L’inconscience américaine

C’est dans une lettre écrite en 1811 que le comte Joseph de Maistre, monarchiste émigré et papiste, aurait prononcé cette phrase fameuse: « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite ».

À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à changer de président, il ne saurait mieux dire… On peut se demander, en effet, si les Américains ont véritablement choisi leur nouveau dirigeant ou si une sorte de mythe était à l’œuvre, ou encore la personnification d’un zeitgeist américain, une expression que les anglo-saxons utilisent pour désigner l’« esprit du temps ».

À cet égard, considérant le caractère aberrant du personnage, je m’autorise quelques hypothèses…

J’écarte d’emblée l’hypothèse réaliste, la moins intéressante, celle qu’à peu près tout le monde adopte dans les médias : les électeurs ont choisi leur président, c’est la démocratie qui a fait sont œuvre. Trump a reçu 77.3 millions de votes, 2.3 millions de plus (1.5 %) que Harris, moins de 50 % du vote mais assez pour remporter le collège électoral.1 On peut blâmer le manque de stratégie des Démocrates, le ressentiment populaire, le clivage urbain-rural, l’échec de la globalisation, la désinformation, l’argent et le vote ethnique, mais bon, l’affaire est entendue, le peuple et la Constitution ont parlé.

Personnellement, je ne trouve pas cette explication suffisante. Elle a, pour moi, quelque chose de limité, d’insatisfaisant. Je préfère l’hypothèse allégorique…

Car l’ancien-nouveau président est, au fond, une personne assez médiocre. Une personne moralement déficiente, assoiffée de pouvoir et de reconnaissance, c’est certain, mais n’y en a-t-il pas d’autres? Pour qu’un personnage aussi clinquant ait accumulé un tel capital politique, un tel rayonnement à l’échelle mondiale, il faut qu’il représente autre chose que ses propres croyances ou convictions, s’il en a. C’est une erreur de prêter autant d’attention à l’individu, de lui attribuer tous les maux, de penser qu’il se réduit à lui-même, qu’il est le phénomène. Je pense qu’il représente une réalité spirituelle plus vaste, invisible et supérieure. Encore une fois, dois-je le répéter, je ne parle pas ici de la volonté du peuple…

Par exemple, il est permis de penser que nous assistons à un affrontement mythologique titanesque entre des forces bienveillantes ou malveillantes. Le symbolisme religieux regorge de tels récits. Dans l’hindouisme, les asuras ont cette fonction archétypale dans leur opposition aux devas. On les décrit comme des êtres puissants obsédés par leur soif de richesse, d’ego, de colère, d’absence de principes, de force et de violence. Le rakshasa, dont j’ai reproduit une image ci-dessus, est l’un de ces asuras, un être démiurge qui hante la terre, guerrier, mangeur de chair humaine, doté de pouvoirs supernaturels au service du mal. Il peut changer de forme physique et, en tant qu’illusionniste, il est capable de créer des apparences qui sont réelles pour ceux qui y croient ou qui ne parviennent pas à dissiper l’illusion. Si l’on regarde de très haut, et qu’on enlève la lorgnette réaliste médiatique, on peut croire en effet qu’un tel asura a gagné les dernières élections : une puissance du mal a créé l’illusion.

Si vous êtes incroyant, sceptique ou non-voyant et que cette dernière hypothèse vous semble poussée, il est possible alors d’aller du plan métaphysique au plan métapsychologique. Je ne connais pas bien la psychologie analytique de Jung, mais je sais qu’il a développé la notion d’inconscient collectif. N’est-il pas possible de voir dans le résultat de l’élection présidentielle américaine une manifestation de cet inconscient? Je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de ce président, encore une fois, un archétype et une personnification ou un révélateur de l’inconscient collectif des Américains. Je mélange peut-être les concepts, mais qui peut affirmer sans hésitation que Trump n’a pas ce pouvoir de représenter le zeitgeist américain?2

Quoiqu’il en soit, nous entrons maintenant – lundi le 20 janvier à midi – dans l’ère du mal. Je doute que cette période qui commence serve à purger de l’inconscient collectif américain ce mal qui le ronge. Le mal est profond. La tension pourrait cependant diminuer après ce transfert d’énergie. Rassasié de chaos et destruction, les titans aussi peuvent se fatiguer et décider de faire une trêve. Pour un temps, du moins, souhaitons-le!

  1. Il y avait quand même un peu de magie dans sa victoire… Je note qu’il a gagné avec seulement 229,766 votes de plus dans le trois États clés de Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin; il suffisait donc pour la candidate Harris d’obtenir 114,885 votes bien répartis dans ces trois états, soit 0.074 % du vote total, pour éviter la défaite (60134 en Pennsylvanie, 40052 au Michigan, 14699 au Wisconsin. Je note aussi que, pour l’élection présidentielle sans doute la plus importante dans l’histoire de ce pays, le taux de participation a été de 63.9% (en baisse de 2.7%). ↩︎
  2. Soit dit en passant, le nom Trump n’est pas sans intérêt: le mot correspondant en anglais signifie l’emporter, prévaloir, comme dans « ambition trumps loyalty »; il désigne par exemple un trump card, un atout, une carte maîtresse; il a donné le mot « trumpet » et correspond étymologiquement à une panoplie de mots en français : trompe-l’oeil, trompe-la-mort, trompette, tromper, etc. ↩︎

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