L’amour de l’amour

La religion que je professe

Est celle de l’Amour.

Partout où ses montures se tournent

L’Amour est ma religion et ma foi!

Ibn ’Arabî1

La religion des mystiques est la plus belle de toutes. C’est une religion qui n’a pas d’attaches terrestres, qui ne cherchent pas la fidélité à la loi, ni même à une religion.

J’aime tous les mystiques, mais je trouve les mystiques soufis particulièrement intéressants. Pour exprimer leur amour de Dieu, ils écrivaient de la poésie amoureuse. De cette tradition mystique du Moyen-Âge viennent les grands poètes iraniens bien connus de nos jours, par exemple Hâfez et Rûmî.

J’aime bien l’une des premières mystiques soufis, Râbi’a al-Adawiyya (née en 713). Râbi’a vivait des transes mystiques comme on vit une nuit d’amour. La voyant tituber sur la rue le matin, les passants lui demandèrent ce qu’elle avait; elle répondit alors qu’elle avait passé la nuit avec Dieu et qu’elle en était encore ivre de bonheur.

On l’aurait aussi vu marcher avec de l’eau dans un main et du feu dans l’autre, disant qu’elle se servirait de l’eau pour éteindre les feux de l’enfer et du feu pour incendier le paradis. Une telle foi n’acceptait aucune entrave à l’union avec Dieu. Elle dénonçait ceux qui aiment Dieu pour se sauver de l’enfer :

Sur l’enfer et sur le paradis

Moi, je n’ai rien à formuler

Sinon que simplement je dirai non

À tout ce qui prétendrait en moi prendre la place de mon Aimé2

Cet art de croire est tout le contraire des radicaux qui s’accrochent aujourd’hui à la loi religieuse comme condition de leur relation à Dieu. Dans un film iranien magnifique que j’ai vu récemment, Les Graines du figuier sauvage, il y a scène où les parents parlent de leurs enfants, deux jeunes filles, qui se révoltent.3 La mère dit à son mari que le monde a changé, que les jeunes pensent différemment, et son mari, un homme conservateur, récemment nommé juge à la cour révolutionnaire, lui répond : « Le monde a changé, mais Dieu non, ni sa loi. » Cet homme, manifestement, pense à l’enfer; il aime la loi plus que Dieu et le craint plus qu’il l’aime.

Aimer Dieu sans se soucier du paradis ou de l’enfer, l’aimer comme tel, c’est ni plus ni moins abandonner les bornes du moi, le « moi haïssable », le moi incommode et injuste, injuste parce qu’il se fait « le centre de tout » disait Pascal.4

Dans cette phrase célèbre prononcée par Maître Eckhart, un mystique chrétien, la même idée d’union avec Dieu s’exprime. On y comprend que la distance – ou séparation – entre soi-même et l’être de Dieu est l’illusion dans laquelle on se perd :

Si ma vie est l’être de Dieu, il faut alors que l’être de Dieu soit mon être, et l’étantité de Dieu mon étantité, ni moins ni plus.5

À bien y penser, ce projet n’est pas différent de l’attitude contemporaine qui cherche à se défaire du moi dans la méditation ou les psychédéliques, et qui voit l’égo comme un obstacle à la « pleine conscience ».

Il n’y a rien de plus beau et sans doute plus difficile que de s’unir à l’être de Dieu dans une telle contemplation mystique. Certains sont « en amour avec l’amour ». On parle, dans ces cas, de dépendance romantique, mais on pourrait appliquer l’expression à l’amour mystique, la plus belle forme d’amour.

L’amour de l’amour, c’est aimer tout sans mesure, c’est aimer Dieu dans tout.

  1. « La religion de l’Amour », Poème 11, dans L’interprète des désirs, par Maurice Gloton, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2012. ↩︎
  2. Râbi’a de feu et de larmes, par Salah Stétié, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2015. ↩︎
  3. Ce film fut filmé en secret, à l’époque des manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini en 2022, aux mains de la police de la moralité parce qu’elle avait refusé de porter le voile. ↩︎
  4. Blaise Pascal, Pensées, Librairie Générale Française, 1972, coll. Le Livre de poche, fragment no 455. ↩︎
  5. Sermon six. Voir : https://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/les_justes_vivront_eternellement Ce site explique que le terme « étantité » (isticheit, en allemand) signifie « qualité de ce qui est ». ↩︎

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