Catégorie : Religion et spiritualité

  • L’amour n’est pas aveugle

    L’amour n’est pas aveugle

    J’ai été témoin récemment d’un acte d’amour véritable, un amour voyant, un amour qui n’a pas peur et qui cherche à protéger plutôt qu’à posséder. Cet événement m’a troublé et m’a fait réaliser une chose importante. L’amour du prochain est un pouvoir sacré. Dans l’obscurité du monde, le puit de misère dans lequel nous naviguons, un petit geste de bienveillance fondé sur le simple fait de voir l’autre, de voir réellement la souffrance d’un frère ou d’une sœur humaine, est une hiérophanie, une manifestation du sacré.

    C’était un soir de début janvier, je revenais du travail en autobus. Il faisait nuit et il faisait très froid. Les passagers, comme moi, dans l’atmosphère blafarde d’un autobus sale et humide, étions comme toujours indifférents l’un à l’autre, un peu sur la défensive, attentifs à ce qui produit inévitablement sur un trajet difficile au centre-ville. Puis soudain entre une jeune femme blanche ou autochtone, énervée, sans ses souliers, vêtue seulement d’un pantalon cour et d’une camisole, les épaules découvertes, marchant rapidement dans l’allée du bus en s’exprimant péniblement. Je crois l’entendre dire qu’elle veut un chandail et puis elle va s’asseoir au-devant de l’autobus. C’est à ce moment qu’une vieille dame, une femme noire, un peu ronde et bien vêtue dans un manteau jaune, se lève, s’approche d’elle et lui donne un grand châle de laine, très beau et de toute évidence dispendieux. La jeune tentant de trouver des manches qui n’existaient pas dans ce châle, incapable de s’en servir, la vieille dame s’approche et l’aide tranquillement à l’enrouler autour de ses épaules, sans manifester plus d’émotion que celle qu’on aurait à vêtir d’une serviette de plage un enfant qui revient de la piscine.

    J’en suis resté bouche bée, non pas honteux, mais surpris, comme si j’avais vu un pan de la réalité s’ouvrir sur une autre dimension. (Ma honte est venue plus tard, la honte de celui qui se dit, « aurais-je fait la même chose? », « pourquoi n’ai-je pas réagi moi aussi ? »).

    Cet événement m’a fait réaliser que la crise que nous traversons, celle du sans-abrisme et de la toxicomanie, nous a laissé aveugles. Un couple de déficients intellectuels – dont l’un est sous curatelle – peut ainsi dormir dans le métro de Montréal depuis des années, et personne ne fait rien pour régler la situation (voir ce reportage récent dans La Presse). La bureaucratie est devenue indifférente. Quelques passants les aperçoivent obliquement, ressentent un malaise, donnent quelques trucs comme des serviettes, et voilà, ils continuent leur chemin pendant que la misère, le désespoir ou l’abandon continue son œuvre. On parle ici d’une faillite collective, pas tellement individuelle, bien entendu.

    Après mon expérience dans l’autobus, je suis maintenant convaincu que l’amour, au contraire de ce qu’on en dit, n’est pas aveugle. L’amour voit la réalité comme elle est, brise les cloisons qui nous séparent, brise les vagues et nous solidarise1.

    Quand on dit que l’« amour est aveugle », il s’agit en fait d’autre chose, il s’agit d’un mythe, d’une histoire qui n’est pas de notre monde mais de celui des idées. L’origine de cet adage est très lointaine. Elle décrit l’amour romantique.

