Le Québec se tue

La montée de l’aide médicale à mourir, au Québec plus particulièrement, me fait penser au mythe de Sisyphe. Il semblerait, en effet, que le Québec soit entré dans l’ère de l’absurde.

Ce qu’on sait moins, à propos du mythe de Sisyphe, c’est que celui-ci avait défié la mort avant de recevoir sa punition. L’histoire raconte que Sisyphe, en échange d’une source d’eau qui ne se tarirait jamais, avait dévoilé au dieu-fleuve, Asopos, l’endroit où sa fille avait été emportée par Zeus. Ce dernier, toujours prompt à la colère, se vengea en envoyant le dieu de la mort, Thanatos, punir Sisyphe. C’était sans compter la ruse de Sisyphe, qui montra à Thanatos sa nouvelle invention, des menottes, qu’il utilisa pour l’enchaîner et l’empêcher de l’amener aux enfers. Par une autre ruse, une fois Thanatos libéré et Sisyphe puni pour de bon, il demanda qu’on ne célèbre pas ses funérailles afin d’avoir le prétexte de revenir chez les vivants pour régler la cérémonie.

Comme on le voit, Sisyphe n’est pas seulement cette pauvre victime d’un châtiment absurde : rouler une pierre pour l’éternité. Il était rusé et il savait défier la mort. Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait été choisi comme modèle par Albert Camus pour sa thèse sur l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus introduit sa thèse en discutant du suicide, qu’il considère comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux ». En affirmant qu’il n’y a pas d’espoir d’une vie éternelle (la source qui ne tarit pas), il établit les conditions d’une révolte devant l’absurde de notre condition humaine matérielle (menotter la mort). Il n’y aurait donc que deux choix : le suicide ou la révolte.

Tout cela – la mythologie et la philosophie – paraît éloigné de l’aide médicale à mourir (AMM). Une corrélation entre le suicide existentiel et le suicide assisté semble exagérée. J’ai moi-même été témoin de ce qui se joue lorsqu’une personne vit ses derniers jours. J’ai vu les convulsions, le sang qui perle sur la peau, les yeux qui sèchent, tout ce qui rend la mort horrible. Je sais que, dans ces derniers instants où la mort ne vient pas, le tube digestif peut se vider par les voies nasales. Je ne pense pas que tolérer cette souffrance soit requise, qu’il s’agit d’imiter la souffrance du Christ, et quoi encore. On aide bien les bébés à naître, avec les forceps ou la césarienne. Je ne vois pas pourquoi on n’aiderait pas un être humain qui souffre à mourir selon sa volonté.

Mon interrogation concerne uniquement les statistiques1 et l’explication.2 Pourquoi le taux d’AMM au Québec est-il plus élevé qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, deux pays qui ont légalisé l’approche longtemps avant le Canada? Pourquoi l’AMM est-elle devenue si populaire au Québec, particulièrement dans les régions à l’extérieur de Montréal?3 Qu’est-ce qui explique qu’elle soit devenue chez nous une valeur? Comment expliquer cela, culturellement et symboliquement? Car il s’agit, bien entendu, d’un choix de société, et la tendance sociale, on le constate, va tranquillement vers l’expansion4, qui sait, vers l’euthanasie proprement dite. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit : le Québec finance présentement une étude multidisciplinaire sur la question.5

Je propose de revenir, pour un moment, à l’explication culturelle et symbolique. Mon point de vue ici n’est pas juridique et je n’ai pas de compétence particulière en sociologie. De façon tout à fait spéculative, je dirais que l’explication réside dans l’absurde. Les Québécois – et plus particulièrement la génération des baby boomers qui arrivent maintenant en fin de vie – sont devenus incroyants; ils ont jeté l’eau du bain et le bébé catholique avec un enthousiasme qu’on observe peu ailleurs. Ils sont aussi confus sur les questions spirituelles, mêlant l’hédonisme du vin et des spiritueux avec le magnétisme des cristaux et des chakras. Leur concept de la divinité est devenu flou et relatif. Bref, sans s’en rendre compte, ils se retrouvent dans la situation de Sisyphe pour qui, aux enfers, la vie était devenue souffrance et absurdité. Surtout, depuis la faillite du projet national et la montée du consumérisme à tous crins, ils se sont refusés la révolte.

Il est clair pour moi qu’en sautant les pieds joints dans l’AMM, à ces techniques qui peuvent précipiter la mort, les Québécois adoptent – paradoxalement – une ruse pour déjouer la mort. Comme Sisyphe, ils tentent de menotter la mort. Le résultat n’est sans doute pas la vie éternelle, mais il s’agit d’une révolte. Non pas contre le fait de mourir (ça c’est l’AMM), mais contre ce qu’il y a de morbide et horrible dans les derniers jours, contre la grande faucheuse, contre la déliquescence du corps qui nous hante tant.

Je dirais même que l’enthousiasme collectif pour l’AMM manifeste un retournement absurde envers ce que signifie la mort. Celle-ci n’est plus conçue comme un passage vers la source qui ne se tarit pas. Au contraire, la mort est devenue refus de la mort naturelle. On se donne la mort pour que la mort hideuse ne vienne pas nous prendre elle-même sans qu’on y consente. D’ailleurs, on ne pense pas trop à l’après, à l’au-delà. La liberté est devenue immédiate. Ce qu’il faut, c’est partir, avec un bras d’honneur pourquoi pas. Le suicide est devenu révolte.

À savoir si cette forme de révolte est salutaire, si elle nous mène quelque part collectivement, je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine, pendant qu’on valorise une chose qui devrait être réservée à l’intimité du patient et du médecin, on a cessé de se révolter collectivement (à la façon Camus) contre ce qui est clairement morbide et pathologique dans nos sociétés, par exemple l’abandon des indigents par le système de santé.6 En choisissant de valoriser la mort à souhait, comme valeur définitoire de notre « société distincte », on s’est détourné de la vie solidaire, de la révolte pour un idéal commun. Pas étonnant, après les échecs des mouvements de solidarité québécois du XXe siècle, que l’AMM soit si populaire avec les baby-boomers…

  1. Commission sur les fins de soin de vie, Rapport annuel d’activités, 2023-2024; Gouvernement du Canada, Cinquième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 ↩︎
  2. « Pourquoi les Québécois sont ceux qui ont le plus recours à l’aide médicale à mourir dans le monde? Les Québécois seraient portés par un désir d’autonomie, en plus d’avoir rejeté la religion qui s’y oppose », Journal de Montréal, 20 octobre 2024 ↩︎
  3. « Requests for medical aid in dying doubled in Quebec since start of pandemic», commission says, CBC, 10 décembre 2022 ↩︎
  4. Les demandes anticipées d’aide médicale à mourir désormais acceptées, La Presse, 30 octobre 2024 ↩︎
  5. Fonds de recherche du Québec, Mieux comprendre le recours à l’aide médicale à mourir en contexte québécois, 2023-2024 ↩︎
  6. « Private forums show Canadian doctors struggle with euthanizing vulnerable patients », Associated Press, 16 octobre 2024. ↩︎

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