Catégorie : Philosophie

  • Carpe Diem, vraiment?

    Carpe Diem, vraiment?

    C’est un mystère profond que la beauté ne puisse être saisie du regard. Les peintres connaissent bien ce problème, ils tentent de le résoudre depuis des siècles, depuis la Renaissance surtout. À cette époque, alors que leurs regards, comme des miroirs, se sont tournés vers la nature, ils cessèrent de penser leur sujet et commencèrent à le regarder, à chercher la beauté dans l’acte même de regarder. Pourquoi, dites-moi, Rembrandt aurait-il peint une quarantaine d’autoportraits et Monet une trentaine de version de la cathédrale de Rouen?

    Mais la beauté – comme le jour – ne se laisse pas saisir. Combien faut-il de regards sur son modèle pour peindre un chef-d’œuvre? Combien de touches, combien d’« impressions », dans une toile de Rembrandt ou de Monet? Il n’est pas étonnant que l’art moderne en soit venu à représenter le beau comme une abstraction. Le résultat de nos représentations peut séduire mais, à la fin, la beauté réelle reste insaisissable. Elle est du domaine immatériel du « présent ».

    Il y a quelques années, par un matin gris, humide et déprimé de novembre, alors que j’étais prisonnier d’un embouteillage, je réfléchissais au temps qui passe. Ma vie me semblait comme un long film dont nous sommes les acteurs et dont nous ne pouvons sortir. J’ai réalisé alors qu’il est rigoureusement impossible d’arrêter la machine du temps dans laquelle les jours se succèdent les uns aux autres. Ce que nous appelons le moment présent m’est apparu comme une illusion d’optique, une illusion semblable à celle projetée sur un écran au cinéma.

    Au fait, combien de temps dure un instant? Quand on y pense, l’instant présent est enserré au creux du temps, comme une bille qui roule perpétuellement entre le moment qui vient de passer et le moment qui vient. Et la réalité, cette chose fugace qui se tient en équilibre au sommet d’une crête infiniment plus courte qu’un millième de seconde, elle paraît tout aussi brève.

    Puisqu’un instant ne se mesure pas, est-ce à dire que le réel, ce qui existe à chaque instant, se réduit dans le royaume de notre conscience à une sorte de mirage? Que si tout est changement constant devant nos yeux, qu’il faille conclure, comme Héraclite, qu’il n’y a pas de réalité absolue et que l’Être, eh bien, il n’est pas?

    Les réalistes objecteront que le monde existe bel et bien, qu’il est tangible, et pour preuve ils souligneront que chaque jour on meurt dans des collisions et tombe en bas des échelles. Mais qu’en est-il vraiment? Est-ce une preuve suffisante? À ce sujet, je m’en remets aux spéculations de la physique théorique et de la psychologie cognitive, que je trouve particulièrement intéressantes.

    Dans la théorie de la relativité, Einstein a démontré que le temps est relatif à l’espace, que l’espace et le temps forment une seule entité, l’espace-temps, et donc que le temps ou l’espace, comme tels, n’existent pas en soi. De même, à l’échelle des particules, la mécanique quantique a démontré que tout n’est pas localisé, qu’un déplacement dans l’espace-temps n’est pas toujours nécessaire et qu’une particule peut changer de caractéristique simultanément et exactement comme une autre particule située à des milliers d’années-lumière. C’est la théorie de l’« intrication quantique ». Enfin, des recherches plus récentes, menées par des psychologues de la perception, permettent de démontrer que le temps ou l’espace, comme nous les percevons, n’ont pas cette qualité objective que nous leur attribuons. La perception d’une chose serait une construction mentale a posteriori; la chose observée serait déjà ailleurs dans l’avenir quand notre cerveau la perçoit.

    Certains physiciens vont encore plus loin. Par exemple, quelques-uns ont affirmé que l’univers pourrait n’être qu’un gigantesque hologramme. Cette théorie a été proposée au début des années 1990 par deux scientifiques renommés, le prix Nobel de physique Gerard ‘t Hooft et le cofondateur de la célèbre théorie des cordes, Leonard Susskind. Ils ont affirmé que l’espace dans lequel nous vivons, avec tout ce qu’il contient, serait une projection holographique. En se fondant sur l’étude des trous noirs et de l’horizon des événements, ils ont déterminé mathématiquement que l’univers perceptible, structuré en trois dimensions, serait en fait la projection d’une somme d’informations se trouvant sur une surface en deux dimensions.1

    Bien entendu, à l’échelle macroscopique, notre expérience clame le contraire. Nos perceptions confirment que l’espace et le temps existent comme catégories incontournables de la réalité. Mais depuis un siècle environ, ces catégories – comme la réalité sous-jacente – semblent avoir perdu leur caractère absolu en science. Les notions d’espace et de temps n’ont plus cette qualité objective qu’elles avaient autrefois.