    Il se pourrait que l’adage soit inspiré du mythe de Éros et Psyché, lequel est assez bien connu2. Ce mythe est riche et les interprétations abondent. Il est intéressant pour sa résonance psychologique, parce qu’il suppose – littéralement – que l’âme est aveugle, que l’amour doit rester invisible, mystérieux, que l’âme ne doit pas douter mais faire confiance, sans succomber à la crainte ou la curiosité. Le mythe intéresse aussi parce qu’il s’agit d’une vision idéaliste de l’amour dans laquelle, malgré la faiblesse des protagonistes, leur malice ou désobéissance, le thème de la beauté s’impose. À la fin, en toute logique, la belle âme se réconcilie avec l’amour et Psyché devient immortelle…

    Mais qu’adviendrait-il de ce mythe si la curiosité, inspirée par la crainte, faisait voir, non pas une beauté idyllique, le dieu Éros, mais une laideur repoussante, une déformité, une chose terrifiante, une horreur véritable?

    Le christianisme, plus particulièrement, mais aussi les autres religions fondées sur l’amour et le martyr, comme la foi bahaïe, ont apporté une réponse à cette question. L’amour-passion, l’amour captatif et intéressé, pour ne pas dire cupide (fondé sur le « désir », comme celui de Éros-Cupidon…) est remplacé dans le christianisme par agapè (traduit par caritas, « charité », en latin), soit l’amour-acceptation, l’amour fraternel et bienveillant.

    Dans la foi qui reconnaît la souffrance du prochain, l’idéalisme se double ainsi d’un réalisme tragique, celui de l’amour sacrificiel, celui de l’abandon et l’oubli de soi, celui de la prise en charge. La passion du Christ exprime parfaitement cet amour sacrificiel, mais il est exprimé aussi dans les Évangiles dans des formes plus ordinaires, comme celui d’offrir de l’eau à l’assoiffé ou celui de venir au secours d’un blessé sur le chemin. La parabole du bon samaritain3 exprime ce message; tout comme l’extraordinaire bonté de cette femme que j’ai vue secourir une autre femme dans l’autobus un soir d’hiver à Ottawa. Après tout, le royaume des cieux n’est pas si loin… Il suffit de regarder de plus près.

    1. Intéressant de noter que le titre du film de Lars Von Trier, Breaking the Waves, fut traduit en français par L’amour est un pouvoir sacré. ↩︎
    2. Fille de roi, belle au point d’éloigner les prétendants, la jeune Psyché (âme en grec) suscite la jalousie de la déesse de l’amour, Aphrodite. Celle-ci commande à son fils Éros de la faire s’éprendre d’un monstre (détail important) et fait amener Psyché sur un rocher au sommet d’une montagne pour qu’elle soit séduite par ce monstre. Éros, toutefois, s’éprend de la belle Psyché et décide de ne pas remplir sa mission. Il fait emporter Psyché par le zéphyr (un vent d’ouest, très doux) dans un magnifique château et lui fait vivre richesses et plaisirs, à condition qu’elle ne cherche pas à voir son bienfaiteur et son amant, Éros (autre détail important). Bien entendu, Psyché sera induite pas ses vilaines sœurs à connaître l’identité de celui qui s’occupe si bien d’elle. La curiosité tourne au drame, Psyché découvre son amant (son monstre) pendant qu’il dort et, émue par tant de beauté, le brûle par accident en faisant tomber sur lui une goutte d’huile de sa lampe. Éros s’enfuit précipitamment; Psyché est alors chassée du paradis. L’histoire finit bien cependant. Après avoir erré et cherché sans relâche pour retrouver son amant, Éros la trouvera endormie, la piquera de sa flèche pour la réveiller, et l’épousera avec la permission de Zeus. Psyché (l’âme) devient alors immortelle… ↩︎
    3. Luc 10:29-37 ↩︎
  • L’inconscience américaine

    L’inconscience américaine

    C’est dans une lettre écrite en 1811 que le comte Joseph de Maistre, monarchiste émigré et papiste, aurait prononcé cette phrase fameuse: « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite ».

    À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à changer de président, il ne saurait mieux dire… On peut se demander, en effet, si les Américains ont véritablement choisi leur nouveau dirigeant ou si une sorte de mythe était à l’œuvre, ou encore la personnification d’un zeitgeist américain, une expression que les anglo-saxons utilisent pour désigner l’« esprit du temps ».

