Beauté divine

La distance est l’âme du beau.

Simone Weil, La pesanteur et la grâce

Il fallait une âme sensible comme Simone Weil pour souligner la contradiction inhérente du beau. La beauté est l’objet de notre désir et pourtant elle ne se laisse pas posséder. Nous voulons la retenir, l’absorber, en faire une chose à soi mais toujours elle se dérobe. Raison pour laquelle, le plus souvent, nous choisissons une version matérielle et édulcorée du beau.

J’ai fait un rêve à ce sujet, il y a longtemps : au moment de m’approcher d’un visage féminin rond et lumineux, beau comme une pleine lune, je me suis détourné vers un autre visage, un visage sensuel, lascif et obscur, celui que je pouvais posséder. Je me suis alors réveillé.

Comme le dit Weil, le beau est une incarnation et, en cela, un idéal. Le beau est la preuve de l’existence de Dieu : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. »1 Et pourtant, encore une fois, si le beau est la preuve de la présence de Dieu dans le monde, le beau – tout comme Dieu lui-même – ne se laisse pas posséder.2

Il est évident, si je regarde un coucher de soleil magnifique, que je ne peux absorber en moi, corporellement, la beauté de ce coucher de soleil. Le phénomène m’impressionne mais il reste extérieur à moi. Il a un effet sur moi mais il ne devient pas moi. Si, toutefois, je choisis un avatar plus proche du beau, par exemple une belle fleur, cette beauté ne pourra être connue en ingérant la fleur. Il y a une probabilité élevée d’ailleurs que cette fleur devienne amère. Il vaut mieux, donc, seulement la contempler, l’effleurer du regard.

On opposera à ce paradoxe le fait que la beauté d’un plat savoureux ou d’un bon vin – la beauté olfactive ou gustative – peut être ressentie corporellement. Ou que la beauté musicale – celle d’une mélodie touchante – nous pénètre et nous possède sans entrave, en passant directement au cerveau au point de nous donner la chair de poule. Est-ce qu’en ingérant le plat ou le vin notre sensation du beau devient plus grande? Est-ce qu’en écoutant la mélodie notre connaissance du beau devient plus claire? La plupart diront que oui et, comme le dit Weil, en cet instant « l’unité des contraires, celle de l’instantané et de l’éternel », paraît devenir évidente.

Je dirai pour ma part que l’ingestion ou l’écoute d’une belle chose, comme la sensation d’être touché par une main sensible et attentionnée, restent éphémères. Pour appréhender réellement la beauté d’une belle chose, il faut davantage que la consommer. Il faudrait pouvoir la contempler immobile et pour l’éternité. Car la beauté n’est pas dans la chose, n’est pas la chose que nous éprouvons comme belle.

Le temps dégrade les choses qui supportent la beauté comme la mastication dégrade le repas que l’on trouve exquis. Le temps est l’ennemi du beau. Nos seuls recours pour continuer d’éprouver le beau est donc la renonciation : « Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. » (Weil)

Contempler sans l’attente de posséder est certainement la chose la plus difficile qui soit. Il faut pouvoir contempler sans désirer. À notre époque matérialiste où nous en sommes réduits à prendre des selfies en tournant le dos aux choses, l’espoir même de reconnaître le beau semble perdu. Nous sommes devenus impatients et aveugles, nous sommes devenus incroyants.


  1. Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Librairie Plon, 1947 et 1988. ↩︎
  2. Il s’agit d’une preuve panenthéiste que Dieu est à la fois dans le monde et à l’extérieur du monde. Pour une présentation sommaire du panenthéisme, voir Rupert Sheldrake, « A lecture on panentheism – St James Church, London » : https://youtu.be/xFM6Aak3eNM?si=ztl9K86o8ZxlVyeb ↩︎

Comments

2 réponses à “Beauté divine”

  1. Avatar de Pierre D. Denault
    Pierre D. Denault

    MERCI POUR TES RÉFLEXIONS PHILIPPE.
    JE ME SUIS FAIT TROIS RÉFÉRENCES CES DERNIÈRES ANNÉES POUR UNE RÉFÉRENCE À MON EXISTENCE: LA BONTÉ, LA BEAUTÉ DU MONDE ET L’EXISTENCE.
    -SANS LA BONTÉ, NOUS N’AURIONS PU EXISTER JUSQU’À MAINTENANT, À TRAVERS TOUTES LES CALAMITÉS TRAVERSÉES PAR LES HUMANOÏDES.
    -LA BEAUTÉ DU MONDE, C’EST L’ ÂME QUI VIBRE ET SE SOULAGE EN CONTEMPLANT DES SPLENDEURS QUOTIDIENNES.
    -ET L’EXISTENCE, C’EST LE MYSTÈRE DE LA VIE: POUR QUOI NOUS EXISTONS, C’EST QUOI L’UNIVERS INFINI, SOMMES NOUS LES SEULS ÊTRES CONSCIENTS, Y A-T-IL UNE FORME D’EXISTENCE APRÈS LA MORT?…
    SI NOUS SOMMES LES SEULS ROSEAUX PENSANTS, NOUS SOMMES DES DIEUX!!

    1. Avatar de admin@philippedenault.ca

      Très belle réflexion, Pierre. Ce sont effectivement les trois piliers, tous supportés par notre conscience. La vie serait insupportable sans la bonté et la beauté. J’ajouterais peut-être la vérité, mais celle-ci semble parfois échapper à l’humain. Même la science doit continuellement se remettre en question!

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