    Si ces recherches sont fascinantes sur le plan scientifique, elles sont tout simplement stupéfiantes sur le plan philosophique. Est-ce à dire que l’Univers observable, sur lequel je bute mon corps et mon esprit, ne serait pas l’universelle réalité? Si tel est le cas, quelle est la source de ce rêve, de ce songe que les poètes et dramaturges évoquent si souvent? D’où vient cette lumière projetée dans le monde et, surtout, comment expliquer la matérialité de cette projection, la gangue dans laquelle ce qui existe prend forme?

    À cet égard, il vaut sans doute mieux s’en remettre à la religion et à la métaphysique qu’à la science, à la révélation et à la raison plutôt qu’à l’observation. Parménide a affirmé que « tout est plein de l’Être » et que l’Être est « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ». Dans une telle métaphysique, l’absolu ne peut assurément appartenir à notre réalité opaque dominée par le changement, la division, l’individualité et la perte. Nous sommes ici en plein dualisme. Puisque le monde, en ses aspects élémentaires, reste malgré tout imprégné de l’Être, et que l’univers existe, ne serait-ce qu’en deux dimensions – bref, puisqu’il y a quelque chose plutôt que rien – il faut croire que la manifestation réelle de l’Être relève d’une intention, si ce n’est d’une chute ou d’une dégradation.

    1. D’autres chercheurs ont reconnu la valeur de la théorie et ont voulu la corroborer scientifiquement. Puisque le principe holographique est basé sur un postulat de la mécanique quantique voulant que la texture de l’Univers soit composée de minuscules oscillations de membranes, semblables à des pixels sur un écran, un appareil a été construit – l’holomètre – pour détecter ces oscillations dans l’étoffe de l’espace-temps. Le projet, financé par le Département de l’Énergie des États-Unis, est en cours au Fermilab afin de détecter le « bruit holographique » émanant de telles oscillations. ↩︎
  • Ce qui « est »

    Ce qui « est »

    Parménide est un penseur immense de la philosophie grecque présocratique. Je ne saurais prétendre en parler d’autorité. Néanmoins, je crois pouvoir partager quelques informations à son sujet et une intuition. 

    Parménide a vécu au tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C. De son oeuvre, il ne reste que des fragments de son traité intitulé De la nature. Malgré cette rareté des sources, Parménide demeure l’un des philosophes les plus influents de la pensée occidentale. Il était admiré de Platon, qui lui a consacré un dialogue socratique, Le Parménide, lequel aurait marqué le virage de la pensée platonicienne vers la théorie de l’Idée et des Formes.

    On dit de Parménide qu’il est le fondateur de l’ontologie, la science de l’être, et il conserve son influence dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.  Dans son traité, Parménide oppose l’Être – vérité immuable – à l’opinion – errance humaine. Pour reprendre une formule célèbre qui résume sa pensée, pour lui, « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas ». Il a affirmé ainsi le caractère absolu et transcendant de l’Être (si ce qui est, est, il existe donc un être en tant qu’être uniquement, un être en soi, absolu).

    On oppose donc Parménide au philosophe Héraclite, qui vécut à la même époque et qui a affirmé le contraire. Selon Héraclite, tout n’est que changement et harmonie des contraires et l’Être, donc, n’est pas.  Autrement dit, il ne peut y avoir d’Être absolu si ce qui est, par nature, est changeant.

    Quand on y pense, c’est une époque extraordinaire de l’aventure humaine que celle qui a vu naître à peu près en même temps, du côté de l’occident, Parménide et Héraclite, et du côté de l’orient, le monothéisme juif et Bouddha (Siddharta Gautama). Il semblerait que le développement du cerveau humain et l’évolution de la pensée ait atteint un stade critique à cette époque. 

    Du côté de l’occident, on connaît, bien entendu, le monothéisme des religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam, foi baha’i). Dans ces religions, le Dieu unique (affirmé dans le premier commandement du décalogue) est l’Être suprême, un Être transcendant, omnipotent, omniscient, bienveillant, un Dieu personnel. Du côté de l’orient, Bouddha découvrait des vérités semblables de la philosophie d’Héraclite. Plus particulièrement, que tout est impermanent, sans substance et source de souffrance. Ainsi, à la philosophie occidentale de l’Être de Parménide, il oppose à peu près en même temps une philosophie non-dualiste de la vacuité, selon laquelle les choses et les êtres n’ont pas d’essence, n’ont pas d’être en soi, et dans laquelle l’absolu (le nirvana) est représenté comme vide. 

    Au mysticisme de l’Être, conçu comme sphère intacte chez Parménide et si bien représenté selon moi par le « Cercle noir sur fond blanc » de Malevich, dans le mouvement suprématiste moderne de la peinture occidentale, on peut opposer le mysticisme du vide, représenté de façon étrangement concordante par le symbole de la vacuité et de l’achèvement (Enso) dans le bouddhisme Zen.

