligeante. On prône l’autonomie, la préservation, l’équilibre et le contrôle de soi.

    Qui veut s’abandonner à l’amour aujourd’hui, s’il faut rester sur ses gardes, si l’on en fait un manque d’estime de soi, si l’amour doit céder le pas à l’égo adapté et équilibré?!

    Pourtant, l’amour – de sa dame ou de son Dieu – est le chemin le plus sûr vers l’extase, et ce depuis des siècles. C’est dans l’amour que le soi se perd, s’abolit, se fusionne à l’être cher.

    Je ne prendrai ici que l’exemple des mystiques, ceux de la tradition du soufisme islamique que j’ai étudié récemment. Les soufis pratiquent des rituels de prières et de mouvements répétitifs (dhikrs), utilisent leur audition (sama) pour déclencher des transes musicales, pour être menés vers l’extase (wajd) et l’annihilation du soi (fana).1

    Surtout, comme l’ont révélé tant de poètes persans, les soufis récitent des poésies amoureuses qui les transportent vers ce sentiment d’intimité avec l’Absolu, l’Être suprême, le Dieu unique qui contient tout si l’on peut s’y abandonner.

    «  Allume dans ton âme le feu de l’amour
    Et brûle toute pensée et toute adoration.  »
    – Farídu’d-Dín ‘Attár

    Je l’avoue, le mysticisme religieux qui s’en remet à l’amour comme passage vers l’Absolu est ma plus grande fascination. J’ai beaucoup de mal à penser à une autre forme rituelle d’accès au divin pour la conscience humaine. C’est dans l’Amour que les barrières tombent, que le soi s’envole vers l’être aimé comme l’oiseau s’échappe de sa cage. Comme le dit le prophète persan Baha’u’llah :

    « L’amour ne veut pas de l’existence et ne tient pas à la vie : dans la mort, il voit la vie et cherche la gloire dans la honte. Il faut beaucoup de bon sens pour mériter la folie de l’amour et une grande force d’âme pour être digne des liens de l’Ami. Béni est le cou pris dans son lacet, et heureuse la tête embrassant la poussière dans le sentier de son amour. Renonce à toi-même, ô ami, afin de trouver l’Incomparable et renonce à cette terre mortelle pour chercher abri dans le nid céleste. Si tu veux allumer le feu de l’existence et être prêt à cheminer vers l’amour, annihile-toi !  »
    – Baha’u’llah, Les sept vallées (« Vallée de l’Amour »)

    Dans une très faible mesure, le commun des mortels peut faire l’expérience de ce « feu de l’existence ». Quiconque est tombé amoureux a ressenti cette fièvre qui trouble la perception du réel pendant un temps. Mais qui peut prétendre avoir été consumé par l’amour? L’amour mystique dont parle les poètes et prophètes est d’un autre ordre. La différence entre l’amour moderne et l’amour mystique est aussi grande que celle entre le froid ressenti en touchant un glaçon et celui que l’on ressentirait, nu, debout, sur une banquise au pôle nord. Il n’y a pas de comparaison possible.

    Pourtant, l’amour ressenti sur cette terre peut-il à lui seul nous faire connaître Dieu? Au grand dam des autorités religieuses, les soufis ont prétendu que oui, qu’il n’est pas nécessaire de respecter la loi religieuse pour accéder à Dieu.

    Si l’extase mystique est réservée à quelques fous de Dieu, que reste-t-il aux autres mortels pour connaître le divin en ce monde? La loi des prophètes serait-elle le meilleur chemin, le chemin avéré, pour se rendre patiemment au sommet?

    Comme le dit le prophète Baha’u’llah dans son oeuvre, Les septs vallées :

    « Il nous faut donc travailler à détruire notre condition animale jusqu’à ce qu’apparaisse en nous le sens de l’humain. »

    Et encore:

    « Que dans ces pérégrinations, le voyageur ne s’écarte pas, fut-ce de l’épaisseur d’un cheveu, de la « Loi » qui est le secret même du « Cheminement », le fruit de l’arbre de « Vérité ». »

    C’est, au fond, le programme de toutes les religions, celui auquel s’opposait si vigoureusement le philosophe Nietzsche. C’est la lutte éternelle entre l’idéalisme apollinien et le réalisme dionysiaque, entre le disque solaire et la vigne, entre la raison aveugle et l’ivresse.

    Les prophètes ont cette particularité qu’ils n’abolissent pas les lois sans les remplacer. La loi est le fardeau de l’âme faible, comme la croix est celle des martyres… Elle est pénible mais avons-nous le choix de la porter?

