Un étrange et douloureux divorce

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Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
Ni sa faiblesse ni son coeur […]

Louis Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux

Quelqu’un m’a déjà confié que la psychothérapie n’était qu’une béquille dans sa vie. Si j’ai bien compris, elle voulait dire qu’il suffirait d’un peu de volonté pour s’en passer.

Autrement dit, comme Jésus dirait à un paralytique “lève-toi et marche”, la personne qui souffre psychologiquement devrait simplement se prendre en main, se secouer un peu pour sortir de sa torpeur, de sa dépression, et que sais-je. 

C’est, à mon sens, se méprendre sur le destin des êtres humains. Car il y a une chance très faible en naissant dans ce monde que l’on en sorte indemne. D’abord, il y a les « tares » avec lesquelles parfois l’on naît. On peut naître fragile physiquement ou mentalement, on peut souffrir d’une maladie héréditaire, d’une condition génétique. Il est clair pour moi que certaines souffrances psychologiques, par exemple la schizophrénie ou la bipolarité, relèvent probablement de la chimie du cerveau.  

Mais, en faisant abstraction de ce qui est clairement inné et en supposant, comme l’affirmait Rousseau, que la nature est bonne et que c’est la civilisation qui corrompt l’innocence et l’harmonie de la nature humaine, il est vrai que la fréquentation de nos proches, en commençant par nos parents et ensuite la société plus largement, nous rend déficients. Je serais d’accord avec Rousseau que notre éducation au sens large, y compris ce dont on est témoin ou victime, nous rend impuissants, incomplets, invalides. 

Notre vie est donc, comme l’écrivait Aragon, un étrange et douloureux divorce. Nous cherchons dans l’amour comme dans l’art, le travail et même, oui, la thérapie, à nous réparer, à retrouver cet état premier de bonheur dans lequel nous aurions vécu originellement. Ou encore, parfois, nous cherchons malheureusement à oublier et à ne plus sentir. 

D’une certaine façon, Voltaire (qui contredisait Rousseau sur l’optimisme de la nature) avait aussi raison : la nature peut être vilaine et chaotique et c’est parfois la civilisation qui nous sauve d’un monde cruel et sauvage. Mais cet optimisme de la volonté humaine, cette attitude qui nous fait mépriser le faible qui s’appuie sur ses béquilles, je ne le partage qu’à moitié.  

Comme le pensaient les romantiques allemands de la première heure, ceux du Sturm und Drang (qui s’inspiraient d’ailleurs de Rousseau), la vie est le plus souvent un orage et une mer agitée qui nous projettent sur les récifs. Il est difficile – si difficile – de la traverser sans faire naufrage, malgré nos bonnes intentions et nos facultés. Notre âme est souvent comme ce navire échoué sur la côte, balloté par les vagues.

Je partage donc avec Goethe, comme dans son Werther, un certain désespoir, soit que la société et nos semblables, nos amis même, ne puissent réussir à nous sauver, à nous lever, comme par miracle, de toutes ces embûches qui nous abattent et nous meurtrissent. 

Mais au désespoir sur la vie humaine et le salut, il me semble qu’on peut opposer aussi un certain progrès. La raison fait souvent son œuvre, en commençant par la science médicale ou la psychologie, qui peuvent traiter le corps et l’esprit affectés par les épreuves. C’est un combat sans répit, auquel s’ajoute souvent la recherche d’une harmonie spirituelle.

Si l’esprit humain ne peut à lui seul calmer les tempêtes et les passions, il peut apprendre à naviguer parmi les écueils, à se détendre dans la bourrasque, bref, à se calmer dans l’adversité comme dans la fatalité. Comme le dit si bien la sagesse antique, philosopher, c’est apprendre à mourir. Et j’ajouterais, à vivre mieux aussi, avec ou sans béquilles. 

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