  • La conscience des choses

    La conscience des choses

    Vivre avec un animal domestique nous amène à nous interroger sur la conscience. Il y a cet amour unique pour l’animal qui nous côtoie. Il y a ce regard empathique entre l’animal et son maître. Je parle ici surtout des chiens, mais on peut avoir ce sentiment de compréhension mutuelle, à des degrés divers, avec d’autres espèces, un chat, un cheval, etc. Il y a même des gens qui parlent à leur plante!

    Dans le dernier épisode d’une série d’interviews que Joseph Campbell a données dans les années 80, peu avant sa mort, le grand mythologue raconte comment une plante qu’il a observée sur sa galerie semblait chercher la lumière, tendre vers le soleil, en s’enroulant autour d’un pilier. Il explique comment il avait ressenti, alors, qu’une sorte de conscience élémentaire paraissait animer cet être vivant, pourtant peu évolué.

    Les travaux du psychologue cognitif Daniel D. Hoffman, sur la conscience, la perception et l’évolution, sont très intéressants pour comprendre la conscience dans sa dimension élémentaire. Hoffman a étudié le « problème difficile de la conscience » et a cherché à établir un lien entre la physique théorique – sur la nature des choses – et le phénomène de conscience lui-même. Sa recherche permettrait de postuler que la conscience n’est pas le produit des fonctions cérébrales comme telles.

    Dans le modèle d’Hoffman, le monde extérieur est perçu par des « agents conscients ». Ceux-ci, qu’il compare à des points de vue, utilisent une forme (par ex., la forme d’un chat, d’une pomme) qui est, non pas la vraie nature d’une chose, mais une représentation de cette chose. Hoffman fait référence par analogie aux icônes sur nos écrans d’ordinateur : l’image qui symbolise une application particulière est un raccourci vers la réalité complexe du logiciel et de l’ordinateur. Dans cette analogie, l’agent conscient utilise l’icône pour faire fonctionner l’ordinateur, une sorte de raccourci qui permet une meilleure adaptation à cet environnement particulier.

    Hoffman aurait démontré mathématiquement sa théorie. Elle s’inspire en bonne partie de la mécanique quantique – selon laquelle les choses n’existent pas, ou plutôt existent en tant que probabilités, tant qu’elle ne sont pas observées. Ce qui me paraît intéressant, plus particulièrement, c’est que, dans son modèle mathématique, le monde observé peut être remplacé par un autre agent conscient. Autrement dit, la réalité pourrait n’être qu’un réseau d’agents conscients inter-reliés et le modèle mathématique tiendrait toujours. La réalité pourrait n’être que consciences, c’est-à-dire expériences, et donc, au bout du compte, qu’une seule et même expérience universelle.

    Alors, quelle expérience commune pouvons-nous voir entre le chien et son maître, entre la plante et la personne qui la regarde se tourner vers le soleil? Quand je regarde ma chienne Mona, je ne peux certainement pas comprendre les nuances d’odeurs que son sens olfactif peut percevoir des milliers de fois mieux que moi, je peux aussi à peine comprendre son intérêt de chasser les écureuils ou de répondre en jappant au chien du voisin; alors, il faut admettre qu’il y a un fossé de conscience entre elle et moi. Nous ne percevons pas la réalité de la même façon, elle utilise des icônes différentes dans un environnement différent. Pourtant, cette chienne et moi avons un lien très fort créé par un tas d’expériences communes. Par exemple, si Mona n’a pas un concept de la mort aussi développé que le mien, qui se préoccupe de la vie après la mort, elle n’en craint pas moins certains prédateurs, l’absence de nourriture ou l’abandon dans le froid. À cet égard, elle dépend de moi pour sa protection comme je dépends d’elle pour du réconfort, pour jouer, pour une expérience commune d’une existence immédiate.

    Même chose, à la limite, pour la plante de Joseph Campbell. Son expérience consciente est sûrement plus limitée, elle est plus « opaque » (de mon point de vue), comme dirait Hoffman, mais elle partage avec Campbell et toute personne fascinée par la vie des plantes cette même expérience du soleil, cette attraction vers la lumière naturelle, ce besoin – fortement ressenti par tout le monde au printemps – d’y puiser une énergie vitale. Bien que les formes et les interfaces puissent changer, nous sommes conscients tout comme d’autres êtres sensibles peuvent l’être à leur façon.

    Chercher à comprendre – avec amour – ces façons différentes d’exister peut seulement nous rapprocher d’un état de conscience unique et universelle… Nous existons à travers les autres; nous sommes liés. Le paradis, autant que l’enfer, c’est les autres. Aimer, emprunter le point de vue de l’autre, c’est la liberté.

    M.C. Escher « Bond of Union »