    1. Cette excellente introduction peut être consultée sur le site de Filip Holm, disponible sur YouTube: https://youtu.be/Yc9k9nvIHOU?si=TPBCqNMLbJ6j-taU ↩︎
  • Le Québec se tue

    Le Québec se tue

    La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

    Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

    Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

    Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

    Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

    Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

    Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

    Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

    À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

    1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
    2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
    3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
    4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
    5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
    6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎

  • Les cœurs purs – 1

    Les cœurs purs – 1

    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

    A. Rimbaud, « Le coeur supplicié »

    Rimbaud ne pardonnerait pas ce que je vais faire ici. Il suppliait son maître, Georges Izambard, à qui il envoya ce poème, de « ne souligner ni du crayon ni — trop — de la pensée ».1

    C’est pourtant à cette image du coeur supplicié, du coeur impur, que j’ai pensé après avoir vu le film biographique sur Bob Dylan, A Complete Unknown. La veille de la rupture de Dylan avec la musique folk au festival de Newport, sentant sans doute la trahison qui s’en venait, Pete Seeger lui raconte la parabole de la teaspoon brigade. Il lui demande de chanter « the right way » au concert du lendemain. Ceci aura évidemment l’effet contraire de celui espéré par Seeger.

    De Rimbaud à Dylan, donc, le poète rejette le conformisme du maître et l’obsession puriste des formes traditionnelles. Le poète (maudit?) chique et crache à la poupe sa bile impure…2

    Nous vivons présentement une nouvelle tension entre le puriste et l’immoraliste: le pur et le corrompu s’affrontent sur la scène politique; le sage se multiplie en gourous de toutes sortes, donnant des leçons au débauché, au dépravé et au vicieux; les adeptes du bien-être veulent assainir toute chose bourbeuse, empestée ou contaminée.

    Ainsi, notre époque est celle de l’eau ozonée, des désinfectants à 99.9%, du beurre bio et des gels Purell. Tout comme elle est celle du vapotage, du compostage et des fromages au lait cru. D’un côté on médite ou fait du yoga, on cherche à se calmer, on mange vegan et on donne ce qu’il y a de mieux à son chien de race; de l’autre, on s’insulte, on a des rages au volant et l’on se délecte de viandes grillées sur des barbecues au gaz naturel qui empestent les voisins. Allez comprendre!

    Cette tension ne s’observe pas uniquement dans la consommation. Au cours du XXe siècle, la recherche de pureté s’est exprimée dans divers mouvements de la peinture abstraite (suprématisme, expressionnisme abstrait, abstraction géométrique, automatisme, etc.). À cette recherche de la forme ou de l’expression pure, s’est opposé, par ailleurs, le renouveau de l’art figuratif dans des mouvements comme celui de l’École de Londres, à laquelle appartenaient des peintres réalistes comme Francis Bacon — fasciné par la violence et la décomposition — ou encore Lucian Freud et Frank Auerbach.

    Je ne suis pas féru d’art contemporain mais il me semble qu’en ce début de XXIe siècle, cette dichotomie n’a pas été résolue. L’art abstrait et l’art figuratif, l’éthéré et le naturel, le pur et l’impur, bref, l’éclectisme, est devenu la norme.

    Maintenant, dans des domaines beaucoup plus sensibles, je remarque le purisme tout-puissant de la rectitude politique et de son corollaire, la censure sinon la punition en cas de déviation lexicale, spontanée ou non. Autour de ce phénomène, par une sorte de retournement malheureux sur le plan idéologique, le racisme migratoire valorisant la « suprématie de la race blanche » paraît s’opposer à la diversité, l’égalité et l’inclusion des citoyens de toutes origines. (La comparaison entre rectitude politique et racisme migratoire paraîtra provocante, mais je ne fais ici que constater le cœur supplicié du débat social et politique des actualités quotidiennes.)

    Cette liste des paradoxes du pur et de l’impur pourrait s’allonger indéfiniment. Tout ce qui concerne les principes et les règles pourrait servir d’observatoire. Mais pour revenir à Rimbaud ou Dylan, c’est le domaine de la psyché que je trouve le plus intéressant.

    En effet, quelle est la méthode par excellence, aujourd’hui, pour purifier la psyché souffrante de l’humain? La psychothérapie, sans doute, est purificatrice. Les bains hivernaux dans l’eau glacée, peut-être, qui sont devenus à la mode et qui apparemment servent à re-circuiter certains cerveaux apathiques ou névrotiques et même à rendre « joyeux » les endeuillés. Quant à la médication, elle n’a pas de fonction purgative comme telle, bien que certains psychotropes – dont les opioïdes que le corps médical prescrivait à outrance jusqu’à récemment – puissent avoir cet effet d’effacer la souffrance momentanément.