    À cet égard, considérant le caractère aberrant du personnage, je m’autorise quelques hypothèses…

    J’écarte d’emblée l’hypothèse réaliste, la moins intéressante, celle qu’à peu près tout le monde adopte dans les médias : les électeurs ont choisi leur président, c’est la démocratie qui a fait sont œuvre. Trump a reçu 77.3 millions de votes, 2.3 millions de plus (1.5 %) que Harris, moins de 50 % du vote mais assez pour remporter le collège électoral.1 On peut blâmer le manque de stratégie des Démocrates, le ressentiment populaire, le clivage urbain-rural, l’échec de la globalisation, la désinformation, l’argent et le vote ethnique, mais bon, l’affaire est entendue, le peuple et la Constitution ont parlé.

    Personnellement, je ne trouve pas cette explication suffisante. Elle a, pour moi, quelque chose de limité, d’insatisfaisant. Je préfère l’hypothèse allégorique…

    Car l’ancien-nouveau président est, au fond, une personne assez médiocre. Une personne moralement déficiente, assoiffée de pouvoir et de reconnaissance, c’est certain, mais n’y en a-t-il pas d’autres? Pour qu’un personnage aussi clinquant ait accumulé un tel capital politique, un tel rayonnement à l’échelle mondiale, il faut qu’il représente autre chose que ses propres croyances ou convictions, s’il en a. C’est une erreur de prêter autant d’attention à l’individu, de lui attribuer tous les maux, de penser qu’il se réduit à lui-même, qu’il est le phénomène. Je pense qu’il représente une réalité spirituelle plus vaste, invisible et supérieure. Encore une fois, dois-je le répéter, je ne parle pas ici de la volonté du peuple…

    Par exemple, il est permis de penser que nous assistons à un affrontement mythologique titanesque entre des forces bienveillantes ou malveillantes. Le symbolisme religieux regorge de tels récits. Dans l’hindouisme, les asuras ont cette fonction archétypale dans leur opposition aux devas. On les décrit comme des êtres puissants obsédés par leur soif de richesse, d’ego, de colère, d’absence de principes, de force et de violence. Le rakshasa, dont j’ai reproduit une image ci-dessus, est l’un de ces asuras, un être démiurge qui hante la terre, guerrier, mangeur de chair humaine, doté de pouvoirs supernaturels au service du mal. Il peut changer de forme physique et, en tant qu’illusionniste, il est capable de créer des apparences qui sont réelles pour ceux qui y croient ou qui ne parviennent pas à dissiper l’illusion. Si l’on regarde de très haut, et qu’on enlève la lorgnette réaliste médiatique, on peut croire en effet qu’un tel asura a gagné les dernières élections : une puissance du mal a créé l’illusion.

    Si vous êtes incroyant, sceptique ou non-voyant et que cette dernière hypothèse vous semble poussée, il est possible alors d’aller du plan métaphysique au plan métapsychologique. Je ne connais pas bien la psychologie analytique de Jung, mais je sais qu’il a développé la notion d’inconscient collectif. N’est-il pas possible de voir dans le résultat de l’élection présidentielle américaine une manifestation de cet inconscient? Je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de ce président, encore une fois, un archétype et une personnification ou un révélateur de l’inconscient collectif des Américains. Je mélange peut-être les concepts, mais qui peut affirmer sans hésitation que Trump n’a pas ce pouvoir de représenter le zeitgeist américain?2

    Quoiqu’il en soit, nous entrons maintenant – lundi le 20 janvier à midi – dans l’ère du mal. Je doute que cette période qui commence serve à purger de l’inconscient collectif américain ce mal qui le ronge. Le mal est profond. La tension pourrait cependant diminuer après ce transfert d’énergie. Rassasié de chaos et destruction, les titans aussi peuvent se fatiguer et décider de faire une trêve. Pour un temps, du moins, souhaitons-le!

