Drogues, psychothérapie, religion et poésie
— Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin.
A. Rimbaud, Adieu, Une saison en enfer
En revenant de Montréal, récemment, j’écoutais l’épisode d’un podcast de la CBC portant sur l’utilisation de drogues en psychothérapie.1 L’emploi de psychédéliques pour traiter les traumas est en hausse par les temps qui courent. Malgré les restrictions et mesures de sauvegardes établies par les autorités réglementaires, le phénomène a pris les allures d’une mode.
L’expérience partagée par une thérapeute pendant cet épisode était fascinante. Les séances menées par cette thérapeute, séances qu’elle diffuse en ligne, sont menées avec compassion, rigueur et professionnalisme. Elles sont aussi spectaculaires. En est-il toutefois toujours ainsi?
Je ne mets pas en doute ni n’affirme le potentiel thérapeutique de l’emploi des psychédéliques pour résoudre des traumas. Des experts sont là pour ça et certains qui ont plus d’expérience et de savoir en ont fait l’éloge, affirmant que ce serait le premier développement sérieux pour le traitement de la dépression et des traumas depuis l’invention des antidépresseurs.2
Ce qui m’intéresse dans le phénomène est plutôt ce qu’il révèle de notre rapport à la réalité cachée des choses, à une autre réalité, à la réalité réelle. À cette réalité enfouie dans l’inconscient ou celle d’un ordre supérieur…
Dans le poème cité en exergue, Rimbaud faisait son adieu à la vision poétique pour embrasser, comme il le dit, la « réalité rugueuse » :
Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Cette réalité rugueuse, c’est celle que nous vivons tous les jours, la vie quotidienne. Nous nous réveillons, déjeunons, courons pour aller au travail, exécutons nos tâches avec émotion, conviction et logique, bref nous faisons ce que le cerveau est entraîné à faire, ce pour quoi il a été conditionné : construire le monde, habiter le cadre logique et le monde physique quadridimensionnel, donner à la vie un semblant de réalité.
La question est de savoir s’il y a plus que cela. Quoi qu’en disent les hippies des années 60 qui prenaient du LSD, je ne suis pas certain que la consommation de psychédéliques, en thérapie ou comme loisir, ouvre la porte sur une autre réalité.
La position de principe est de penser que Lucy in the sky with diamonds n’était rien d’autre qu’une hallucination, un réarrangement des neurones, un certain dysfonctionnement du cerveau produisant une illusion symbolique nouvelle. Un trip, une visite à la fête foraine.
Même chose pour la poésie, qui peut être vue comme un effort sobre – quoi qu’en dise Baudelaire3 – pour changer notre vision du réel, en augmenter l’ampleur, déplacer les bornes qui l’enferment, le faire sortir de sa logique infernale et froide, de sa platitude.
Les psychédéliques, la poésie, ce n’est peut-être à la fin qu’une autre façon de voir la réalité, une façon de la voir autrement. Pas surprenant, donc, que les substances utilisées en thérapie puisse faire sortir les traumas de leur coin caché au fond de la mémoire, de l’exhumer de leur trou noir.
Mais qu’en est-il alors de la religion, de l’idéalisme transcendantal et plus particulièrement de l’expérience mystique? Celle-ci permet-elle de déchirer le voile, de voir une autre réalité de l’autre côté du miroir terrestre, en un mot, de voir l’au-delà? Les mystiques au sommet de l’exaltation ont peut-être cette capacité; les prophètes appellent « Réalité » (la vraie, la seule, la réalité réelle) cette autre réalité. Mais rien ne dit qu’ils n’ont pas alors, animés par leur foi brûlante, la même expérience que les poètes ou les utilisateurs de psychédéliques.
Les religions du monde, les religions dualistes surtout, ont toutes une vision de Dieu qui le place en dehors du monde matériel et contingent. Le paradoxe est qu’il est possible de s’en approcher, comme être vivant, mais jamais de le connaître. Même les religions monistes qui s’en remettent à une essence, ou « substance » comme disait Spinoza, peuvent lui attribuer un caractère transcendant ou universel. Ainsi, le bouddhisme Zen de l’école Mahayana, bien que reconnaissant le caractère irrémédiablement changeant de la réalité, reconnaît une essence immuable, qu’elle appelle le Nature de Bouddha, à laquelle tous peuvent accéder par la pratique ou subitement.
Il faut donc postuler, du moins en religion, l’existence d’une autre réalité, mais admettre aussi que celle-ci reste inconnaissable. Comme le dit le prophète Baha’u’llah, dans le Livre de la certitude :
[Dieu] est et a toujours été voilé dans l’antique éternité de son Essence et, dans sa Réalité, il restera éternellement caché aux yeux des hommes.
Il ne sert donc à rien de le poursuivre dans son royaume. Pour le connaître, il suffit de savoir reconnaître son parfum et son chant entre les branches qui nous en séparent. La contemplation, la bonté et l’humilité, sont des gages sûrs de pouvoir ressentir, en notre conscience humaine si limitée, ne serait-ce qu’un atome de son existence. Ce ressenti, c’est le sentiment d’émerveillement qui nous emporte en lisant un poème, en admirant une œuvre d’art, en regardant les splendeurs du monde naturel, lesquelles sont toutes, à la fin, des traductions lyriques ou géométriques d’un langage qui n’est parlé que dans cette autre réalité.
Aussi, avant que le Rossignol du paradis mystique ne regagne le jardin de Dieu, avant que les rayons de l’Aurore spirituelle ne retournent au Soleil de vérité, efforce-toi, dans le tas de poussières qu’est le monde mortel, de capter les effluves du jardin éternel pour vivre à jamais à l’ombre des peuples de cette cité. Et lorsque tu auras atteint cette très haute condition, tu contempleras l’Aimé et tu en oublieras tout le reste.4
Quant aux drogues, sans pouvoir en parler d’expérience, j’ai mes doutes à leur sujet. Baudelaire en a parlé comme des « paradis artificiels » dans leur rapport à la création littéraire. En ce qui concerne la psychothérapie, je crains que l’engouement ressemble à celui qu’on avait pour l’hypnose au 19e siècle pour le traitement des névroses. Effet réel, mais effet passager, en avait conclu Freud avant d’inventer la psychanalyse.
Ne cherche-t-on pas aujourd’hui, comme autrefois, des chemins de traverse? Le succès initial des psychédéliques en psychothérapie, on ne peut qu’espérer qu’il soit bien fondé, qu’il soit bien réel, mais sachons rester prudents…
- Consultez l’excellent podcast On Drugs de la CBC, en particulier l’épisode 9 de la saison 3 : « Do Drugs Belong in Therapy ». https://www.cbc.ca/listen/cbc-podcasts/157-on-drugs ↩︎
- Écoutez cette conversation fascinante avec le Dr. Bessel van der Kolk sur le show de Ezra Klein : https://www.nytimes.com/2021/08/24/opinion/ezra-klein-podcast-van-der-kolk.html ↩︎
- « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. […] Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous! » ↩︎
- Baha’u’llah, Les Sept Vallées, « 7. La vallée de la vraie pauvreté et de l’anéantissement absolue ». ↩︎