    Je trouve particulièrement intéressant l’utilisation du terme « catharsis » en psychothérapie. Ce terme d’origine grecque, utilisé en médecine, pouvait signifier « purification » au sens figuré. On s’en servait notamment pour désigner la purgation produite chez les spectateurs par la tragédie. Les psychiatres du XIXe siècle l’ont donc adopté pour décrire l’effet produit par la thérapie par la parole (talking cure), qu’une patiente de Breuer appelait aussi le « ramonage de cheminée » (le cas Anna O.).

    Toujours est-il que la psychothérapie humaniste contemporaine, qui s’appuie principalement sur la parole, est devenue cette façon commune de faciliter la purgation des interdits, traumatismes et autres conflits intérieurs logeant dans l’esprit, la mémoire, ou l’inconscient si l’on s’intéresse à la psychanalyse. Mais, à la fin, si la méthode est efficace pour permettre à l’individu de se libérer, elle sert principalement à l’adapter à son environnement — certains diront même à remettre l’animal social en état de fonctionner dans une société productive.

    L’emprise morale de la psychologie contemporaine, y compris cognitive ou behavioriste, se limite à peu près à cela. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, je vous l’assure, mais c’est une erreur de penser que le cabinet du psychologue est suffisant pour rendre l’humain meilleur.

    Quelle est donc la dimension morale ou spirituelle du jeu de bascule éternel entre le pur et l’impur, la purgation et l’engorgement? L’être humain peut-il se contenter d’être, pour toujours, suspendu à ce fil dont le mouvement n’est régulé que par des expédients culturels, politiques ou psychologiques? Ou ne peut-il trouver son équilibre dans une véritable unité morale?

    1. Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 (première « lettre du voyant ») ↩︎
    2. « Mon triste coeur bave à la poupe… / Mon coeur est plein de caporal ! », Le cœur supplicié, Rimbaud. ↩︎

  • La crise des droits humains

    La crise des droits humains

    À la veille de l’an 2025, alors que l’ordre multilatéral paraît vaciller sur la scène internationale, il semble opportun de discuter de l’état de santé du système des droits humains.

    Ce n’est certainement pas à moi de dresser un rapport détaillé des progrès ou reculs sur le terrain sous divers angles; je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais comme citoyen, il m’est permis de partager quelques impressions et mon point de vue sur le plan général ou philosophique. Je crois, en effet, que les droits humains traversent une crise d’identité ou, pour être plus précis, manifestent les symptômes d’un malentendu.

    Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater que les droits humains sont présentement bafoués à l’échelle de la planète. Le droit humanitaire est abusé dans des conflits violents au Soudan, en Ukraine, au Myanmar ou à Gaza. On parle de plus en plus de déportation de réfugiés ou de camps de concentration pour les illégaux. Les droits civils et politiques sont brimés un peu partout : les Ouïghours en Chine, les bahaïs en Iran, les dissidents politiques dans un nombre grandissant de pays (Russie, Iran, Corée du Nord, Venezuela, etc.). Les droits des femmes aussi sont en recul, plus récemment aux États-Unis. Sans mentionner les droits des autochtones ou les violations dites « mineures » de la globalisation (droits des travailleurs, travail des enfants, droit à l’éducation, droit au logement, etc.).

    On dit des droits humains qu’ils sont universels, inaliénables et indivisibles. Par universel, on comprend que tous les êtres humains, peu importe leur origine, genre, race ou nationalité, etc., en sont titulaires (art 2, al. 1, Déclaration universelle). Par inaliénables, que personne ne peut les céder ou en être dépossédé (préambule, D.U.). Par indivisible, qu’ils ne peuvent être considérés isolément des autres droits et que le respect de l’un est accompagné du respect de l’autre. On ne dit pas, toutefois, que les droits humains sont absolus; s’ils l’étaient, aucune limite ou violation ne serait justifiée et leur respect ne souffrirait aucun compromis. Cette possibilité de limiter les droits humains est d’ailleurs reconnue dans les instruments internationaux (art. 29, al. 2, D.U.) et nationaux (par exemple, à l’art. 1 de la Charte canadienne des droits et libertés).

    Cela dit, on se méprend de plus en plus sur la nature ou la portée des droits humains. Leur multiplication ou subdivision – pour ne pas dire la surenchère – est phénoménale (la troisième génération de droits fondamentaux comprendraient le « droit au développement », la quatrième le droit à l’autodétermination numérique). On confond aussi de plus en plus les droits individuels avec les droits collectifs, et on voit donc surgir l’emploi des clauses dérogatoires (pensons à la Loi sur la laïcité, à l’art. 4).

