Les éclopés

Je n’ai jamais vu quiconque sortir intact de l’enfance. Certains s’en sortent mieux que d’autres, grâce à leur force intérieure ou à la compétence de leurs parents. Grâce aussi à la chance, laquelle permet d’éviter quelques drames inutiles. Mais pour la plupart d’entre nous, les moins chanceux, nous atteignons l’âge adulte passablement éclopés.

J’ai vu récemment le film de Joachim Trier, Valeur sentimentale. Un film qui raconte l’histoire d’une famille, ou plutôt celle d’un trauma familial. Une histoire de torture, de silence et d’abandon, symbolisée ici par cette maison craquée qui a vu passer ce trauma d’une génération à l’autre, dans une sorte de danse atavique et macabre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nora, une comédienne tourmentée, bloquée sentimentalement, entravée par un trac maladif. Elle retrouve son père, un cinéaste, après le décès de sa mère. Elle le retrouve avec ses jugements, sa personnalité difficile, mais aussi une proposition de rôle dans son nouveau film. Une proposition qu’elle refuse d’abord, mais qu’elle accepte ensuite quand elle réalise, grâce à sa soeur Agnes, que la tentative de suicide de sa grand-mère, racontée dans ce film, est très semblable à la sienne. Dans cette famille, comme je disais, la mort rôde et passe ses oripeaux de tristesse d’une génération à l’autre.

Au fond, ce drame, comme bien d’autres au cinéma et dans la littérature, témoigne de nos enfances orphelines. Nora a été privée de son père, qui fut aussi privé de sa mère. Elle avance dans sa vie en claudiqant, amputée de la partie de soi que son père ne lui a pas donnée. Elle avance comme le font les zombies, pas tout à fait morte ni tout à fait vivante, en réalité non pas comme une morte-vivante mais comme une vivante-morte. Elle avance ainsi, orpheline, privée d’amour, jusqu’à ce que le pouvoir subliminal d’une oeuvre artistique, comme toute forme de création, permette une libération.

C’est la même réflexion que je me faisais en lisant le récit publié récemment par Fabien Ménar, mon ami, qui a décidé ici de prendre le taureau de son enfance par les cornes. Dans ce récit autobiographique – « autofictif » – intitulé Une éducation féministe, Fabien Ménar aborde avec humour et une retenue dramatique surprenante le sujet douloureux d’une enfance marquée par l’instabilité, l’insouciance et l’absence affective de ses parents. Il en ressort l’histoire d’un enfant laissé à lui-même, qui prend ce qu’on lui donne sans jamais se plaindre, et qui, de temps en temps, va se réfugier chez sa grand-mère pour trouver un point d’ancrage dans le chaos environnant. (C’est grâce à sa grand-mère, il me semble, et à son beau-père devenu sobre, que le petit garçon parvient à l’âge adulte avec suffisamment d’équilibre pour faire son propre chemin.)

Mais une enfance comme celle-là, si elle nous durcit, ne nous laisse pas intact. Je crois que le propos de ce livre n’est pas que le jeune Fabien a reçu une éducation féministe, comme on dirait de quelqu’un, avec admiration ou envie, qu’il a reçu une éducation humaniste, mais plutôt qu’en la recevant, il n’a pas reçu l’éducation attentionnée et désintéressée à laquelle il avait droit.

Ce n’est pas un jugement que je porte sur ses parents, puisque l’histoire ne dit pas ce qui se cache dans le détachement affectif manifesté par sa mère. Ou plutôt, l’auteur ne fait que l’indiquer furtivement, quand il effleure avec justesse, sans en dire plus, et sans oser ici la fiction malheureusement, la relation difficile qu’elle avait avec sa propre mère. Encore une fois, c’est par atavisme que les manques d’amour se transmettent… (Quant au père biologique, on sait qu’il souffrait de schizophrénie et qu’il était dépourvu de toutes habilités parentales.)

Le mirage de l’éducation formelle est trompeur en ce qui concerne le salut des âmes déshéritées. Combien de personnes bien formées souffrent en secret? Ce qui sauve l’orphelin, l’enfant blessé, c’est de faire de l’enfance un film, un récit, une thérapie même, en un mot : une « histoire inventée », avec laquelle il peut se sauver tant bien que mal, sachant que le mythe est nécessaire. Comme me disait récemment un ami, qui me racontait l’extraordinaire égoïsme de son père alcoolique et violent, il vaut mieux parler de notre enfance malheureuse comme on parle de nos mauvais rêves.

L’enfant négligé se tient dans l’ombre, comme un exilé intérieur qui vient nous hanter périodiquement. Il ne demande qu’à se faire raconter pour qu’on puisse, un instant, l’approcher et l’embrasser

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