Déjà beaucoup a été écrit sur le très beau film Hamnet, que j’ai vu cette fin de semaine. C’est un film captivant, sombre et lumineux à la fois, qui fait voir la souffrance dans la naissance comme dans la mort. Ce film n’a pas grand chose à voir avec son pendant littéraire, la pièce Hamlet, ni avec la vie de Shakespeare, d’ailleurs, si l’on se fie à un expert.1
Je m’attarde un moment à la pièce, une œuvre que j’ai lue attentivement quand j’étais étudiant de littérature, une pièce que j’ai vue aussi dans quelques adaptations. Un chef d’œuvre, bien entendu, un sommet de la littérature mondiale. Hamlet occupe une place toute spéciale dans mon panthéon personnel.
On caricature Hamlet comme ce pauvre prince un peu fou, désemparé, qui ignore la belle Ophélie pendant qu’il procrastine, hésite, s’interroge sur la vie et la mort. « Être ou ne pas être », « Le Danemark est une prison », etc.
Pourtant, Hamlet est la tragédie d’un prince héritier à qui le pouvoir fut confisqué. Le drame d’Hamlet est politique : il doit reprendre le pouvoir que son oncle a usurpé avec la complicité de sa mère. Hamlet est une pièce sur le pouvoir, l’honneur, la motivation du pouvoir, mais surtout la vengeance.
Le film Hamnet, lui, n’a rien à voir avec la vengeance politique. Il s’agit d’un film sur le deuil, d’un drame personnel. Inspiré d’une fiction biographique 2, le scénario s’attarde essentiellement à la vie conjugale de Shakespeare, à sa relation avec sa femme Agnès Hathaway et puis à leurs trois jeunes enfants.
La mort rôde dans ce film, d’abord autour de la fragile santé de Judith, soeur jumelle de Hamnet, ensuite en raison de l’épidémie de peste bubonique qui sévit. C’est justement lorsque cette maladie frappe l’un des enfants que l’histoire bascule…
L’argument de la tragédie – la vengeance – devient ici le drame familial d’un couple séparé par le travail de Shakespeare à Londres : pourquoi le père n’était-il pas là quand la mort a frappé? Où était-il pendant que son enfant mourait d’une souffrance atroce?
Judith, mère brisée, lance le cri du cœur d’une mère en colère. Si Hamnet est un stabat mater, un thème classique, c’est aussi un drame contemporain, puisqu’il nous parle de la mort d’un enfant, une hantise universelle de notre époque, de l’abandon du père et du courage d’une mère bienveillante.
Si l’on se fie aux propos de la cinéaste, tout le récit est dirigé vers une scène, à la fin du film, lorsqu’Agnès, incapable de surmonter son deuil, se déplace à Londres pour assister à la pièce Hamlet.3
Dans cette scène, Judith espère un regard de Shakespeare, qu’il lui lance à l’instant précis ou le spectre (le roi déchu) demande à son fils (le prince) de prendre sa revanche sans toucher à sa mère : « Mais quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne de tout projet hostile à ta mère ».
Voilà l’épine plantée au cœur du jeune prince…
Cette scène où Agnès cherche le regard de son mari, c’est aussi celle où elle réalise le retournement opéré entre le père et le fils. Le roi déchu devient Shakespeare, le prince devient Hamnet, le deuil s’est transformé en acte de bravoure du père qui a pris la place de son jeune fils dans la mort – comme ce dernier avait pris la place de sa sœur Judith auparavant.
Par cet échange de regard, le couple est réconcilié, la famille recomposée. En écho au mythe d’Orphée, que Shakespeare raconte au début du film, le poète succombe à l’amant…
L’histoire racontée dans ce film, on le constate, tient aussi d’une revanche. Mais il s’agit d’une revanche sentimentale, cette fois, celle d’une mère contre l’auteur qui l’a dépossédée de son mari et du père de ses enfants, celle de la nymphe des forêts, Agnès, contre le barde de la ville, Shakespeare. Celle d’Ophélie contre son « beau cavalier pâle », son « pauvre fou »4.
Au fond, autre thème de notre époque, c’est la revanche de la forêt sur la ville, de la nature sur la culture.
- https://www.nytimes.com/2025/11/28/opinion/hamnet-shakespeare-adaptation-fiction.html?searchResultPosition=1 ↩︎
- Maggie O’Farrell, Hamnet, Tinder Press, 2020. ↩︎
- https://www.nytimes.com/2026/03/04/movies/hamnet-clip.html?searchResultPosition=3 ↩︎
- Expressions tirées, comme le titre de cet article, du poème Ophélie d’Arthur Rimbaud: https://www.poetica.fr/poeme-1034/arthur-rimbaud-ophelie/ ↩︎



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