    Surtout, de plus en plus, on donne aux droits humains considérés subjectivement un caractère absolu qui s’oppose à leur nature relative dans un système qui englobent d’autres principes étatiques (par exemple, la sécurité publique). C’est comme si le droit humain devenait progressivement un droit individuel suréminent et que chaque motif de différence devenait un droit subjectif opposable à l’État.

    On critique donc dans certains cercles la dérive utilitariste, la « religion civile », le « primat absolu des subjectivités », etc. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression, que certains considèrent comme absolue, en dépit de l’interdiction des discours haineux. Ou encore à la liberté de recevoir des soins de santé sans accepter les mesures de santé publique, telle la vaccination. (On se rappellera du cri « Freedom » à Ottawa pendant le blocus des camionneurs).

    C’est ainsi que nous avons graduellement glissé dans l’ère de la post-vérité, de la polarisation, du radicalisme et de la subjectivité auto-référentielle. Il est ironique, tout de même, que ce glissement – cette régression – puisse être associé à l’évolution des droits humains. Est-ce la philosophie de l’après-guerre qui a produit ce retournement de l’universalisme moral objectif au relativisme moral subjectif? C’est possible. On notera, par exemple, le renversement du référent métaphysique dans la philosophie de la déconstruction.

    Si l’on dit « droits humains », cela dit beaucoup et très peu à la fois en ce qui a trait au fondement de ces droits. C’est dans cette ambiguïté que le renversement métaphysique se produit. La plupart du temps, dans une perspective réaliste, on met l’emphase sur l’énonciation du droit, d’une part, et son opposabilité (la capacité de le faire valoir), d’autre part. Mais qu’en est-il de la source des droits humains? Qu’est-ce qui les rend universels? Un droit est-il universel parce qu’il se réfère à l’humain seulement (d’où le qualificatif « droit humain »), ou parce qu’il se réfère plutôt à une certaine transcendance comme fondement (les droits de l’humain)?

    En parlant de la question du fondement des « droits de l’humain », les termes du débat ont été posés de la façon suivante par une théologienne : « Les uns les conçoivent dans le cadre d’un rationalisme et d’un humanisme laïc qui ne connaît pas d’autre fondement que l’auto-compréhension d’une humanité autonome. Les autres pensent la véritable autorité des droits de l’homme à partir d’une transcendance. Car il ne suffit pas de présupposer l’égalité des hommes. Il faut introduire une instance absolue, appréhendée à travers un acte de foi ou par l’intermédiaire d’une conscience métaphysique. »1

    À cet égard, il y a une différence subtile mais notable dans trois textes d’énonciation que j’ai consultés. D’une part, l’universel moral est exprimé en faisant référence à l’« Être suprême » dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892 ou à la « suprématie de Dieu » dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.3 D’autre part, pour fonder les droits humains, la Déclaration universelle s’appuie essentiellement sur la « reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule, D.U.).

    À première vue, on dira que l’approche choisie pour la Déclaration universelle est suffisante, qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus, que tous peuvent s’entendre sur la proclamation de la dignité humaine comme « idéal commun ». Mais ce serait ignorer que tous les peuples du genre humain n’ont pas la même conception de la dignité, plus particulièrement de la dignité individuelle de l’être humain. Certains valorisent le destin collectif ou de classe un brin davantage que le destin des membres individuels de leur société. D’autres valorisent la dignité des êtres humains à travers le prisme de leur propre groupe d’appartenance (ethnique, religieux ou racial), déshumanisant l’autre qui n’en fait pas partie. L’idée de l’humain apparaît relative à plusieurs égards et, en affirmant l’humain comme fondement d’un droit dont l’objet est l’humain, la Déclaration universelle paraît sombrer dans l’auto-référentiel d’un compromis politique : les droits humains sont proclamés par un groupe de nations, donc ils sont fondamentaux.

    Pour ma part, je trouve plus logique comme fondement celui qui s’appuie sur le prédicat méta-éthique d’une volonté absolue et transcendantale, celle d’un Être suprême duquel émanent toutes les valeurs : liberté, égalité, justice, vérité, vie, etc. Ce sont ces valeurs qui fondent la dignité de l’être humain, sa liberté et ses droits, et non l’inverse. Et ces valeurs requièrent toutes un point d’ancrage qui leur donne leur universalité, c’est à dire leur unité.

    1. G. Médevielle, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 N° 107, p. 69. ↩︎
    2. « En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » ↩︎
    3. « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit : » ↩︎