La crainte générée par l’intelligence artificielle rend opaque une vérité pourtant évidente : les robots ne seront jamais capables d’éprouver certains sentiments profondément humains, des sentiments qui nous rendent en fait plus intelligents que n’importe lequel de ces robots qui sera jamais créé. Est-ce que vous pensez qu’une machine pourra un jour éprouver un regret? Du ressentiment? De l’envie?
Une machine sait ce qu’est le regret, mais elle ne peut en faire l’expérience. Elle ne pourrait réellement savoir ce qu’il est.1 Pour de la profondeur, du vécu, l’humain conserve le haut du pavé…
Ce qui m’amène à penser que l’IA souffre d’un déficit de réalité et que, si elle peut changer celle-ci en la rendant plus efficace, elle ne pourra jamais être cette réalité dans ce qu’elle exprime d’intelligent au sens existentiel (conscient) du mot. Elle est un mirage, un écran de fumée, un miroir.2 Et c’est pourquoi, sans doute, l’IA est aussi incapable de créer authentiquement et que l’on parle de plus en plus de naufrage créatif, ce que les anglo-saxons, rarement à court de néologismes, appellent maintenant le « AI slop ».3
Je faisais ces réflexions récemment en éprouvant, justement, du regret. Au tournant de ma soixantaine, je pense inévitablement aux années passées, à ce que j’ai fait ou vécu, que j’aimerais mieux ne pas avoir fait ou vécu, et à ce que je n’ai pu faire et vivre aussi, ces choses qui m’ont échappé, que j’ai manquées, qui ne reviendront plus.
La sensation étrange d’avoir de telles pensées, de vivre en décalage d’une vie rêvée, vient de savoir que toutes ces choses que l’on regrette n’existent plus ou n’ont jamais même existé. Qu’elles n’ont plus, au présent, aucune importance.
Et pourtant, lorsqu’on éprouve un regret, si la chose n’existe pas, la mélancolie est réelle. C’est la mémoire qui donne au présent cette tonalité douloureuse du regret. Notre mémoire porte en elle son lot de peines enfouies, comme elle porte d’ailleurs des souvenirs joyeux, des sources de fierté et de plénitude.
Si l’on doit espérer une chose de l’humain dans ce combat qui s’amorce avec la machine, c’est donc de préserver en nous cette mémoire vive, de la reconnaître, et de la transmettre.
Dans cette chanson fameuse de Prévert, le chanteur insiste en disant, « Tu vois, je n’ai pas oublié ». Il nous prévient de « la nuit froide de l’oubli » et de la mer qui efface « les pas des amants désunis ».3 C’est qu’il s’agit là du grand danger, de la vraie et terrifiante machine, celle du temps qui passe, qui dévore ses enfants et qui efface tout. Dans le regret, il y a une petite mort qu’aucun robot jamais ne pourra redouter…
- J’ai demandé au Chatbot de Microsoft, Copilot, de me dire « qu’est-ce que le regret »? Sa réponse, psychologisante, paraît tirée d’un livre de recette psycho-pop. Je vous invite à en faire l’essai… ↩︎
- Ceux et celles qui s’y accrochent à des fins relationnelles sont en danger. Déjà, l’illusion informatique fait des victimes : K. Hill, Lawsuits Blame ChatGPT for Suicides and Harmful Delusions, New York Times, 6 novembre 2025. ↩︎
- C. Warzel, A Tool That Crushes Creativity – AI Slop is Winning, The Atlantic, 20 octobre 2025. ↩︎
- Les Feuilles Mortes, J. Prévert et J. Kosma, chanté par Y. Montand, sur YouTube. ↩︎



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