    1. Il y avait quand même un peu de magie dans sa victoire… Je note qu’il a gagné avec seulement 229,766 votes de plus dans le trois États clés de Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin; il suffisait donc pour la candidate Harris d’obtenir 114,885 votes bien répartis dans ces trois états, soit 0.074 % du vote total, pour éviter la défaite (60134 en Pennsylvanie, 40052 au Michigan, 14699 au Wisconsin. Je note aussi que, pour l’élection présidentielle sans doute la plus importante dans l’histoire de ce pays, le taux de participation a été de 63.9% (en baisse de 2.7%). ↩︎
    2. Soit dit en passant, le nom Trump n’est pas sans intérêt: le mot correspondant en anglais signifie l’emporter, prévaloir, comme dans « ambition trumps loyalty »; il désigne par exemple un trump card, un atout, une carte maîtresse; il a donné le mot « trumpet » et correspond étymologiquement à une panoplie de mots en français : trompe-l’oeil, trompe-la-mort, trompette, tromper, etc. ↩︎
  • Ce qui « est »

    Ce qui « est »

    Parménide est un penseur immense de la philosophie grecque présocratique. Je ne saurais prétendre en parler d’autorité. Néanmoins, je crois pouvoir partager quelques informations à son sujet et une intuition. 

    Parménide a vécu au tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C. De son oeuvre, il ne reste que des fragments de son traité intitulé De la nature. Malgré cette rareté des sources, Parménide demeure l’un des philosophes les plus influents de la pensée occidentale. Il était admiré de Platon, qui lui a consacré un dialogue socratique, Le Parménide, lequel aurait marqué le virage de la pensée platonicienne vers la théorie de l’Idée et des Formes.

    On dit de Parménide qu’il est le fondateur de l’ontologie, la science de l’être, et il conserve son influence dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.  Dans son traité, Parménide oppose l’Être – vérité immuable – à l’opinion – errance humaine. Pour reprendre une formule célèbre qui résume sa pensée, pour lui, « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas ». Il a affirmé ainsi le caractère absolu et transcendant de l’Être (si ce qui est, est, il existe donc un être en tant qu’être uniquement, un être en soi, absolu).

    On oppose donc Parménide au philosophe Héraclite, qui vécut à la même époque et qui a affirmé le contraire. Selon Héraclite, tout n’est que changement et harmonie des contraires et l’Être, donc, n’est pas.  Autrement dit, il ne peut y avoir d’Être absolu si ce qui est, par nature, est changeant.

    Quand on y pense, c’est une époque extraordinaire de l’aventure humaine que celle qui a vu naître à peu près en même temps, du côté de l’occident, Parménide et Héraclite, et du côté de l’orient, le monothéisme juif et Bouddha (Siddharta Gautama). Il semblerait que le développement du cerveau humain et l’évolution de la pensée ait atteint un stade critique à cette époque. 

    Du côté de l’occident, on connaît, bien entendu, le monothéisme des religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam, foi baha’i). Dans ces religions, le Dieu unique (affirmé dans le premier commandement du décalogue) est l’Être suprême, un Être transcendant, omnipotent, omniscient, bienveillant, un Dieu personnel. Du côté de l’orient, Bouddha découvrait des vérités semblables de la philosophie d’Héraclite. Plus particulièrement, que tout est impermanent, sans substance et source de souffrance. Ainsi, à la philosophie occidentale de l’Être de Parménide, il oppose à peu près en même temps une philosophie non-dualiste de la vacuité, selon laquelle les choses et les êtres n’ont pas d’essence, n’ont pas d’être en soi, et dans laquelle l’absolu (le nirvana) est représenté comme vide. 

    Au mysticisme de l’Être, conçu comme sphère intacte chez Parménide et si bien représenté selon moi par le « Cercle noir sur fond blanc » de Malevich, dans le mouvement suprématiste moderne de la peinture occidentale, on peut opposer le mysticisme du vide, représenté de façon étrangement concordante par le symbole de la vacuité et de l’achèvement (Enso) dans le bouddhisme Zen.