L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. (Stig Dagerman)
Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir 60 ans, ou encore l’effondrement actuel de notre civilisation, mais j’ai brièvement ressenti récemment un désespoir accompagné de paix. C’est un sentiment étrange, puisque le désespoir devrait toujours être inconfortable. Mais voilà qu’avec lui venait pour moi une liberté sous forme de repos.
J’ai tout de suite pensé à un court texte que j’ai lu et qui m’a inspiré dans ma jeunesse. Il s’agit d’un essai de Stig Dagerman intitulé Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.1 Une méditation lucide sur le désespoir, que je viens de relire pour une énième fois. La méditation d’un futur suicidé, disons-le, puisque Dagerman souffrait intensément.
Avec un peu de recul, je me rends compte, trente ans après l’avoir découvert, que ce texte ne m’a pas touché maintenant parce qu’il reflète mon état d’âme, comme c’était le cas dans ma jeunesse, mais plutôt parce qu’il offre une sortie de l’impasse, une solution, laquelle je ne comprenais pas alors.
Dagerman était visiblement hanté par les formes rigides de la société, par le conformisme, par les attentes inévitables qui pesaient sur lui, comme auteur de talent. La solution, comme il dit si bien, est de pouvoir « faire un pas de côté ». Pour être libre, il suffit, selon Dagerman, de se libérer du besoin de performer, et surtout de l’angoisse du temps : « (…) ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. »
Cette pensée explique sans doute mon sentiment de paix paradoxale à me trouver récemment dans un état de désespoir. Le désespoir amène à l’abandon, à la reddition, à la défaite assumée. J’ai 60 ans, je pense à la retraite, j’abandonne toute ambition. Mes enfants ont grandi, ils sont devenus eux-mêmes, il n’est plus question que j’en fasse d’autres personnes. La civilisation occidentale s’écroule, l’ordre international est perdu, le désastre est si grand qu’on ne peut espérer un retour à l’ordre ancien ni même l’intervention d’une force réparatrice.
Bref, comme dirait Dagerman, les consolations n’ont plus pour moi la valeur qu’elles avaient dans ma jeunesse. Le besoin d’être assouvi, de ne pas reconnaître l’absurde de l’existence, d’échapper à la peur de vivre ou de mourir dans la jouissance ou l’ascétisme, tout cela n’a plus d’importance. « Pour moi, dit Dagerman, ce n’est pas le devoir avant tout, mais : la vie avant tout. »
Il y a donc quelque chose de profondément libérateur à ne plus vouloir se défaire même de son désespoir. Le désespoir, lorsqu’il est assumé, disparaît comme neige au soleil. Il cesse de peser sur l’âme qui devient soudainement légère.2 Pour reprendre la philosophie d’Épicure, le désespoir devient alors ataraxie – une âme que rien ne trouble.
Je me demande, néanmoins, si le fait de baisser les bras, de rendre les armes, peut à lui seul expliquer le sentiment de paix – de repos – qui accompagne le désespoir. Le philosophe Kierkegaard considérait le désespoir comme une « maladie mortelle », une maladie du moi : « Dans le désespoir le mourir se change continuellement en vivre ».3
Pour le philosophe, seule la présence à Dieu permet de résoudre ce déséquilibre de la conscience désespérée. Seule la foi permet de réconcilier le moi écartelé dans son rapport au fini et à l’éternité. Albert Camus lui a reproché d’avoir « fait le saut », comme il le disait de tous ceux qui s’en remettait à la foi devant l’absurde. Il l’admirait pourtant.4
Mais sur le chemin qui va de la foi de Kierkegaard à la libération de Dagerman, qui va de l’échec du vivre pour soi à la libération du vivre pour vivre, il y a une continuité. C’est celle de l’acceptation, une attitude de croyant que Camus a refusé comme athée. Pour Camus, face à l’absurde de l’existence, il fallait choisir comme libération la révolte.
Je ne pense pas que la révolte soit porteuse de paix. Elle est, d’abord et avant tout, un refus. S’il me faut admettre l’échec pour connaître la paix, je suis prêt à dire, comme Kierkegaard, que c’est là mon triomphe.



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